Les soins traditionnels sont entrés à l’hôpital de Tahiti

Depuis septembre 2019, Jenny Torea, tradipraticienne, travaille à l’hôpital du Taone, le centre hospitalier de Tahiti. Elle évolue dans le service de pneumologie du docteur Éric Parrat, à la tête d’un projet de médecine intégrative depuis dix-huit ans. Une collaboration et une relation de confiance qui permet de redonner du sens à la relation de soins. Cet article a initialement été publié dans le n°38 d'ActuSoins Magazine (septembre 2020).

Le docteur Éric Parrat et Jenny Torea posent dans le futur jardin des plantes médicinales

Le docteur Éric Parrat et Jenny Torea posent dans le futur jardin des plantes médicinales. © Delphine Barrais.

Jenny Torea arrive, une fleur à l’oreille, une blouse blanche rehaussée de motifs empruntés à l’art du tatouage.

Entière, souriante, ancrée, elle salue ses collègues. Cette tradipraticienne a un regard pour chacun.

Dans sa poche, elle a une liste de patients à rencontrer.

Comme tous les matins, elle se prépare à aller à leur rencontre sans ordre préétabli. Ses ressentis la guident.


Avant de démarrer, elle se présente : « On m’appelle la masseuse, la psychologue, la médiatrice, le taote mā’ohi1. » Les patients la réclament. « Je ne sais pas ce que je fais, ni comment je le fais mais je sais que je leur apporte quelque chose. En tous les cas, j’essaie », souligne-t-elle.

Elle parle, appose ses mains, masse, écoute. Elle s’adresse aux âmes et aux esprits. Elle soigne l’intérieur. « La médecine disons conventionnelle considère le corps, les douleurs physiques, nous sommes complémentaires »,explique cette tradipraticienne.

Teddy Chung-Luk, infirmier depuis quatre ans dans le service, confirme : « Dans le cadre de mes fonctions, je remarque que les patients sont dans l’attente et très réceptifs aux soins de Jenny. Lorsque je suis dépourvu de moyens, en particulier en oncologie, je fais appelle à elle et je vois des résultats significatifs au niveau de la douleur et de l’acceptation du traitement. » Les collègues de Jenny Torea l’ont adoptée. Elle est devenue l’élément moteur, fédérateur, unificateur. Elle crée les liens, des fils invisibles mais tenus.

Donner du sens à la relation de soin

hôpital de Tahiti. L'équipe du service de pneumologie

L'équipe du service de pneumologie. © Delphine Barrais

La tournée démarre. Avant une première rencontre, Jenny Torea refuse de prendre connaissance du parcours médical. « Si on reste dans l’humilité, l’amour et le respect, alors tout est possible », estime-t-elle.

Les éléments fournis par le patient lui-même, s’il le souhaite, sont les seules informations techniques et médicales qu’elle entend. Elle entre dans une chambre, seule. Rien ne filtre, les échanges restent entre les quatre murs de la pièce.


Elle aborde des sujets comme la maladie bien sûr, mais aussi l’environnement, la famille, les croyances, l’histoire, la culture. « N’oublie jamais d’où tu viens et qui tu es », insiste-t-elle. Laurent, patient, témoigne : « je crois fort en ses pouvoirs de tahu’a. Car elle m’a dit des choses que je ne lui avais pas dites et qui étaient vraies ».

La présence d’une tradipraticienne à l’hôpital a été rendue possible grâce à Éric Parrat. Pneumologue, il travaille main dans la main avec Yves Doudoute depuis des années. Lequel est membre fondateur de l’association culturelle Haururu. Ensemble, au service des patients, ils cherchent à redonner du sens à la relation de soin.

Il y a 18 ans, Éric Parrat travaillait avec des enfants asthmatiques. « Leur rêve était d’aller dans l’eau, mais ils n’y étaient pas autorisés du fait de leur maladie. » Considérant le bien-être de ses petits patients le pneumologue a mis en place un programme intitulé asthme et apnée, avec la participation d’un champion de la discipline aquatique. Les résultats ont été au rendez-vous. « Cela a fonctionné parce que les Polynésiens sont un peuple de l’eau, souligne-t-il. Le phénomène culturel et l’environnement importent dans le soin. Il nous faut traiter les humains dans le respect de ce qu’ils sont. »

De là, le pneumologue s’est rapproché d’une association culturelle polynésienne de renom dite Haururu. Les tradipraticiens, membres de Haururu ont mis du temps à se révéler. « Je les ai côtoyés longtemps sans savoir qui était ou non tradipraticien », se rappelle Éric Parrat. Quand il parle de tradipraticien et de médecine traditionnelle, il ne pense pas « à la médecine familiale » ou « aux recettes de grand-mères », mais aux soins ancestraux dans toute leur dimension : usage des plantes, massage, chamanisme, magnétisme, spiritualité.

Un centre de formation en médecine traditionnelle

Une jeune médecin polynésienne et Jenny Torea, au Fare Hapa'au, en tenue traditionnelle

Une jeune médecin polynésienne et Jenny Torea, au Fare Hapa'au, en tenue traditionnelle. © Delphine Barrais

Une fois leur identité mise au jour et après de très nombreuses rencontres dans la vallée de la Papenoo, les tradipraticiens ont fini par se présenter au centre hospitalier. Ils ont rencontré des patients polynésiens de façon informelle, complétant l’offre de soin « classique ».


Petit à petit, autour du pneumologue, d’autres médecins, mais aussi des infirmiers, des aides-soignants, ils se sont engagés dans l’aventure.

En juin 2019, professionnels de santé et tradipraticiens ont inauguré leur Fare Rapa’au, littéralement la maison de bien-être. Elle est située au fond de la vallée de la Papenoo (côte est de Tahiti), au bout d’une piste que seuls les 4x4 peuvent emprunter.

Le fare, un espace de 60 mètres carrés abrités, est un lieu de formation. « C’est un lieu de recherche et d’expérimentation, une école de médecine traditionnelle, précise Éric Parrat. Nous ne sommes pas dans la croyance, nous ne sommes pas là pour penser ou croire, nous sommes là pour prouver les choses de façon scientifiques. »

Lors des séminaires organisés dans la vallée, les professionnels de santé de l’hôpital s’imprègnent du monde des tradipraticiens. « Nous n’y allons pas pour apprendre leurs techniques mais pour les comprendre, pour mieux cerner leur manière d’appréhender le monde », indique Teddy Chung-Luk.

Une collaboration formalisée

Le programme engagé s’appuie sur la stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle et sur l’engagement de Berlin pour la médecine intégrative dont le texte original a été publié le 5 avril 2017 lors du congrès mondial de médecine et de santé intégrative. Une charte éthique de collaboration a été signée qui précise la place de chacun, la démarche éthique, le respect du code de déontologie, les responsabilités de chacun, le libre choix du patient et du praticien…

La crise liée au coronavirus a mis un frein au projet de médecine intégrative à l’hôpital qui comprend l’ouverture à d’autres services, la mise en place d’un jardin de plantes médicinales des travaux de recherche…, mais tout reprendra dès que possible.


Jenny Torea est reconnue par ses pairs. Elle est jeune, 36 ans, mais ses « pouvoirs » ne tiennent pas au nombre des années. Elle a rencontré Éric Parrat par l’intermédiaire de son propre père. « Il a été patient dans le service de pneumologie et m’a demandé de lui faire la promesse de ne jamais quitter taote Parrat », dit-elle. Guidée par son père dans la découverte de ses dons, elle n’a pas tergiversé à l’heure du choix. « Je n’ai jamais voulu être représentante d’autres tradipraticiens, entrer à l’hôpital, sortir de l’ombre, mais me voilà. »

Au-delà de la promesse, elle souhaite redonner la grandeur de sa définition au terme « hôpital ». Elle explique : « aujourd’hui, qu’est-ce que cet établissement a d’hospitalier ? J’ai vu tant de négligences ici », dit-elle, soudain submergée par l’émotion. « Et c’est ça qui me tue », poursuit-elle en pesant ses mots. Selon elle, les patients n’aiment pas du tout l’hôpital, il manque d’humanité. « Quand tu donnes un doliprane, tu calmes la douleur, mais si tu t’en vas sans même t’arrêter cinq minutes pour discuter, t’intéresser à l’autre, alors comment l’esprit peut-il aller mieux ? »

Aujourd’hui, elle sait de quoi elle parle. Elle a le recul de trois années de pratique dans l’établissement. D’abord de manière informelle et irrégulière, puis de manière formelle et quotidienne depuis huit mois.

« C’est une ressource », résume Phobée Moutham, aujourd’hui infirmière aux urgences qui faisait fonction de cadre de santé en pneumologie lors de l’embauche de Jenny Torea. « Elle sait parler aux patients, et pas seulement parce qu’elle connaît leur langue, le tahitien ou le marquisien par exemple. Elle établit une relation de confiance et cela se ressent ensuite dans le soin », ajoute-t-elle.

Jenny Torea est sollicitée par les patients. Mais elle reste aussi disponible pour les soignants « car s’ils ne vont pas bien, les patients n’iront pas bien eux non plus ».

Elle motive son équipe, redonne le sourire à ses proches. Le respect est la clé de sa pratique, de son intégration, de son aura. « Nous sommes tous nés avec quelque chose en plus, il faut en tenir compte », souligne-t-elle.


 Aux médecins qui pérorent elle rappelle : « vous les soignants pouvez travailler, être reconnus voire célèbres grâce aux patients, ne l’oubliez pas. Alors respectez-les avant toute chose ».Et elle, comment se nourrit-elle ? « L’amour », répond-elle sans entrer dans les détails. Elle sourit. Tout est dit.

Delphine Barrais

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1 taote signifie médecin en tahitien et mā’ohi peut désigner le Tahitien, les ancêtres.

2 tahu’a signifie guérisseur en tahitien

actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article a été publié dans le n°38 d'ActuSoins Magazine (Septembre - Octobre - novembre 2020)


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