Réforme des retraites : la goutte d’eau de trop pour les soignants

Le 9 janvier 2020, deux jours après la reprise des négociations entre le gouvernement, plusieurs corps de métier sont descendus dans la rue pour s’opposer à la réforme des retraites, à l’appel de plusieurs organisations syndicales. Parmi eux : des infirmiers et aides-soignants, venus exprimer leur colère face à ce projet mais aussi face au délitement de l’hôpital public. Reportage à Paris.

Réforme des retraites : la goutte d’eau de trop pour les soignants

© C.Clerc / ActuSoins .

En ce jour de début janvier, le ciel est gris à Paris. Les nuages menacent de déverser leurs gouttes. Mais ce temps maussade n’a pas empêché les manifestants de se déplacer en nombre[1]place de la République pour exprimer leur mécontentement pour la 4e journée de mobilisation contre le projet de réforme des retraites.  

En tête de cortège, la tension est électrique. Alors que les manifestants des premiers rangs démarrent leur marche en direction de Mirosmesnil, d’autres cantonnent place de la République, où l’ambiance est bon enfant.

L’heure n’est pas à la fête pour autant, au 36e jour de grève contre la réforme à points, voulue par le gouvernement d’Edouard Philippe. C’est là que nous rencontrons plusieurs soignants.


Femmes

Gaëlle, infirmière

Gaëlle, infirmière. © Alexandra Luthereau / ActuSoins

Gaëlle, infirmière aux Hôpitaux Nationaux de Saint-Maurice (Val-de-Marne), dans le service psychiatrie, a battu le pavé à chacune des manifestations contre ce projet « soi-disant universel et égalitaire », pointe-t-elle.

Pour elle, si la réforme passe, « on va tous y perdre », surtout les femmes avec des « carrières hachées » entre les temps partiels, les congés parentaux…

« Surtout que les soignants ont déjà beaucoup perdu » sur les possibilités de faire reconnaître la pénibilité de leurs métiers insiste la jeune femme. « Je ne me vois pas travailler jusqu’à 64 ans. J’ai déjà assisté à des scènes terribles, comme des suicides. Est-ce que tout cela va être pris en compte comme étant de la pénibilité ? », fait-elle mine de s’interroger.

Pénibilité

Réforme des retraites : la goutte d’eau de trop pour les soignants

© Alexandra Luthereau / ActuSoins

La question de la pénibilité est en effet sur toutes les lèvres. C’est d’ailleurs un point crucial dans les négociations entre le gouvernement et les organisations syndicales.

Le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), lui, ne décolère pas sur la fin souhaitée par le gouvernement de la caté­go­rie active pour les infir­miè­res et les aides-soi­gnants et le compte pénibilité proposé en compensation. «La remise en cause de la catégorie active fait perdre cinq années de départ à la retraite anticipé, souligne Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI CFE-CGC. Nous souhaitons une reconnaissance de la pénibilité des métiers d’infirmier et d’aide-soignant dans leur ensemble, que ce soit dans le privé et le public».

Pour appuyer cette nécessité, le syndicaliste rappelle les derniers chiffres publiés dans le rapport annuel de la CNRACL (Caisse Nationale de Retraites des Agents des Collectivités Locales), la caisse de retraite dont dépendent les infirmiers. «20% des infirmières et 30% des aides-soignants partent en retraite avec un taux d’invalidité. Par ailleurs, la durée de vie des infirmières à la retraite est de 78 ans contre 85 ans pour une femme en France».

En plus : des conditions de travail dégradées

« Cette réforme s’est ajoutée aux conditions de travail toujours plus difficiles à l'hôpital public», soutient Gaëlle. Les manifestants soignants rencontrés égrènent : « manque d’effectifs », « manque de matériel», « charge de travail toujours plus importante », « fermeture de services et de lits ».

Sans compter la faible rémunération de ces métiers et des avantages perdus au fil du temps… « En 10 ans d’activité, au fil des réformes, j’ai perdu trois semaines de vacances par an, donne comme exemple Elodie, aide-soignante en région parisienne. Nous sommes des oubliés. Notre engagement et la pénibilité de nos métiers ne sont pas entendus, ni reconnus», continue la jeune femme. Pour tous : cette réforme des retraites, c’est la goutte d’eau.

Herminia, aide-soignante à l'AP-HP depuis 34 ans, résume la situation : « Travailler jusqu’à 64 ans ce n’est pas possible dans nos métiers ». Patricia, infirmière en service psychiatrique, à six ans de la retraite confirme : «Je sors juste d’un arrêt de travail. Je travaille de nuit. Je ne sais pas comment je vais tenir jusqu’à 62 ans. Alors 64 ans ?» s’indigne-t-elle, glissant qu’elle pense plutôt partir à 60 ans, avec une décote. Sous-entendu : pas trop le choix. Alors comme Herminia, Patricia manifeste, non pas pour elle mais les générations futures.

Et elle ne compte pas s’arrêter là. Comme Gaëlle et les autres interrogés, ils veulent aller jusqu’au bout, c’est-à-dire au retrait de ce projet de réforme. « On ne lâchera rien ! », s’exclame Gaëlle.

Et d’ailleurs, l’intersyndicale oppo­sée à la réforme des retrai­tes (CGT, FO, FSU, CFE-CGC, Solidaires, Unef et UNL), appelle à une cinquième journée de mobilisation dans la rue le samedi 11 janvier.

Alexandra Luthereau

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[1]Selon les chiffres du ministère de l’Intérieur : 452 000 personnes ont manifesté dans toute la France le jeudi 9 janvier, dont 56 000 à Paris.

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