Urgences : qu’est-ce qui a véritablement changé depuis le début de la grève ?

Face à la grève des urgences qui a débuté au mois de mars, le gouvernement a annoncé plusieurs salves de mesures destinées à améliorer la situation dans les établissements. ActuSoins fait le point sur leur mise en œuvre.

Urgences : qu’est-ce qui a véritablement changé depuis le début de la grève ?Une réponse en trois temps : c’est la solution que le gouvernement a tenté d’apporter à la grève qui secoue les urgences depuis le mois de mars.

D’abord en juin, puis en août, puis enfin en septembre, Agnès Buzyn a pris la parole pour annoncer différentes mesures sensées apaiser la colère du personnel. Sans y parvenir, du moins pour le moment : d’après le dernier pointage du collectif Inter-urgences, 267 services d’urgence (soit tout de même plus de la moitié de ceux que compte le pays dans des établissements publics) étaient en grève au début de la semaine dernière. Faut-il y voir le signe que pour l’instant rien n’a changé ? Pas tout à fait.

Pour rappel, la première série de mesures gouvernementales était avant tout salariale : la ministre avait décidé le 14 juin dernier qu’une prime de risque de 100 euros mensuels nets serait allouée au personnel non-médical des urgences. Et s’il y a pu avoir quelque retard à l’allumage, cette prime s’est bel et bien matérialisée sur le terrain. « Oui, elle a été versée », confirme Hugo Huon, président du collectif Inter-urgences.

Les ARS sur le pont

Les Agences régionales de santé ont d’ailleurs été particulièrement vigilantes sur ce point. « L’ensemble des personnels éligibles à cette prime en ont bien bénéficié », explique par exemple Stéphane Mulliez, directeur général par intérim de l’ARS Bretagne. « La prime n’a parfois pas pu être versée à temps pour le mois de juillet, mais nous avons veillé à ce que dans ce cas elle soit versée de manière rétroactive. » Reste qu’il en faudrait bien davantage pour satisfaire les grévistes : l’une des revendications principales du collectif Inter-urgences est une revalorisation salariale de… 300 euros mensuels nets.

Parmi les mesures annoncées en juin figurait également une enveloppe de 15 millions d’euros destinées à aider les établissements à passer la période estivale, souvent critique pour les services d’urgence en raison d’une part d’un afflux de patients dans certaines régions touristiques, et d’une diminution des effectifs pour cause de vacances. « En région Bretagne, nous avons eu une enveloppe exceptionnelle de 754 000 euros », détaille Stéphane Mulliez. « Elle a principalement été utilisée pour le maintien de lits d’aval ou de lignes de Smur. »

On peut noter que paradoxalement, ces crédits exceptionnels ont en partie servi à financer le recours à l’intérim médical, pourtant ciblé par la ministre comme l’un des principaux dysfonctionnements des services d’urgence.

En attendant les IPA Infirmier en Pratique Avancée

Mais les mesures ministérielles ne se sont pas limitées à la rémunération. Fin août, lors d’une visite au CHU de Poitiers, Agnès Buzyn avait notamment annoncé son intention de libérer du temps médical aux urgences en donnant davantage de responsabilités aux paramédicaux.

Elle entendait pour cela d’une part accélérer les protocoles de coopération permettant aux infirmiers d’effectuer de nouvelles tâches en matière d’imagerie et de plaies, et d’autre part créer un nouveau métier : celui d’Infirmier en pratique avancée (IPA) urgentiste.

Cette dernière mesure est décriée par le collectif Inter-urgences, et Hugo Huon l’a qualifiée de « coquille vide ». Mais même ceux qui y croient admettent qu’elle mettra un certain temps à porter ses fruits : à supposer que la maquette de formation pour l’année de spécialisation des IPA urgentistes soit prête pour la rentrée 2020, les premiers représentants de la nouvelle profession n’arriveront pas dans les services avant l’automne 2021, indique Tatiana Henriot, présidente de l’Union nationale des infirmiers en pratique avancée (Unipa).

Le pacte en mode « brainstorming »

Après les annonces de juin et d’août, c’est début septembre qu’Agnès Buzyn a présenté son arme principale pour répondre à la crise des urgences : un « pacte de refondation des urgences » à 754 millions d’euros. Mais pour l’instant, ses effets de ce pacte peinent encore à se faire sentir sur le terrain : l’ambiance est en effet davantage aux grands préparatifs qu’à la mise en œuvre concrète.

Au niveau national, trois « ateliers » ont été mis en place le 20 septembre : le premier sur la prise en charge des personnes âgées, le second sur la gestion des lits au sein des Groupements hospitaliers de territoire (GHT), et le dernier sur les protocoles de coopération et les IPA urgentistes. Le Service d’accès aux soins (SAS), qui permettra d’orienter et de conseiller les patients à distance pour diminuer les passages aux urgences, est quant à lui confié à une « équipe-projet » lancée par la ministre le 1eroctobre dernier.

Au niveau régional également, les travaux concernant le pacte Buzyn tiennent davantage du remue-méninge que de l’action de terrain. L’ARS Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, indique n’avoir « pour l’instant pas d’annonces à faire sur ce plan ». En Bretagne, on indique qu’une série de rencontres est en cours avec les hospitaliers sur le sujet. « Nous avons beaucoup d’idées, et nous allons en faire la synthèse lors d’une réunion qui aura lieu début novembre », annonce Stéphane Mulliez qui ajoute toutefois que son ARS n’entend pas patienter jusque-là pour agir.

Des actions déjà anciennes

Il cite par exemple un projet qui permettra de labelliser certains établissements de Soins de suite et réadaptation (SSR) afin de dédier une cinquantaine de lits de ré-autonomisation dans la région aux filières post-urgence. « L’idée est de fluidifier les structures », détaille Stéphane Mulliez.« Ces lits doivent permettre d’éviter un engorgement en hospitalisation post-urgence, et donc au sein des urgences. » Le patron de l’ARS Bretagne précise que ces lits seront identifiés dès le mois de novembre, et qu’une évaluation sera menée au bout de six mois.

L’ARS Bretagne ajoute qu’elle a été pionnière sur une autre mesure figurant dans le pacte d’Agnès Buzyn : celle qui permet aux transporteurs sanitaires d’orienter directement les patients vers des cabinets médicaux libéraux, et non vers les urgences. « Nous menons une expérience sur ce thème depuis le mois de mai », rappelle Stéphane Mulliez.

Le nerf de la guerre

Les grands préparatifs sont donc en cours, mais les mesures du pacte de refondation des urgences ne semblent pas encore prêtes d’avoir un réel impact sur les services à l’échelle du pays. En attendant, un chiffre est tombé le 30 septembre dernier, et il inquiète beaucoup les grévistes car il est d’application immédiate : celui de l’Objectif national de dépenses de l’Assurance maladie (Ondam), qui constitue le budget alloué au secteur de la santé par le gouvernement dans le cadre du Projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Alors que l’Ondam qui avait été fixé pour 2019 était en augmentation de 2,5 % par rapport à l’année précédente, le gouvernement prévoit une croissance de seulement 2,3 % pour 2020.

Pour les établissements de santé, l’austérité est même encore plus prononcée : l’augmentation de l’Ondam hospitalier ne sera que de 2,1 % en 2020. Or on estime que, sous l’effet conjugué du vieillissement de la population et du progrès médical, les dépenses de santé augmenteraient à un rythme d’environ 4 % par an si aucune mesure de restriction budgétaire n’était prise.

La croissance de l’Ondam de 2,3 % se traduit donc par un plan d’économie de 4,2 milliards d’euros pour 2020. « Ce n’est pas avec des économies qu’on va faire des choses innovantes », se désole Hugo Huon. Le gouvernement n’a visiblement pas réussi à convaincre les grévistes que l’on pouvait faire mieux avec moins.

Adrien Renaud

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