Mayotte affronte une double épidémie Dengue/Covid-19

Avec 1475 cas et 20 décès au 20 mai, l’épidémie de Covid-19 fait rage à Mayotte où Annick Girardin, ministre des Outremer, est arrivée mardi matin. Dans ses bagages, 6,7 tonnes de matériel médical. Mais le savon manque dans l’île où l’extrême précarité, source de comorbidités, fragilise la population, laquelle fait face à une épidémie croisée Covid-19 et dengue.

[Mise à jour le 22/05]

Eric Roussel, devant le CHM (Centre hospitalier de Mayotte) où un hôpital militaire a été monté pour les dépistages Covid-19

Eric Roussel, devant le CHM (Centre hospitalier de Mayotte) où des tentes ont été montées pour les dépistages Covid-19. © DR

Eric Roussel est IDEL en brousse, à Banbraboua, une commune au nord de l’île de Mayotte. Arrivé sur l’île aux parfums en 2010 et représentant de l’URPS infirmiers Océan Indien à Mayotte, il est en première ligne pour négocier avec l’ARS les moyens nécessaires pour les infirmiers sur le terrain et pour la population.

S’il y a dix jours, il se montrait plutôt satisfait du dialogue en cours, ce n’est plus vraiment le cas, alors que l’épidémie Covid-19 monte en puissance. « Nous ne sommes pas suffisamment soutenus. Les moustiquaires demandées pour freiner l’épidémie de dengue n’ont pas été livrées. En mars,  le savon a manqué dans toute l’île où il était quasi impossible de trouver des flacons "pousse-mousse" et où les pains de savon sont restés longtemps une denrée rare. La rupture de stock est terminée et nous en avons demandé à l’ARS pour la population, ainsi que des répulsifs anti-moustiques, mais nous n’avons rien reçu à ce jour. Quant à la distanciation sociale dans un contexte d’extrême pauvreté, n’en parlons pas. Toutes les conditions sont réunies pour une flambée conjointe Dengue/Covid-19 ».

S’y ajoute un drame humanitaire, avec une insuffisance alimentaire face à laquelle les associations caritatives sont impuissantes.

Dispensaires fermés, matériels manquants

Du côté des soignants, le matériel manque. « L’ARS nous soutient à hauteur de 50 lots de 6 combinaisons pour les IDEL qui n’ont pas d’équipement. Les masques, ça a été ici comme partout en pire. Nous avons bien reçu finalement des FFP2, mais on attend le réassort. On se débrouille comme on peut, avec une imprimante 3D pour fabriquer des visières. On se douche et se change plusieurs fois par jour. Malgré cela, une douzaine d'IDEL ont été infectés par le coronavirus, heureusement en forme modérée. »

Alors que les petits dispensaires disséminés aux quatre coins de l’île ont été fermés, l’activité des IDEL a été réduite de 30% en moyenne mais ils ont dû faire face à une hausse des demandes de soins pour des pathologies cutanées, notamment les abcès, infections courantes sous les tropiques. « Ce n’est pas rare que l’on soit arrêté dans la rue pour soigner les gens, souvent en situation irrégulière donc non assurés sociaux », précise Eric Roussel.

Un hôpital dépassé par la demande

Annick Girardin est arrivée mardi 19 mai sur l’île, avec 6,7 tonnes de matériel médical pour l’hôpital… mais pas de savon

Annick Girardin est arrivée mardi 19 mai sur l’île, avec 6,7 tonnes de matériel médical pour l’hôpital… mais pas de savon. © DR

L’armée est venue en renfort, installant un hôpital d’urgence devant le CHM. Cinq centres Covid-19 ont été ouverts. Reste que les deux épidémies font des ravages dans une population souvent concernées par plusieurs co-mordibités : obésité, diabète, HTA, insuffisance cardiaque. « Il aurait fallu des mesures martiales : renforcement du confinement, isolement plus anticipé pour les malades Covid-19 et leurs familles », estime notre interlocuteur.

Le Centre Hospitalier de Mayotte (CHM) ne peut plus faire face à l’afflux de malades. Depuis quelques jours, un avion sanitaire est posé en permanence à Mayotte pour effectuer des transferts vers La Réunion qui a annoncé, ce 20 mai en début d’après-midi, le premier décès Covid-19 sur son territoire : un patient mahorais, évacué sanitaire, âgé de 82 ans et atteint de plusieurs pathologies.

Quasiment chaque jour, des patients mahorais sont évacués vers La Réunion où une clinique privée (groupe Clinifutur) s’est portée volontaire pour accueillir les évacués sanitaires ne nécessitant pas - ou plus - de réanimation, en soutien au CHU Nord, centre de référence.

Face au manque de moyens, le ton monte à Mayotte, entre les professionnels de santé, libéraux et hospitaliers, et Dominique Voynet, directrice générale de l’ARS. Il se chuchote d’ailleurs que la venue d’Annick Girardin avait surtout pour but de servir de tampon entre les deux camps.

Pourquoi pas une HAD ?

Les tas d’ordures, permanents dans l’île, favorisent l’épidémie de dengue, malgré l’intervention des équipes anti-vectorielles de l’ARS

Les tas d’ordures, permanents dans l’île, favorisent l’épidémie de dengue, malgré l’intervention des équipes anti-vectorielles de l’ARS. © DR

Une question reste en suspens : la création d’une HAD, inexistante à Mayotte. « Ca fait des années qu’on demande de venir en soutien de l'hôpital et de bénéficier d’un lien formalisé entre la ville et l’hôpital. Actuellement, en pédiatrie, les patients drépanocytaires ne sont plus reçus en consultation et sont suivis par les IDEL. Il y a une vraie difficulté de transmission d’informations sur les conduites à tenir. C’est une situation très inconfortable pour les soignants libéraux. La HAD, grâce à un coordinateur dédié, serait la solution. Et permettrait de libérer des lits en suivant à domicile des patients diabétiques ou hypertendus. Dans le contexte Covid-19, la HAD devrait s’imposer de fait. »

Une réunion devait avoir lieu à ce sujet vendredi dernier (ndlr, 14 mai). Si elle s’est bien tenue, Dominique Voynet étant absente, la question de la HAD, entre autres questions cruciales, a été renvoyée sine die...

Mireille Legait

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L’ARS se défend de toute inertie

Dans un contexte local marqué par une très grande précarité, l’ARS se dit pleinement engagée dans la lutte contre le coronavirus Covid-19 avec de larges campagnes de prévention dans les différentes langues pratiquées sur l’île et la mise en place d’équipes mobiles allant à la rencontre des populations les plus précaires. En adaptant l’offre de soins pour que le système de santé, dont on connaît le sous-dimensionnement initial, puisse accueillir un bien plus grand nombre de patients. En fournissant de l’eau aux populations les plus fragiles, pour permettre le lavage des mains…

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