Giovanni Mollica : les CUMP, ce n’était pas le “grand bazar”, après les attentats

Infirmier psy et diplômé d'un diplôme universitaire « Urgences et psychotraumatisme », Giovanni Mollica compte depuis huit ans parmi les membres de la cellule d'urgence médico-psychologique (CUMP), qui prend en charge les victimes de drames. Chef d'orchestre de la mobilisation de ces cellules le 13 novembre dernier, ActuSoins l'a interviewé.

 

Salle de réveil à l'hôpital Saint-Louis (nuit du 13 novembre)

Salle de réveil à l'hôpital Saint-Louis (nuit du 13 novembre)

Comment votre intervention, le 13 novembre, a-t-elle été organisée ?

Ce soir là, j'étais à mon domicile. J'ai reçu un coup de fil de mon référent national, le Dr Didier Cremniter, à 22h. Je me suis immédiatement rendu au centre du SAMU, à l'hôpital Necker, pour m'occuper de la régulation : si d'ordinaire, je m'occupe de prendre en charge les victimes sur le plan médico-psychologique, pour Charlie et pour le 13 novembre, j'ai dû coordonner l'intervention des différentes CUMP (cellule d'urgence médico-psychologique) de France.

La cellule de crise réunissant la préfecture de police, la police judiciaire, le quai d'Orsay, les pompiers etc. donnait, par visio-conférence, des informations à la cellule de crise du SAMU. A son tour, les médecins urgentistes de cette cellule répercutaient les instructions à notre cellule.

Nous avons d'abord mis les membres de la CUMP en « préalerte », leur demandant de se tenir prêts à intervenir. Puis j'ai rappelé une quinzaine de membre des CUMP d'Ile de France. Comme il s'agissait d'un attentat multi-sites, et que ces sites n'étaient pas sécurisés, nous avons attendu. Et nous nous sommes mis à élaborer un schéma d'intervention, en fonction des informations.

Nous avons dispersé nos soignants sur sept sites : le Bataclan, l'Hotel Dieu, la Pitié, Bichat, et d'autres secteurs hospitaliers sécurisés. Là, ils prenaient en charge les personnes dont les blessures physiques étaient soignées, pour passer au soin psychologique.

Ensuite, voyant l'ampleur du drame- potentiellement 80 000 personnes au Stade de France, 1500 personnes au Bataclan -, nous avons demandé à tout le monde de se rendre dans les centres départementaux. Puis nous avons monté un standard téléphonique de sept ou huit postes téléphoniques pour concentrer les appels des victimes.

Ensuite, nous avons dispersé nos soignants sur sept sites : le Bataclan, l'Hotel Dieu, la Pitié, Bichat, et d'autres secteurs hospitaliers sécurisés. Là, ils prenaient en charge les personnes dont les blessures physiques étaient soignées, pour passer au soin psychologique, et accompagner les victimes au Quai des Orfèvres où ils devaient faire leurs dépositions. Là, ils devaient se prêter à un interrogatoire adapté, mené par des personnes formées à ce type de situation.

En quoi ce soin psychologique consiste-t-il ?

Nous menons des entretiens immédiats de « defusing », de bilan d'évènement. Il s'agit de verbalisation émotionnelle spontanée, en fonction de la volonté du patient. Nous les resituons dans « l'ici et maintenant », dans une perspective de réassurance.

On évalue leur « débordement psychique » : certains sont en état de stupeur, confus, incapables de parler, ou alors ils répètent tout le temps la même chose. C'est ce qu'on appelle un « état de stress dépassé ». On leur propose de reformuler leurs émotions, leurs ressentis, de sortir du factuel.

Cela nous permet d'anticiper les conséquences de l'évènement traumatique. Certains sont plus vulnérables que d'autres : les personnalités jeunes, les précaires, les jeunes femmes seules avec enfant...

Certains sont en état de stupeur, confus, incapables de parler, ou alors ils répètent tout le temps la même chose. C'est ce qu'on appelle un « état de stress dépassé » étaient soignées, pour passer au soin psychologique.

 

Parfois il fallait médicaliser : certaines personnes étaient prises d'agitation, d'attaques de panique, d'état d'angoisse majeur. Nous avons également observé des « tableaux psychiatriques de dissociation », des personnes qui deviennent incohérentes dans l'agir et dans la pensée, qui subissent un sentiment de persécution, qui craignent que les terroristes soient encore présents... alors qu'ils n'ont aucun antécédent psychologique.

Des personnes subissent un sentiment de persécution, craignent que les terroristes soient encore présents... alors qu'ils n'ont aucun antécédent psychologique. (...) D'autres se mettent « en acte automatique », et rentrent chez eux en métro alors qu'ils sont pleins de sang, blessés etc. psychologique.
D'autres se mettent « en acte automatique », et rentrent chez eux en métro alors qu'ils sont pleins de sang, blessés etc.

Nous évaluons le sujet, sa capacité à se ressourcer. Nous imaginons des orientations, vers les urgences de l'Hotel Dieu par exemple. Nous délivrons des certificats médicaux initiaux, qui prescrivent des journées d'interruption temporaire de travail (ITT), qui permettent de porter plainte, de prétendre à une indemnisation, d'accéder à une gratuité des soins en psycho-traumatisme. Vu le nombre de victimes, nous avons dû appeler les CUMP du 92 pour nous aider le soir même.

Mais les souffrances psychologiques ne se limitent pas à la simple nuit du 13 novembre ?

A Necker, nous avons monté un schéma pour le lendemain et les jours à venir. Il fallait non seulement s'occuper des victimes, mais aussi de leur famille, ce qui voulait dire multiplier par quatre ou cinq le nombre de prises en charge. Nous avons préparé du matériel : une fiche d'information à donner à chaque victime pour les orienter les jours suivant.

En substance, il s'agissait de leur dire « Vous avez subi un choc traumatique, il faut vous surveiller vous-même ou vous faire surveiller par un proche, car vous n'êtes pas forcément conscients de vos propres changements de comportement : irritabilité, inquiétude, troubles du sommeil, mais aussi un certain détachement, une froideur, un isolement ».

Certains ont téléphoné dès le lendemain, d'autre ont attendu dix, douze jours pour le faire. Les pics de rappels interviennent 72 heures, puis 96 heures après les faits.
Sur cette fiche, était indiqué le numéro dédié du standard que nous avions monté au SAMU. Certains ont téléphoné dès le lendemain, d'autre ont attendu dix, douze jours pour le faire. Les pics de rappels interviennent 72 heures, puis 96 heures après les faits.

Il fallait qu'il y ait toujours quelqu'un pour leur répondre, s'entretenir avec eux une vingtaine de minutes pour évaluer puis orienter. Nous essayions au maximum de leur proposer des secteurs hospitaliers à proximité de leur domicile, car beaucoup ne pouvaient pas sortir de chez eux.

Vous avez également eu une activité autonome...

Nous avons monté différents sites où nous avons dépêché des gens des CUMP de la France entière, 20 cellules ont été mobilisées afin que, de 9h à 20h, il y ait toujours un médecin qui puisse recevoir les gens en détresse.

À la mairie du 11e, au centre Saint Antoine, à Tarnier, à Trousseau pour les enfants, à l'hôpital militaire pour les familles, à l'institut médicolégal... nous avons monté des box de consultation derrière des paravents, dans des salles des fêtes, de mariage etc.

Certains ont téléphoné dès le lendemain, d'autre ont attendu dix, douze jours pour le faire. Les pics de rappels interviennent 72 heures, puis 96 heures après les faits.
Là, nous menions des entretiens de verbalisation émotionnelle brefs. On essayait de resituer le sujet, comment il était avant, quelqu'un de normal, avec un travail, une famille, qui ne s'alcoolisait pas... On essayait de voir les modifications du comportement : les phobies des transports, le sentiment de déshumanisation, la frayeur la colère.

Et on tente d'évaluer le risque psychosocial : le patient s'enferme-t-il chez lui, a-t-il un sentiment d'insécurité, est-il dans la rumination permanente d'avoir échappé à la mort. On les réassure, on les déculpabilise, on leur explique qu'ils ont été confrontés au réel de la mort.

On ne les médicalise pas forcément, mais on essaie de gérer les insomnies pour éviter l'épuisement du sujet. Certaines victimes voient le film en boucle, et oublient le reste. La médiatisation leur permet de rester dans la fascination de l'évènement. Il fallait aussi proposer des consultations aux personnes de province, dans les CUMP à proximité.

Quel est votre bilan ?

Dans le mois suivant les attentats, 6000 personnes ont consulté les psychologues, psychiatres et infirmiers psy de la CUMP. C'est énorme. Contrairement à ce qu'a pu dire Le Point, ce n'était pas le « grand bazar ». Forcément, lors d'un plan blanc, il y a quelques cafouillages, on répond à l'urgence, au chaos.

Le fait que nous ne puissions pas intervenir directement sur place a compliqué les choses. Nous avons été mis en difficulté au tout début des évènements : il n'est pas aisé de mobiliser 40 personnes sur le champ. Mais après, les choses se sont régulées, et nous n'avons plus manqué de soignants.

Les psys, volontaires, ont des employeurs, qui renâclent parfois à les laisser partir toute séance tenante alors qu'ils les payent pour travailler chez eux. Prenez, par exemple, un infirmier psy en hopital psychiatrique : difficile de quitter une équipe de soignant sans remplaçant.
Par contre, nous nous heurtons à un problème. Chaque CUMP salarie un ou deux permanents. Je dispose pour ma part d'une lettre de mission. Mais les autres psys, volontaires, ont des employeurs, qui renâclent parfois à les laisser partir toute séance tenante alors qu'ils les payent pour travailler chez eux. Prenez, par exemple, un infirmier psy en hopital psychiatrique : difficile de quitter une équipe de soignant sans remplaçant.

Nous essayons en ce moment de mettre en place des conventions entre les CUMP, l'ARS et les établissements, mais c'est complexe. Il faut trouver un moyen de faciliter la disponibilisation des membres des CUMP. Les collègues sont venus sur leurs jours de repos, sur leurs week end, bien souvent pour enchaîner sur leur poste permanent.

Il n'existe que très peu de lieux dédiés à la victimologie, au psychotraumatisme, à Paris. Il y a un service à Saint-Antoine, un autre à Tarnier... mais pour suivre sur le long terme la vague de traumatisés du 13 novembre, cela ne suffit pas.
Quid de leur indemnisation ? Personnellement, j'ai travaillé 38 heures d'affilée le jour des évènements, et depuis le 13 novembre, j'ai travaillé 300 heures.

Outre le problème de la rémunération, il y a la question de la reconnaissance de notre travail. Autre souci : il n'existe que très peu de lieux dédiés à la victimologie, au psychotraumatisme, à Paris. Il y a un service à Saint-Antoine, un autre à Tarnier... mais pour suivre sur le long terme la vague de traumatisés du 13 novembre, cela ne suffit pas. On a oublié les attentats de 1995, nos infrastructures et nos personnels ne sont pas à la hauteur de tels évènements. On ne sait pas s'il faut espérer qu'un ajustement s'opère...

Propos recueillis par Elsa Sabado

Giovanni Mollica et son activité au CUMP

"Pendant mes formations en victimologie et en psychotraumatisme, j'ai été encouragé par certains intervenants à m'inscrire à la « cellule d'urgence médico-psychologique ». Il s'agit d'équipes de psychologues, de psychiatres et d'infirmiers psychiatriques spécifiquement formés au psychotraumatisme.

On compte une cellule par département. En cas de crise, ces soignants- qui ont pour la plupart une autre activité permanente- sont mobilisés. Par exemple, je suis infirmier psychiatrique dans un Centre médico-psychologique en Essonne, mais je fais partie de la CUMP 75.

Nous intervenons sur des situations de crise, collectives ou individuelles... Cette année, je suis intervenu sur les incendies parisiens du 18e arrondissement, des morts subites du nourrisson, des accidents de personnes dans le métro parisien...

Le quai d'Orsay fait appel à nous en cas de drame à l'étranger impliquant des Français : je suis allé à Haïti lors du tremblement de terre, j'ai pris en charge les victimes du Concordia, des attentats de Marrakech, de crash aériens etc. Nous sommes aussi intervenus au moment de Charlie." Propos recueillis par E.S.

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Réactions

5 réponses pour “Giovanni Mollica : les CUMP, ce n’était pas le “grand bazar”, après les attentats”

  1. Julien Lantoine
    Difficile pour nous les ide de nuit
    Me suis sentie seule
    Et la peur pr les miens
    Mais après mes collègues m ont appelé. .pr me soutenir
    Et visite de la police avec qui j ai pu parler
    On est un peu parano a ce noment la ..
    La peur
    Mais j ai eu peu de blessés
    Bravo a mes collègues de paris

  2. Toujours là pour mettre en avant les soignants. Merci. Etant IDE en secteur psy, je suis tout autant joyeux de lire ce genre d’interview qui met au meme niveau soin somatique et psychologique.

  3. Nous rien ..pas de demande de notre hiérarchie. .ni un message pr nous remercie
    Et pr la psy ..suis de nuit
    Ben personne
    Même si je n ai reçu que 4 blessés. Cela reste anxiogène ..et loîn des siens! !!

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