« Face au suicide des soignants, il faut agir collectivement »

Le 30 août, l’association Soins aux professionnels en santé (SPS) a lancé une campagne de prévention sur le suicide des soignants « Qui nous soignera quand les professionnels de santé ne seront plus là ? ». Le point avec la directrice de l’association, Catherine Cornibert.

Face au suicide des soignants, il faut agir collectivementL’association SPS a annoncé que trois professionnels de santé se suicident tous les deux jours. Pouvez-vous expliciter ces chiffres ?

Nous avons  calculé le nombre de suicides pour 3,5 millions de personnes, chiffre qui correspond au nombre de professionnels de santé (médicaux, paramédicaux, professions administratives en santé, le médico-social...), en appliquant une règle de proportionnalité sur les dernières données officielles sur le suicide en France (population générale, ndlr). Ces chiffres datent de 2017, ce qui représente un vrai problème de notre point de vue. Les pouvoirs publics se doivent de disposer de données à jour et non pas datant d’il y a cinq ans! 

L’Union nationale prévention suicide (UNPS) détient néanmoins des chiffres plus récents qui estiment à 9000 le nombre de personnes qui se suicident en France chaque année, soit 25 morts et 685 tentatives de suicides par jour. 

Certains professionnels de santé ont été les grands oubliés du Ségur, et ce manque de reconnaissance a eu un effet aggravant sur leur état de santé. A titre d’exemple, la plateforme d’appels de SPS reçoit des appels de vétérinaires ayant besoin de soutien. Nous nous sommes interrogés sur notre intervention auprès de cette profession. Mais il s’agit d’une profession de la santé, et surtout, le taux de suicide est quatre fois supérieur chez les vétérinaires qu’au sein de la population en générale. Alors bien sûr, nous nous devons de prendre leurs appels, de les écouter et de les aider.

SPS a fait le choix de communiquer autour d’une vidéo qui a fait polémique (voir encadré), notamment parce qu’on y voit trois soignants débutant un passage à l’acte suicidaire. Certaines associations et des professionnels de la santé mentale ont dénoncé votre choix. Pouvez-vous l’expliquer ?


Lorsque l'on s’engage à communiquer sur le suicide, ce n’est pas une décision facile et l’exercice est engageant. Nous avons été sollicités par le cinéaste Marc Gibaja pour réaliser ce spot, et ensemble, nous avons beaucoup discuté autour du scenario.

Nous avons étudié les treize recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la communication autour du suicide et il est vrai que nous sommes « limites » par rapport à l’effet Werther [l’effet « contagion », voir encadré NDLR]. Nous avons produit le film en novembre dernier, et pendant huit mois, nous nous sommes interrogés sur le fait de le rendre ou non public, avant de nous lancer, chiffres à l’appui.  

Les modes opératoires retenus dans la vidéo relèvent d’un choix cinématographique, afin de marquer les esprits. La voix off explique les solutions qui s’offrent aux personnes ayant besoin d’aide.

Votre plateforme d’écoute répond aux professionnels de santé en détresse. Quels sont vos constats ?

Depuis novembre 2016, la plateforme a reçu 19 000 appels. Nous répondons à 100% des appels. 15 % des appelants ont des idées suicidaires. Les trois professions les plus représentées sont les infirmiers (15%), les aides-soignants et les médecins, soit 30% des appels au total. Nous graduons les appels de 1 à 5, en fonction de l’état des personnes, pour une orientation sur mesure. En grade 5, nous déclenchons l’envoi du Samu. Le nombre de personnes en grade 4, a augmenté depuis le début de l’année : ce sont des personnes avec des idées suicidaires ayant besoin d’être orientées vers des consultations physiques voire d’être hospitalisées. Nous pouvons d’ailleurs guider les appelant au sein d’unités dédiées que nous avons référencées sur le territoire.

Depuis le début de la crise sanitaire, les professionnels de la santé sont davantage anxieux, épuisés, las, en perte de sens par rapport à leur métier. D’où notre campagne de prévention « Qui nous soignera lorsque les soignants ne seront plus là ?», car la souffrance est grande.


SPS possède également une Maison des soignants, ouverte depuis un an à Paris ; un lieu de soins avec des consultations le mardi et le mercredi avec des psychologues. Nous proposons de la formation, de l’information, des ateliers ressources, un bilan sport-santé. Nous avons reçu environ 1000 visites depuis l’ouverture et d’ici cinq ans, notre objectif est de proposer une Maison des soignants dans chaque région.

Propos recueillis par Laure Martin

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Papageno et les professionnels de la santé mentale s’insurgent contre la vidéo de l’association SPS

Le programme national « Papageno », intégré à la stratégie globale de prévention du suicide a invité les médias à ne pas relayer la vidéo de l’association SPS. En cause ? Le possible « effet Werther », contre-productif, qui renvoie au suicide médiatique et à l’effet d’entrainement par mimétisme. 

Ce qui pose problème dans la vidéo, c’est « le sensasionnalisme, le représentation explicite de moyens suicidaires et la représentation explicite d’un lieu de suicide », explique sur Twitter un psychiatre du CHU de Lille.

Tout cela peut aussi « générer de la détresse chez les endeuillés », mais aussi « réactiver des troubles post-traumatiques », rappelle-t-il.

Sur les réseaux sociaux, les témoignages de psychiatres et autres professionnels de la santé mentale vont d’ailleurs dans ce sens. « Cette vidéo est totalement inadaptée », « l’usage de la peur en santé publique n’a montré d’efficacité réelle en matière de changement de comportement », « le clip peut produire des effets délétères », considèrent-ils.

Rédaction ActuSoins

Numéro d’appel et de services gratuits SPS : 0805 23 23 36

Il existe d’autres lignes d’écoute et d’orientation :

  • le 31 14 (numéro national de prévention du suicide)
  • La plateforme de solidarité à destination des professionnels de santé : 0800 288 038

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