Des poupées empathiques et apaisantes en Ehpad

Une dizaine de poupées ont fait leur apparition depuis trois ans dans une unité de géronto-psychiatrie à Comines, dans le Nord. En suscitant des émotions positives chez certains résidents, elles contribuent à apaiser leurs tensions et à faciliter les soins.

© O.Dujardin. De gauche à droite : Cécile Guermonprez, cadre de santé, Emilie et Gaétane, infirmières

Dans l'unité de géronto-psychiatrie de l'hôpital-maison de retraite de Comines, dans le Nord, de gros poupons en tissu, aux formes, tailles et apparences différentes, côtoient les quarante résidents. Il s'agit de poupées « empathiques », l'un des « outils » non-médicamenteux dont l'équipe dispose pour modérer les troubles du comportement fréquents chez ces personnes aux troubles cognitifs sévères.

L'établissement s'est d'abord tourné vers l'« Humanitude », une approche bienveillante de la personne âgée, au milieu des années 2000. « Ensuite, nous avons formé une aide-soignante de l'unité à l'aromathérapie et 70 % de nos soignants au toucher massage », explique Marie-Sylvie Vroman, coordinatrice des soins. Certains ont également été formés aux techniques de stimulation sensorielles Snoezelen. Elle a aussi tenté la réflexologie plantaire et proposé un atelier canin.

En 2014, le directeur de l'hôpital entend parler des poupées empathiques et suggère à Cécile Guermonprez, cadre de santé responsable de l'unité de psycho-gérontologie, de les tester. « Nous en avons testé trois, un peu à l'aveugle car il y avait peu d'écrits sur cette démarche », explique-t-elle. Ils en ont dix aujourd'hui. Une initiative considérée comme exemplaire par la FHF qui lui a décerné en mai 2017 son deuxième prix Qualité.

Modifier le comportement des résidents

Les membres de l'équipe évoquent d'abord en réunion les résidents à qui ils estiment pertinent de proposer une poupée. Ils organisent ensuite un atelier avec ces personnes, un goûter par exemple, au cours duquel les poupées sont « présentes ». Les soignants observent alors leur comportement. « Certains ne semblent pas les remarquer »,note Emilie, aide-soignante. Ceux-là seront peut-être plus sensibles au toucher massage ou au Snoezelen.

« Mais d'autres s'accrochent aux poupées immédiatement, ajoute sa collègue infirmière Gaétane, certains sont émerveillés » et leurs regards s'allument. Les poupées font-elles remonter à leur mémoire émotionnelle les souvenirs de leurs enfants quand ils étaient petits ? Des regrets de désirs d'enfants non réalisés ? Qui peut le dire ? Certains les considèrent d'ailleurs plus comme une présence tierce que comme un bébé.

Elles ont en tout cas modifié radicalement le comportement de certains résidents et sont devenues un vecteur de soins. « Quand on utilise l'émotion, on crée un lien qui favorise le soin et limite les tensions »,souligne Cécile Guermonprez.Les soignants gardent un souvenir cuisant de la violence que manifestait une résidente lors de chaque toilette... Ils lui ont proposé de poser une poupée dans sa salle de bain... et sa toilette se déroule désormais sans heurts. « Elle ne prend pas la poupée dans ses bras, ne lui parle pas mais elle ne veut pas qu'on la bouge », souligne Emilie. Une autre résidente (seules les femmes semblent attirées par ces poupées) accepte beaucoup plus facilement de prendre un bain quand elle y va avec sa poupée. Pendant que le soignant la lave, elle lave tranquillement la poupée.

Une autre dame, qui souffrait d'un syndrome de glissement depuis le décès de son mari, avait perdu 17 kilos et ne parlait plus. « Quand on lui a donné la poupée, relate la cadre de santé, elle l'a serrée contre elle et elle a pleuré, pleuré, pleuré... Elle lui a dit "tu es là, tu es beau" alors qu'elle ne parlait plus ! Elle a absolument voulu la garder avec elle ». L'année suivante, elle avait repris plus de six kilos.

Les poupées permettent aussi parfois d'éviter le recours à la contention, médicamenteuse ou physique. Une résidente qui se levait et déambulait la nuit était tombée 23 fois en 2013. « Nous lui avons proposé la poupée au moment du coucher, raconte Gaétane, et elle a dormi avec. » Tous les soirs. En 2014, elle n'est tombée que cinq fois.

Les résidentes ne gardent pas leur poupée (attitrée) avec eux tout le temps. Les soignants leur proposent lorsqu'ils perçoivent qu'une tension monte. « Cela doit rester un choix », résume Gaétane. On leur propose tant qu'ils manifestent de l'intérêt. » Un besoin réévalué régulièrement, précise Cécile Guermonprez. 

© O.Dujardin. Les poupées permettent aussi parfois d'éviter le recours à la contention, médicamenteuse ou physique.

Moins de conflits et de stress

Certains soignants ont adhéré au projet tout de suite, d'autres ont eu besoin d'un peu plus de temps. Aujourd'hui, ajoute-cette cadre de santé, « ils sont très impliqués. Une aide-soignante tricote même des petits vêtements car certains résidents aiment changer leur poupée. Quand elle leur offre c'est toujours un moment très fort ».

Pour qu'une telle démarche fonctionne, « il faut une grande ouverture d'esprit et une cohésion d'équipe » (voir encadré), souligne Emilie. Et aussi être convaincu que le temps passé à observer et à essayer de comprendre ce qui ne va pas avec les résidents n'est pas du temps perdu mais du temps gagné... sur les crises et leur règlement, sur la tension dans le service. « On perd plus de temps à être dans le conflit qu'à chercher la meilleure approche », insiste-t-elle.

Certes, « il y a toujours dans l'unité des résidents qui crient, c'est inévitable avec certaines pathologies, mais le niveau de stress et de mal-être des résidents sont quasi nuls », observe Gaétane. En outre, les demandes de stage d'étudiants et les candidatures de soignants augmentent alors que l'unité était réputée difficile... Un signe qui ne trompe pas.

Olivia Dujardin

Actusoins magazine pour infirmier infirmière hospitalière et libéraleCet article est paru dans le numéro 26 ActuSoins magazine 
(Sept/Oct/Nov 2017).

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Essentielle : la cohésion d'équipe

Pour qu'un projet atypique comme celui-ci puisse fonctionner, la cohésion d'équipe constitue un facteur de réussite essentiel, insiste Cécile Guermonprez. « Cela demande de la part des soignants un fort engagement, beaucoup d'observation afin qu'ils soient tout le temps dans l'analyse » des comportements et des émotions des résidents et dans la recherche de ce qui peut leur faire du bien... Cet état d'esprit et cette démarche s'inscrivent dans « une philosophie qui met du temps à s'installer et à être portée par tous. On ne peut pas faire l'économie de ce temps-là », ajoute-t-elle. Il a fallu aussi convaincre certains soignants et les familles que les poupées ne relèvent pas d'une infantilisation : elles ne sont pas un jouet mais un vecteur dans la relation de soin, précise Cécile Guermonprez. Les résultats ont vaincu les réticences.

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Réactions

11 réponses pour “Des poupées empathiques et apaisantes en Ehpad”

  1. Anonyme dit :

    Sérieux… on touche le fond là !!! Et y il y en a qui posent toutes fières … pauvre métier !!!!

  2. Anonyme dit :

    Julie JJ ça me fait tellement pensé à toi

  3. Anonyme dit :

    Nath Tas,Virginie Sanz Casas,Véronique Gondet,Coralie Monteiro cela me rappelle quelqu’un

  4. Anonyme dit :

    Bravo. Combien de personnel soignant souffre du manque de personnel et donc de temps pour mieux « etre » avec le patient … j’ai eu la formation humanitude, ca fait rêver mais cest un travail titanesque… cest toutes les mentalités et facon de faire d’un service qu’il faut changer… pas assez de budget pour former assez de monde… bref ca tombe a l’eau

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