14 novembre : une journée pour sauver l’hôpital public ?

La mobilisation est historique, le combat de longue durée. Depuis huit mois, les urgences ont lancé un cri du coeur en se mettant massivement en grève, suivies progressivement par les autres services, soutenues par différents corps de métiers, un combat même repris par les syndicats. Le 14 novembre, les soignants étaient dans la rue. Ils réclament des moyens financiers et humains… Mais leur patience a des limites.

14 novembre 2019 Soignants et médecins réunis dans le cortège

Soignants et médecins réunis dans le cortège. Photo © Collectif Inter-Urgences. @InterUrg - https://twitter.com/InterUrg

Orianne Plumet apparaît, derrière un manifestant, un petit tract à la main. Elle rayonne. « Nous attendions plutôt 10000 personnes, mais il y en a au moins 20000 ! », s’enthousiasme cette infirmière des urgences de la Pitié-Salpétrière de 25 ans.

En effet, de la gare de Port-Royal jusqu’à l’esplanade des Invalides, les rues sont noires de monde. Des panneaux à qui mieux mieux, des slogans collés dans le dos « Stop au Buzyness, l’hôpital en détresse » ou, plus classique, « Soignants épuisés, patients en danger ».

Depuis plusieurs mois qu’elle a rejoint le Collectif Inter-Urgences, qui a lancé des mouvements de grève dans près de 270 des urgences de l’Hexagone, la vingtenaire n’arrête pas et s’est aussi engagée dans l’organisation de la manifestation. Entre deux textos pour demander au cortège de ralentir, elle exprime son contentement de constater que de nombreux métiers sont représentés (médecins, assistantes sociales, secrétaires médicales...), ainsi que la réjouissance de voir des usagers défiler.

Cependant, si le collectif a cassé les modes de contestation habituels, les syndicats sont largement représentés. Et rien ne vaut une bonne vieille manifestation dans la rue pour prendre le pouls d’un mouvement social. En ce 14 novembre, l’ambiance dans le cortège est enjouée, les étudiants en médecine viennent rompre les brouhaha des manifestants avec leur fanfare MaKaBés. Mais le moral est bas.

«J’angoisse le jour où je tomberai malade... »

Les esprits sont fatigués et les expériences se ressemblent, tristement. Anne, infirmière au SMUR de Fontainebleau, est venue en groupe avec les autres infirmiers de son service. Avec leurs gilets jaune fluo, ils ont été pris, dans le métro, pour des agents RATP.

Arrivée au lieu de rassemblement, à Port-Royal, elle se rassure en se disant qu’ici au moins, il n’y aura plus méprise. Elle est avec les siens. Du haut de ses 52 ans, dont 15 où elle exerce actuellement, elle peut dire que le quotidien est devenu un véritable « cauchemar ». « Nous souffrons d’un manque de personnel, bien sûr, mais aussi de moyens humains. Nous manquons de matériel, des choses de base : des masques, des draps, des gobelets pour donner leurs comprimés aux patients ! », s’offusque-t-elle.

Pas étonnant donc qu’elle divulgue que sur les 22 infirmiers que son compte son SMUR, 11 ont plié bagage les deux dernières années, préférant partir plutôt que de prendre le risque d’un burn out.

Cathy, Martine et Johann, ses collègues, parlent d’une même voix. « On perd notre coeur de métier, qui est tout de même de passer du temps avec nos patients. On se retrouve constamment en porte-à-faux avec nos valeurs profondes », racontent-ils, fatigués. Et estiment que les patients pâtissent de ces carences. « J’angoisse le jour où je tomberai malade... », lâche Anne, aveu de sa peur d’un système profondément enrayé.

« Elle a failli mettre la double dose d’insuline »

Un système enrayé ? C’est le moins que puisse dire Nathalie, 50 ans, infirmière pédiatrique, venue spécialement de Metz. « Certes, nous avons de nouveaux locaux, mais le matériel, choisi à bas coût, tombe déjà en panne, les scopes ne marchent déjà plus au bout de cinq ans ».

Et ça, c’est la partie émergée de l’iceberg. En sous-main, elle parle de son épuisement, entre les horaires décalés, les rappels à domicile, la non revalorisation salariale. « Je suis beaucoup plus fatiguée que les amies de mon âge, et ma vie sociale est entre parenthèse, car on n’a pas les mêmes horaires. Mais le pire, c’est du côté des patients. Parfois ils sont carrément en danger. Je repense à une jeune infirmière qui n’était pas doublée… Si l’on n’avait pas jeté un œil, elle injectait une double dose d’insuline à un enfant », confie-t-elle.

La catastrophe potentielle se trouve dans chaque recoin du soin. Nathalie le clame : « on n’est pas des robots, et en face de nous, les patients ne sont pas des robots. L’hôpital se déshumanise. Si jamais la facturation à l’acte est encore encouragée, ça deviendra carrément invivable… Déjà qu’on manque de temps avec les malades... »

L’argent, le nerf de la guerre

Alizée, 32 ans, exerce comme IADE à l’hôpital Foch, un ESPIC, un établissement de santé privé d’intérêt collectif mais qui bénéficie de fonds publics. « Nos revendications ne collent pas toujours à celles du public, mais aujourd’hui, pas de doute », explique-t-elle. 100 % de son service est en grève, une « première ».

Bien qu’en négociation avec la direction pour une revalorisation salariale, elle reconnaît que le management prend des formes de plus en plus « brutales », et dénonce une « politique du chiffre ».

Elle raconte la différence de point de vue : « lors d’une IVG ou d’une ablation de l’utérus en cas de cancer, moi je ne vois pas un dossier. Je vois une patiente, qui va être endormie. Je suis là pour lui dire un dernier mot, lui apporter un petit regard avant l’anesthésie. Mais cela n’est pas quantifié dans le soin », déplore l’IADE qui souhaiterait juste « un peu plus de sous, et un peu plus de temps. » Le tournant, c’est maintenant qu’il faut le saisir, « avant d’être aigrie ».

Des annonces gouvernementales attendues au tournant

Coté revendications, elles sont globalement partagées par tous les manifestants et restent inchangées depuis le début des mouvements de grève : augmentation des salaires de 300 euros – « une goutte d’eau finalement », pour Romy, assistante sociale très en colère devant la réduction de ses moyens , hausse des effectifs et réouverture des lits supprimés.

Dans les jours prochains, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, devrait faire des annonces. Bien sûr, elles sont très attendues, mais paradoxalement, personne ne semble se faire d’illusion. « Moi je n’attends rien de ce gouvernement, lâche Olivia, 26 ans, infirmière aux urgences de Saint Joseph. Mais j’attends des soignants qu’ils prennent conscience de leur propre valeur. Si l’on fait front en interne, on ne pourra pas nous écraser ».

Pourtant, l’espoir affleure de chaque interview. Tandis que Géraldine, 47 ans, infirmière en psychiatrie, se réjouit de « voir toutes les spécialités représentées », Orianne Plumet, l’une des porte-parole de du CIU, envisage cette journée de mobilisation comme « le début d’un nouveau mouvement. » Plus englobant, plus puissant, plus organisé.

L’hôpital public n’a pas dit son dernier mot.

Delphine Bauer

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