Coronavirus : de la crise au retour d’expérience

Alors que les soignants sont en première ligne dans la lutte contre le coronavirus, ils se projettent aussi dans l’après Covid 19, entament des réflexions personnelles et professionnelles. Et surtout, ils ne peuvent imaginer revenir au statu quo.

Cet article est initialement paru dans le numéro 36 d'ActuSoins magazine (mars 2020). Il s'intègre à sa "Une" sur le Coronavirus (8 pages réservées aux abonnés). Pour s'abonner à ActuSoins Magazine (plus de 70 pages d'informations professionnelles, de reportages et d'enquêtes exclusives), c'est ICI.

Prise en charge d'un patient Covid + au service de réanimation de la clinique Ambroise Paré à Neuilly-sur-Seine

© PHOTO PQR/LE PARISIEN/ Philippe de Poulpiquet Prise en charge d'un patient Covid + au service de réanimation de la clinique Ambroise Paré à Neuilly-sur-Seine

Dans une heure, Magali Delhoste, Ibode au CHU de Toulouse, prend son service.

Elle part « au combat », dit-elle. Celle qui est aussi présidente de l’Unaibode, explique pudiquement que « c’est un peu compliqué » en ce moment : alors qu’elle travaillait exclusivement au bloc, elle est « dispatchée sur les autres services » en tension, la réanimation et les urgences.

Au moment où nous l’appelons, fin mars, elle attend « la grosse vague de patients ». Avec la crise est venu le temps des procédures dégradées. Et ce n’est pas facile. « La dernière fois, quand je suis arrivée au bloc, on m’a dit ‘’tu gardes ton masque’’ et tu le ranges au placard en attendant de t’en resservir sauf s’il est souillé. Alors qu’au bloc, plus qu’ailleurs, l’hygiène doit être draconienne, raconte-t-elle. Tout ce qu’on a appris lors de nos études en termes d’hygiène est remis en question. Les masques sont sous clé chez la cadre, il faut aller lui quémander dès qu’on arrive ».


« C’est de la médecine de guerre »

Au poste médical avancé, mis en place au CHU de Bordeaux, les équipes du SAMU et celles des urgences travaillent de concert

Au poste médical avancé, mis en place au CHU de Bordeaux, les équipes du SAMU et celles des urgences travaillent de concert. © Eloise Bajou.

La sémantique de la guerre, largement déclinée en aphorisme par Emmanuel Macron lors de ces discours à la nation, est clairement intégrée par les personnels soignants. Aurélie Gay, infirmière de bloc opératoire au CHU de Grenoble non Ibode, l’utilise elle également à l’envi.

Elle aussi se sent « en guerre », et depuis qu’elle a fait connaissance avec cet ennemi sournois, elle a « encore plus envie de le combattre ». Pour ce faire, elle revêt autant son calot et son masque qu’une armure symbolique, « pour se donner chaque jour un peu plus de force ». Au placard l’épuisement, l’incertitude de la date de retrouvailles avec ses enfants, la peur de tomber malade, l’idée d’être obligée « de choisir des patients», qu’elle ne supporte pas. Aurélie Gay fonce et se posera des questions plus tard.

Depuis quelques jours, elle assiste à la transformation de son hôpital : « on est en train d’équiper une salle de réveil spécialement pour les malades du  Covid 19. Je me prépare à voir cette salle remplie de patients et de respirateurs, qu’on a sortis des salles d’opérations », reconnaît-elle. La direction a lâché un discours quasi militaire : « on ne vous demande pas d’être de super infirmiers. Agissez. C’est de la médecine de guerre. »

Rachid Digoy, Ibode à Châlon-sur-Saône et membre du collectif Inter-bloc, est, tout comme Magali Delhoste, « dispatché dans tous les autres services en tension, les urgences, la réa et la pneumologie/maladies infectieuses. Puisque toutes les interventions sont reportées, il y a un potentiel de personnel de bloc », explique-t-il.

Inquiet de ne voir aucun protocole qui uniformise les pratiques de prise en charge au bloc opératoire des patients Covid+ qui doivent néanmoins être opérés, il vient de mettre au point avec son collectif et un expert en hygiène, conception et organisation hospitalière, un protocole qu’il espère faire valider au plus vite, afin de pouvoir le mettre à disposition de ses collègues. Une expertise plus que recherchée en ces temps de disette en ressources humaines.

« Aujourd’hui, les hôpitaux cherchent des personnels formés en réa, aux soins d’urgence. Mais c’est dur de recruter en ce moment. Nous sommes en première ligne. Mais si encore on était armés… Or là, on est envoyé au charbon sans en avoir les moyens », s’agace Rachid Digoy, qui rappelle qu’« au bloc, les masques sont réservés au médecins anesthésiste et aux Iade », et qu’il a fallu se battre pour en obtenir.

Les pratiques, remises en question ?

Dans le poste médical avancé, au CHU de Bordeaux, prise de température d'un patient ne présentant pas de signes cliniques majeurs. Il est vu par des infirmiers d'accueil et d'orientation au niveau de l'espace d'attente

Dans le poste médical avancé, au CHU de Bordeaux, prise de température d'un patient ne présentant pas de signes cliniques majeurs. Il est vu par des infirmiers d'accueil et d'orientation au niveau de l'espace d'attente. © Eloise Bajou.

« Je pense qu’en termes de gestion des risques, les gens vont avoir besoin de formations à l’avenir, estime Magali Delhoste. Nous n’étions pas parés cette crise. Quand la vague est arrivée, nous n’étions pas prêts ».

En tant qu’Ibode, Magali Delhoste s’inquiète aussi quand des infirmières non spécialisées effectuent des gestes trop techniques. « C’est un peu ouvrir la boîte de Pandore. Les Iade ont par exemple l’exclusivité d’intuber en urgence. Il ne va pas falloir quand même qu’on demande à des infirmières non spécialisées de faire nos actes trop souvent, sinon, on risque de perdre nos spécialités », met-elle en garde.

A ses yeux, ce recours - exceptionnel - devra « donner lieu à des protocoles très encadrés, au risque de contrecarrer tous les efforts menés par les filières pour faire reconnaître leurs spécialités ». Elle prend pour exemple des points de suture sur plaies simples que peuvent réaliser, depuis un décret du 6 mars 2020 « les IDE des urgences », et qui ne sont plus seulement l’apanage des Ibode, des chirurgiens et des internes.

Face à l’urgence, Aurélie Gay explique avoir bénéficié d’une « formation Covid 19 de 1 h 30 avec un interne de réanimation, donnée en petit groupe deux fois par jour. Dans mon hôpital, toutes les infirmières de bloc non Ibode se sont formées, celles qui ont une moindre connaissance de la réanimation en priorité. Cela m’a été utile, car un respirateur, je sais un peu m’en servir, je sais mettre de l’oxygène dessus, regarder la tension et la saturation, mais je ne suis pas capable de régler des paramètres ou de voir les signaux d’urgence qui devraient alerter », confie-t-elle.

Dans le cadre du plan blanc, l’ensemble des soignants est réquisitionné, y compris des infirmières scolaires. Sans le socle de connaissances techniques et pratiques adéquates, des risques peuvent émerger. « La plupart des accidents comme des surdosages, se produisent lorsque les soignants sont en situation de stress, qu’ils ne connaissent pas le service et les habitudes, par exemple », décrypte Rachid Digoy.

Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI, est plus nuancé sur cette question. « Il y a une question d’intelligence sociale à ne pas envoyer n’importe qui n’importe où. Les cadres et les cadres supérieurs feront les choses de façon rationnelle et intelligente en fonction des personnels réquisitionnés et disponibles. D’où l’intérêt d’avoir des cadres infirmiers et non des administratifs, qui joueraient seulement le rôle de gestionnaires de flux en envoyant tel  matricule envoyé à tel endroit ».

De façon générale, peut-on imaginer des pratiques qui ne seront pas durablement marquées ? Impossible, selon Philippe Billet, directeur d’Ascom, spécialiste en solutions applicatives métiers, qui fournit au milieu hospitalier de la téléphonie, des logiciels numériques et des systèmes d’alarme qui informent les soignants du problème précis pour éviter les aller-retours superflus.

Il estime que les hôpitaux sont déjà en train de penser à l’après et de se concentrer sur l’efficacité : la gestion des lits dès qu’ils se libèrent, la hiérarchisation des besoins du patient, la préservation des soignants en leur évitant 10 km par jour (distance parcourue en moyenne par une infirmière). Autant de possibilités rendues concrètes par le recours au numérique. Peut-être les hôpitaux le développeront-ils encore davantage à l’avenir?

Les impacts sur la formation des soignants 

Poste médical avancé au CHU de Bordeaux. Le poste informatique est nettoyé à chaque utilisation

Poste médical avancé au CHU de Bordeaux. Le poste informatique est nettoyé à chaque utilisation. © Eloise Bajou.

« Dans toute crise, il y a des leçons à tirer, y compris dans l’enseignement suivi par nos étudiants ». Martine Sommelette, présidente du Comité d’entente des Formations Infirmières et Cadres (CEFIEC) se réjouit de voir des étudiants en soins infirmiers plus motivés que jamais. « Très peu rechignent à aller en stage. C’est un peu l’épreuve de vérité pour certains mais pour la plupart, ils sont galvanisés par l’idée d’être utiles», estime-t-elle.

A ses yeux, il est clair qu’à la question « comment mieux préparer les soignants » à des risques de pandémie, la formation va jouer son rôle. « Concernant le contenu, il va falloir réinvestir les éléments glanés sur le terrain par les étudiants dans la formation et intégrer leur expérience dans des séquences pour qu’ils en fassent un usage constructif et également qu’ils puissent évacuer ce qu’ils ont vécu ».

Ce retour d’expérience nécessaire pourra prendre forme « dans des constructions pédagogiques futures, car nous ne pouvons pas dire que ce genre de crise épidémique ne se reproduira plus ». Face à ce besoin de faire évoluer les contenus, Martine Sommelette envisage de muscler l’existant (unité d’enseignement des processus inflammatoires et infectieux, mesures d’hygiène, formations centrés sur les virus, les contaminations ou les mesures barrière) ou même la création d’un volet spécifique, qui pourrait inclure « l’accompagnement de la mort dans des conditions extrêmes et dramatiques ».

Le Covid 19 ne rebat cependant pas toutes les cartes : « les principes de base sont toujours les mêmes. En revanche, ce qui est très formateur, c’est que les étudiants mesurent l’impact concret des préconisations qu’ils apprennent. Ils prennent conscience qu’il ne s’agit pas de théorie pure, que le lavage de mains et tout ce qui est relatif aux contaminations par les objets touchés, ne sont pas secondaires. Cela risque de les marquer profondément dans la suite de leur carrière, même si l’humain a tendance à vite oublier. »

Mylène (le prénom a été changé), 24 ans, diplômée depuis un an,  travaille actuellement dans un service de médecine au sein d’une clinique privée de l’Essonne. Cette plongée soudaine dans une telle crise sanitaire lui a fait prendre conscience de l’importance essentielle de l’hygiène - « mes mains sont tellement abîmées à force d’être lavées que j’ai l’impression d’avoir des mains de vieilles », confie-t-elle – mais elle espère un retour « à la normale », afin de sortir du climat de paranoïa qui s’est emparé de tous ses collègues.

Charles Eury, le président de l’ANPDE, estime lui que « les soignants connaissent déjà bien les règles d’hygiène et les mesures barrières » : il ne pense pas que « muscler » ce volet en formation initiale soit nécessaire.

Le temps de l’après

L'objectif des infirmiers d'accueil est d'éviter au maximum les contacts entre les patients ayant contracté le Covid et les autres

L'objectif des infirmiers d'accueil est d'éviter au maximum les contacts entre les patients ayant contracté le Covid et les autres. © Eloise Bajou

« Je ne veux pas rentrer dans la polémique. Ce n’est pas le moment. On voit bien que les directions appliquent les directives des ARS, qui répondent elles-mêmes aux exigences du gouvernement. Mais il y a aura des comptes à rendre ». On sent Magali Delhoste remontée, comme, unanimement, tous les autres soignants interviewés. Si aujourd’hui, ils n’hésitent pas à se mettre en danger, demain, les soignants demanderont des comptes.

A commencer sur le manque de matériel. « Il y a un énorme problème de masques, de solutions hydro-alcooliques (SHA), ce qui occasionne un stress supplémentaire pour les soignants », estime Magali Delhoste. Thierry Amouroux déplore particulièrement le manque de masques FFP2, « les seuls qui soient réellement indispensables quand un soignant est face à un patient contaminé. Je pense qu’après la crise, il y aura des plaintes qui seront déposées, de patients, de soignants, à cause de cette attitude irresponsable du gouvernement. Je suis persuadé qu’il y aura un volet judiciaire, tout comme avec l’affaire du sang contaminé. »

Même son de cloche pour Rachid Digoy. « Le gouvernement aura des comptes à rendre. On a clairement exposé des personnels. Nous sommes perçus comme de la chair à canon. » Il déplore également qu’il faille une « pandémie pour qu’on se rende compte que l’hôpital manque cruellement de moyens ! On demande même aux personnels hospitaliers de se fabriquer eux-mêmes leurs masques, sachant que la Société d’hygiène hospitalière a reconnu qu’ils n’étaient pas protecteurs ! »

Pour cet Ibode, « le gouvernement n’aura pas le choix : il n’échappera pas à une réorganisation de l’hôpital et de son financement. C’est là qu’on voit que les services publics, ça sert à quelque chose. C’est tout un système de société qui doit être revu. En commençant par la santé. »

Charles Eury se dit qu’ « aujourd’hui, les infirmiers sont en premières lignes. Mais demain, il faudra repenser leur place dans les processus de décisions à tous les niveaux ». Un peu plus de démocratie sanitaire dans notre système ?

Pour Aurélie Gay, le système va mettre des années avant de s’en remettre. Coté santé, « la fermeture des salles opératoires va avoir des conséquences puisqu’on va prendre beaucoup de retard avec tous les gens qu’on n’a pas pu opérer avant la crise. Alors on va les opérer quand ? On va les mettre sur une liste d’attente ? Quel sera l’ordre des priorités ? (voir notre article pxx)) Cela va-t-il signifier de rallonger nos horaires, de donner encore plus ? »Aurélie Gay ne sait pas combien de temps elle pourra tenir, elle qui, de son aveu, a pris dix ans en une semaine. Ultime épée de Damoclès, et pas des moindres : « Désormais le Covid fera partie de nos vies. Il va se ‘’normaliser’’ et bientôt, il y a aura des vaccins, des traitements. Mais il sera là. »

Delphine Bauer

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