Les portes d’entrées de la recherche infirmière

Même s’ils ne représentent pas encore la majorité, les infirmiers sont de plus ne plus nombreux à se lancer dans la recherche. Cette démarche ne doit pas se faire sur un coup de tête. Elle mérite réflexion, formation et accompagnement. 

actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article a initialement été publié dans le n°42 d'ActuSoins Magazine (septembre-octobre-novembre 2021). Il est à présent en accès libre. 

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Les portes d’entrées de la recherche infirmière

© Inllusion / Fotolia

« L’implication des infirmières dans la recherche évolue progressivement et positivement », soutient Monique Rothan-Tondeur, qui dirige la Chaire Recherche en sciences infirmières, rattachée au Laboratoire d’éducations et pratiques de santé (LEPS) de l’Université Paris 13e. Infirmière de formation, elle est titulaire d'un doctorat (PhD) en santé publique et d'une habilitation à diriger des recherches (HDR). « Pendant longtemps, il n’y avait pas beaucoup d’infirmières engagées car elles devaient être au lit du patient. C’est moins le cas aujourd’hui », ajoute-t-elle.

 En France, la recherche menée par les paramédicaux prend de l’ampleur et différents chemins sont possibles. Les infirmiers en pratique avancée (IPA), par exemple, ont une activité de recherche prévue au sein même de leur formation. Ils peuvent donc être moteurs et instigateurs de projets de recherche.

En revanche, les infirmiers en soins généraux ne détiennent pas nécessairement cette culture de base notamment parce que leur formation initiale n’aborde que trop peu cette pratique. Au sein de l’Institut de formation en soins infirmiers (Ifsi) rattaché à l’université Paris 13e, « nous intervenons pour parler de la recherche dès le premier jour, souligne Monique Rothan-Tondeur. L’idée est de faire en sorte que les étudiants en soins infirmiers pensent à s’appuyer sur la recherche dans leur pratique. »

La recherche universitaire

Monique Rothan-Tondeur

Monique Rothan-Tondeur. © DR

Du côté universitaire, les diplômes de type Master sont une bonne porte d’entrée pour la recherche. Après l’acquisition de ce diplôme, les infirmiers peuvent poursuivre avec un doctorat. Ils ne peuvent cependant pas encore s’engager dans un doctorat en sciences infirmières puisqu’il n’existe pas en France. Ils peuvent néanmoins effectuer un doctorat en sciences de l’éducation, sciences humaines, anthropologie, épidémiologie, santé publique…

La situation pourrait être amenée à évoluer puisque la mise en place, le 30 octobre 2019, d’un Conseil national des universités (CNU) en sciences infirmières permet d’envisager des postes de maîtres de conférences pour les infirmiers titulaires d’une thèse de sciences (lire encadré).

En attendant, « les infirmiers ont aussi la possibilité d’effectuer une thèse en co-tutelle », indique Chantal Eymard, maître de conférences HDR émérite. Dans ce cadre, l’étudiant réalise une thèse dans une discipline qui permet d’éclairer les sujets de recherche liés aux soins, en psychologie, sociologie, physiologie, biostatistiques, histoire de la santé, etc.

Puis, il se met en lien avec un laboratoire d’un autre pays où le doctorat en sciences infirmières existe, ce qui lui permet d’être doublement qualifié. « Cette notion de double tutelle est un critère de valorisation des laboratoires et souvent ce sont les directeurs de thèse qui trouvent le co-directeur, ajoute Chantal Eymard. Néanmoins, les étudiants en co-tutelle reconnaissent la difficulté de tenir les deux engagements. »

Se former à faire de la recherche

De manière générale, « se lancer dans un doctorat n’est pas forcément facile, prévient Monique Rothan-Tondeur. Cela implique souvent une année propédeutique [une année de préparation pour préciser son sujet de recherche, NDLR]. Il faut aussi financer le temps dédié au doctorat, préparer un projet, être accepté par un directeur de thèse, faire valider son sujet par le comité de l’école doctorale. Le chemin universitaire n’est pas évident. » En France, les infirmiers sont également confrontés à d’autres barrières, notamment celle de la langue puisque les publications scientifiques doivent être rédigées en anglais.

Avant de se lancer, il est également important d’avoir de bonnes bases en méthodologie de la recherche, acquises au niveau master. « Le choix de la discipline dans lequel est effectué le master est aussi important puisqu’il est souvent déterminant pour l’orientation du sujet de thèse », complète Emmanuelle Cartron, infirmière, docteur en santé publique, coordinatrice de la recherche paramédicale au CHU de Nantes et présidente de l’Association de recherche en soins infirmiers (ASRI).

Devenir enseignant-chercheur

Chantal Eymard

Chantal Eymard. © DR

La principale finalité d’un doctorat est de devenir chercheur ou enseignant-chercheur : maître de conférences puis professeur des universités. « Ces métiers de l’Université sont accessibles via un concours aux infirmiers ayant soutenu une thèse de sciences et ayant obtenu une qualification dans une section du CNU déterminée par l’expertise du chercheur, selon la discipline dans lequel il a effectué son doctorat », indique Emmanuelle Cartron.

Depuis 2019, les infirmiers ont accès à une qualification spécifique, la section 92 « sciences infirmières. » Néanmoins, peu de postes d’enseignant-chercheur ont été créés à ce jour pour cette section. Plusieurs postes contractuels (maître de conférences associé) sont cependant identifiés dans quelques universités. S’ils présentent l’avantage de pouvoir être cumulés avec une activité partielle à l’hôpital, ce sont des contrats à durée déterminée de trois ans renouvelables qu’une fois.

En dehors de ce statut contractuel, « choisir un poste d’enseignant chercheur nécessite de quitter son activité à l’hôpital », précise Emmanuelle Cartron. Le statut « bi appartenant » qui existe pour les professions médicales et permet de cumuler des activités clinique, d’enseignement et de recherche, n’est pas possible pour les autres professionnels de santé.

Les autres chemins

Emmanuelle Cartron

Emmanuelle Cartron. © DR

Vouloir faire de la recherche n’implique pas nécessairement de passer par la voie universitaire. « La mise en place du Programme hospitalier de recherche infirmière et paramédicale (PHRIP), en 2010, a été un changement fondamental pour la profession », souligne Monique Rothan-Tondeur. Ce programme de recherche permet de financer des projets portés par des paramédicaux à la suite d’appels d’offre. Il n’a aucun lien avec l’université, « même si nous encourageons les doctorants à postuler pour obtenir des financements », rapporte Aurore Margat, maître de conférences au LEPS et directrice adjointe de la Chaire en sciences infirmière.

Le PHRIP peut permettre à un infirmier d’être détaché de ses activités cliniques pour coordonner sa recherche sur une petite quotité de temps de travail. Pour porter de tels projets, il est cependant conseillé d’être formé a minima à la recherche. Des Diplômes universitaires dédiés à la recherche paramédicale existent en France et des programmes de formation continue peuvent aussi être un premier jalon pour pouvoir maîtriser les étapes du projet et échanger avec le méthodologiste qui sera sollicité pour élaborer le protocole.

« Si au niveau universitaire, il faut être encadré par une personne habilitée à diriger la recherche, ce qui peut influer la recherche de financement, le PHRIP n’a pas cette exigence, ce qui a permis de faciliter l’accès à la recherche et d’ouvrir la voie », rappelle Chantal Eymard.

Les libéraux peuvent aussi se lancer dans la recherche et bénéficier de ces financements mais ils doivent se rapprocher de la direction de la recherche clinique d’un CHU pour répondre aux contraintes réglementaires liées à la recherche clinique. Cette structure d’appui et d’aide à la recherche, présente dans les CHU, est une porte à laquelle frapper. Elle peut accompagner les équipes dans l'écriture de leur projet, les mettre en lien avec les métiers support de la recherche (méthodologiste, informaticien, gestionnaire de budget, …) et ainsi faciliter leur réalisation.

Laure Martin

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Un Conseil national des universités en sciences infirmières

L’existence du CNU en sciences infirmières permet de qualifier de docteurs ceux et celles qui ont passé leur thèse pour briguer des postes d’enseignants-chercheurs. « La création du CNU en sciences infirmières vise à créer un corps d’infirmiers de recherche qui vont également pouvoir enseigner la discipline, indique Emmanuelle Cartron. La première campagne de qualification a eu lieu en 2019, suivie d’une deuxième en 2020. C’est une première brique qui pourrait permettre la création du cursus de doctorat en sciences infirmières car pour y parvenir, il faut des suffisamment d’infirmiers HDR et des écoles doctorales pour porter cette discipline. » « 

Le CNU est en effet une première marche mais je m’interroge sur la réelle volonté politique de créer un doctorat en sciences infirmières, car cela aurait pu être mis en place en même temps que le CNU », tempère Chantal Eymard. La pression médicale explique en partie cette situation.

« C’est pourtant important, notamment pour s’harmoniser au niveau mondial et en raison de la spécificité de la recherche infirmière, à savoir le soin dans toute sa dimension, ajoute-t-elle.  Il faut selon moi donner leur place aux infirmiers dans la recherche scientifique car ils produisent des travaux pertinents, de qualité et qui ont des retombées directes dans la pratique. »

Retour d’expérience

Aurore Margat, directrice adjointe de la Chaire recherche en sciences infirmières.  

« Apprendre les codes du milieu »  

Aurore Margat est infirmière de formation. C’est à la suite d’une intervention dans le cadre d’une action humanitaire en Haïti qu’elle découvre une autre approche de son métier, celui de la pédagogie de la santé. « Sur le terrain, j’ai eu à former des professionnels de santé, notamment aux soins d’urgence. J’ai alors pris conscience qu’on était peu formé à former nos pairs, pourtant cela fait partie de notre rôle propre », témoigne-t-elle.

A son retour, elle reprend ses études avec un Diplôme interuniversitaire en médecine tropicale santé internationale, qui marque un tournant dans sa pratique. « Ce diplôme a été ma première rencontre avec l’université et m’a donné goût à la reprise d’étude. » A l’issue de ce DIU, elle souhaite poursuivre sur l’aspect « pédagogie de la santé », et décide de suivre un Master en santé publique mention ingénierie des formations en santé au Laboratoire d’éducations et pratiques de santé (LEPS), diplôme qu’elle finance sur ses propres fonds, en travaillant en parallèle en libéral.

« Avec ce master, j’ai découvert ce qu’était la recherche, j’ai appris à lire un article scientifique avant de penser à en écrire un », explique-t-elle. Elle fait le choix de poursuivre en Master 2 recherche « afin de ne se fermer aucune voie ». « J’avais un sujet de mémoire sur la littératie en santé et l’éducation thérapeutique du patient qui me permettait d’approfondir la question, explique-t-elle. Finalement, c’est devenu mon sujet de thèse. »

Seul problème : elle n’avait pas de financement pour son doctorat. Mais « on m’a proposé un poste de chargée de recherche au sein du LEPS, ce qui m’a permis d’avoir un statut de chercheur tout en poursuivant ma thèse et d’apprendre les codes de ce milieu », rapporte-t-elle. Après l’obtention de sa thèse, elle passe le concours de maître de conférences, qu’elle obtient en 2019, poste qu’elle occupe au LEPS, tout en étant directrice adjointe de la Chaire recherche en sciences infirmières.  

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