Soignants en colère : la rue est à eux

Depuis le début de l’année, des médecins, infirmiers, aide-soignants ou sage-femmes, personnels de l’hôpital public, sympathisants du collectif Inter Hôpitaux, se sont emparés des rues pour alerter sur leurs conditions de travail et leurs craintes de ne plus pouvoir assurer des soins de qualité. Nous avons suivi un groupe lors d’un collage dans la capitale.

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Il est 22h ce vendredi 16 octobre. Nolwenn, la trentaine, infirmière dans un établissement parisien, vient juste de finir son service.

Elle s’est engouffrée dans sa voiture, chargée de pots à urine qu’elle a empruntés à l’hôpital, et d’affiches imprimées sur place.

« Après tout, c’est à l’hôpital de nous fournir les moyens de le défendre ! », glisse-t-elle, en riant. Elle a juste eu le temps de revêtir ses habits de circonstance : un vieux sweat et un jean qui ne craint rien. Indispensable, vu que ce soir, elle colle.


Nolwenn fait en effet partie des soignants de l’ombre qui ont décidé d’exprimer leur ras-le-bol dans la rue, quant aux conditions de travail dans le service public. Elle a commencé début 2020, « une façon d’aller plus loin dans l’engagement et de continuer la mobilisation entre les manifestations, pour que les personnes soient interpellées le plus possible ».

C’est le même rituel à chaque fois : elle prépare son matériel, se gare près de l’endroit choisi le soir de l’action et rejoint ses camarades. Ce soir, c’est dans le XIIIe arrondissement qu’elle a rendez-vous. Collée à son téléphone, elle localise l’emplacement du reste du groupe.

Elle les suit comme dans une sorte de chasse aux trésors urbaine, en repérant les collages déjà effectués et la colle encore fraîche, signe qu’ils sont passés il y a seulement quelques minutes.

La force du groupe

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La silhouette d’Ali, étudiant en soins infirmiers, apparaît finalement, juché sur un escabeau, des affichettes dans les mains.

Il connaît bien les fondateurs du CIH, dans le sillon duquel est née l’initiative des collages. « C’est la force additionnelle cumulée qui donne de la force », estime-t-il.

Il est aidé par Aurélie, sage-femme et Anne, médecin à l’AP-HP, qui se relaient pour lui faire passer les lettres colorées, tandis que Nolwenn met un coup de colle sur le mur. Entre eux, les blagues fusent. Quand ils évoquent MST, c’est pour parler de Marisol Touraine, l’ancienne ministre de la santé. Une proximité évidente que Nolwenn attribue au fait que « nous défendons tous la même cause. Et puis, nous discutons en amont sur notre groupe Whatsapp. On s’identifie les uns aux autres, car on sait que quel que soit notre service ou notre hôpital, on vit tous les mêmes difficultés ».

Ali renchérit : « Si vous, en tant que journaliste, vous faisiez face à une loi liberticide, vous vous lèveriez aussi. La santé, est un droit fondamental », assène-t-il.

« Citoyens, défends ton hôpital public ça vous va ? », interpelle Anne en désignant les lettres  disponibles qui servent à composer les slogans.

Le reste de la bande acquiesce mais encore faut-il trouver l’endroit idéal. Après un peu de pratique, ces colleurs nocturnes sont devenus de véritables professionnels pour trouver les palissades parfaites, les murs les plus tentants, les plus visibles. Parfois, il y a débat. « Non, le feu est trop bref », ou « les voitures ne vont voir le message qu’au dernier moment », entend-on.

Une fois le prochain spot identifié, la rapidité est de mise. Il ne faut pas traîner. Aurélie se remémore elle une visite des policiers, « un peu cowboy, du genre qui m’ont tutoyée. Mais après vingt minutes de discussion, avec nos cartes de l’AP-HP, ils se sont radoucis ».

Il y a toujours un brin d’adrénaline, ce « sentiment de braver l’interdit, parce que ce n’est pas très légal, tout ça », rappelle Nolwenn, pour qui c’est aussi « un défouloir ».

Faire des citoyens des acteurs de la santé

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Le combat, ils le mènent un peu partout. Ali colle « y compris dans l’hôpital, sur les murs des vestiaires par exemple », mais aussi « dans les chambres vides, collées sur le vitre à destination des passants. Ca ne coûte pas cher et c’est simple ».

Il veut faire des citoyens de véritables acteurs de la santé. Rien n’est perdu. Il compare leur combat au combat écologique. « On a fini par comprendre que l’on ne peut pas vivre sur les ressources de la planète. De la même façon, dans le secteur de la santé, il est possible de demander des comptes à un député au moment de voter le projet de loi de financement santé de la sécurité sociale, par exemple ».

Les interpellations de passants solidaires sont autant de signaux qui les encouragent, dans la continuité des marques de solidarité émises pendant le confinement. « L’objectif du soignant est d’apporter un bénéfice à son patient et aujourd’hui, on ne peut pas être optimal : on est plus dans la technique de la rustine que dans un vrai projet de soins. Notre démarche ne se réduit pas à demander une augmentation des salaires. Ce que nous voulons, ce sont de vrais moyens pour travailler », raconte-t-il.

Anne s’avère un véritable bout-en-train. Entre deux collages, elle renchérit. « L’hôpital public, ce n’est pas que le nôtre, c’est aussi celui des usagers ». Si elle reconnaît un léger mieux sur la question de la « revalorisation salariale », les autres problématiques soulevées par le CIH, comme revoir la T2A ou augmenter le budget global de la sécurité sociale, restent en suspens.

Elle se réjouit de constater que le projet parisien fait des émules, puisque les colleurs sont en contact avec des personnels de Marseille, de Pau, de Saint-Etienne… et même de Belgique. « Ces actions nous reboostent. Coller ensemble permet de faire repartir la motivation ».

Il est minuit moins le quart. Les dernières feuilles sèchent sur le mur de pierres de taille attenant au métro Corvisart. Impossible de louper ces lettres colorées, qui se distinguent volontairement des collages en noir et blanc contre les féminicides, que l’on voit apparaître depuis l’année dernière.

Les colleurs  de l’hôpital public ont d’ailleurs bénéficié des conseils des militantes. Nolwenn, en train de remballer son matériel, se souvient d’une étudiante en soins infirmiers, qui, quand elle a découvert son engagement militant, lui a glissé qu’elle était fan et qu’elle avait plein de photos des collages dans son portable.

« J’ai ressenti un peu de fierté », confesse la trentenaire. Ce soir, début de seconde vague oblige, le couvre-feu entre en vigueur à minuit. Les camarades se quittent, un peu fourbus, mais galvanisés. Le combat continue : la rue est à eux.

Delphine Bauer

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