En Ukraine : portraits d’infirmiers et soignants sous les bombes

L'heure est au cessez-le-feu dans un pays ravagé. L'été dernier, des reporters étaient partis sur place pour ActuSoins, à Schastya, dans la région de Lougansk, là où se trouvait alors la ligne de front. Là-bas, une équipe de volontaires avait  installé, dans l'été, l'un des hôpitaux de campagne les plus proches des combats. 

©Ilioné Schultz Tatiana en salle de réanimation

©Ilioné Schultz
Tatiana en salle de réanimation

L'atmosphère est étrangement calme et silencieuse à Schastya. Schastya signifie « bonheur » en ukrainien. Un sentiment qui semble avoir déserté la ville. Alors que nous venons d’arriver sur les lieux, un énorme grondement vient rappeler où nous sommes…A quelques kilomètres de là, forces ukrainiennes et rebelles pro-russes s’affrontent violemment sur le terrain.

C’est dans cette bourgade de 12 000 habitants qu’une équipe de volontaires ukrainiens a transformé une petite clinique, quasiment inactive, en hôpital de campagne pour s'occuper des soldats et civils blessés, quel que soit leur camp.

Tatiana, retraitée et pourtant volontaire

Tatiana est l’une des infirmières volontaires. Elle est originaire de Poltava, à près de 400 kilomètres d’ici au Nord-Est du pays. À 47 ans, cette infirmière à la retraite a décidé d’abandonner ses enfants et petits-enfants  -contre leur avis - pour venir au chevet des victimes du conflit : « J’ai simplement écouté mon cœur. J’ai senti que je devais absolument venir pour aider mon pays et mon peuple». Tatiana a vu passer l’annonce via la page Facebook de  « Maidanmed ».

Infirmière anesthésiste de carrière, ici, elle n'a pas de spécialité : «  Je m’occupe des anesthésies bien sûr, mais j’assiste aussi les opérations, et surtout, je surveille les patients une fois qu’ils ont été opérés ». Dans la petite chambre justement, deux soldats sont en réanimation, l’un touché à l’épaule, l’autre à l’aine. Ils ont été opérés la veille. L’un des ventilateurs se met à biper. Tatiana se précipite : « Il bouge beaucoup,  si ça continue, je vais devoir appeler le médecin ».

Tatiana est épuisée. Ses traits tirés et sa voix cassée trahissent son état de fatigue. Depuis qu’elle est arrivée, elle dort seulement deux à trois heures par nuit, « mais le plus difficile pour moi, c’est de voir ces êtres humains mourir ». Pourtant, en tant que professionnelle expérimentée, ce n’est pas la première fois qu’elle y est confrontée… « On ne s’y habitue jamais, surtout lorsque ce sont de jeunes hommes, et autant à la fois. Il faut à tout prix résoudre ce conflit pacifiquement ».

©Oleksandr Ratushnyak Elena s’apprête à transférer le patient opéré dans une petite chambre transformée en salle de réanimation.

©Oleksandr Ratushnyak
Elena s’apprête à transférer le patient opéré dans une petite chambre transformée en salle de réanimation.

Elena, face à des opérations hors-normes

A quelques mètres d’ici, Elena, infirmière elle aussi, sort tout juste de la salle d’opération. Encore un soldat de sauvé, a priori. Entre trois et quinze blessés arrivent ici chaque jour et sont opérés, souvent pour des amputations. L'équipe de soignants, quasiment que des volontaires, oscille entre cinq et dix chirurgiens, et une vingtaine d'infirmières.

Elena fait le même constat que Tatiana. «  Le plus dur c’est de se dire que tous ces jeunes, même si on les sauve, vont rester invalides… ». 

D’après elle, l’hôpital manque de mains : «  souvent, beaucoup de blessés arrivent en même temps, ce n’est pas comme en temps normal, ou chacun fait ce qu’il a à faire et nous suivons tous une procédure bien définie. Là, c’est beaucoup plus dans l’urgence et l’improvisation, et nous, les infirmières, on se réfère d’autant plus au chirurgien ».

Car même si Elena n’est pas tellement impressionnée par les blessures souvent spectaculaires des soldats («  ça c’est notre métier »), elle doit assister les chirurgiens dans des opérations inédites, malgré ses 12 ans de métier en clinique ophtalmologique : «  hier, nous avons effectuer une énucléation. C’était ma première fois : nous ne faisons pas vraiment de neurochirurgie dans la région ».

Elena est en effet originaire de Lougansk. Elle a dû fuir lorsque les bombardements sont devenus trop pressants et a décidé de venir prêter main forte à l’équipe de Schastya, tout comme Denys, chirurgien.

Denys, chirurgien dans l’urgence

En aménageant un bloc opératoire, l'équipe a redonné vie à cette vieille clinique à la peinture écaillée et aux sanitaires défraîchis. Mais l’absence de certains appareils clés, comme un scanner, fait défaut.

« Cela nous permettrait d’être beaucoup plus rapides et efficaces dans le diagnostic, note Denys. Il m’est arrivé de me tromper du coup… Mais heureusement, mes erreurs n’ont pas été fatales jusqu’à présent ». Dans le bloc justement, on aperçoit les radios accrochées sur les vitres à la hâte…

Dans ces conditions d’exercice, l’objectif de l’équipe reste de traiter l'urgence, donc de stabiliser les blessés, avant de les évacuer en hélicoptère vers de plus gros hôpitaux comme ceux de Kharkiv ou de Kiev. « En temps de paix, lorsque j’opère un patient touché par de multiples éclats d’objets, je prends le temps de tout enlever. Là, je me contente d’arrêter l’hémorragie et de le stabiliser avant de le transférer »,  reconnaît Denys.

Alla, aide-soignante, l’angoisse au ventre 

La petite équipe est soudée. Plus que les mots, ce sont les regards qui traduisent leurs liens. Dans les couloirs, pas de bruit. Mais dehors toujours, le bruit des tirs. «  Aujourd’hui ça n’arrête pas », nous confie Alla, une jeune aide-soignante.

Originaire de Shchastya, elle travaille dans cette clinique depuis un an. Alors quand la guerre a éclaté, pas question de partir «  Pour aller où ? De toute façon,  je suis en stage et je dois absolument rester ici ».

Cette jolie blonde, les yeux en amande, parvient difficilement à masquer son angoisse : « ce n'est pas tellement le travail qui me stresse, mais voir tous ces soldats constamment, avec leurs armes, et puis le bruit incessant des bombardements… La nuit ça redouble, du coup je ne dors quasiment pas donc c’est dur ».

Son manque d’expérience n’arrange rien : « nous sommes assez peu, donc il faut réagir très vite parfois, et j’ai plus de décisions à prendre qu’en temps normal, plus de responsabilités »

Olga, soldate et organisatrice

Olga, elle, paraît étrangement sereine. Maire d’une petite ville à l’Ouest du pays, la jeune femme de 33 ans a quitté mari et enfant pour venir coordonner les équipes de volontaires de l’hôpital, sans vraiment dire la vérité à ses proches.

Elle vient aussi de s’enrôler dans l’armée. C'est l’une des rares femmes soldats du pays. Elle va souvent chercher des blessés et les ramène jusqu'à la clinique : «  Le plus dur c’est de regarder les séparatistes dans les yeux quand je m’occupe d’eux. Je vois très bien qu’ils ont honte, et je n’arrête pas de penser à ce qu’ils ont fait..."

Elena vient interrompre Olga pour un problème d’organisation. L’infirmière s’efforce d’entrevoir le positif de cette situation : « Je sais qu’après cette expérience, je pourrai faire face à tout. Et d’un point de vue technique, je sais que je progresse énormément, grâce notamment aux grands chirurgiens volontaires qui viennent des hôpitaux les plus réputés du pays ».

Parmi eux, Artur, chirurgien en pédiatrie. Ce dernier a laissé ses deux enfants à Kharkiv, sa ville d’origine, à 400 km de là, pour« aider sa patrie ». Peu importe que cela soit sur son temps de vacances... "Quand je suis arrivée ici, j’étais terrifié. Maintenant, moins. C’est incroyable de voir à quel point l’être humain peut s'habituer à l'horreur. "

Irina (à gauche) a été amputée. Elle se demande si elle pourra un jour reprendre son travail d’infirmière. © Oleksandr Ratushnyak

Irina (à gauche) a été amputée. Elle se demande si elle pourra un jour reprendre son travail d’infirmière. © Oleksandr Ratushnyak

Irina, une soignante amputée

L’horreur, Irina sait ce que cela veut dire. Infirmière elle aussi, désormais, c’est elle qui se fait soigner. Elle a été amputée du pied. Début août, alors qu’elle marchait dans son village près de Lougansk avec deux de ses amies, un obus a explosé à quelques mètres : « on a été blessées toutes les trois ».

Bien droite sur son lit, les cheveux peignés, son  moignon délicatement recouvert d’une couverture,  Irina lutte pour rester digne - elle attendra que nous nous éloignions pour craquer -  « Il faut aller de l’avant, le plus inquiétant, c’est pour l’avenir, je ne sais pas si je pourrai retravailler car c’est compliqué de vivre dans ce pays avec un membre amputé. Les prothèses coûtent très cher ».

Elle voudrait tant pouvoir retourner dans son village : « Avant ce fichu bombardement, je rendais tous les jours visite aux personnes âgées pour leur faire leur piqûres ou leur apporter des médicaments et même de la nourriture… Tout ce que j’espère ce pouvoir de nouveau exercer un jour ». Dans ses mains, l’ancien testament, et tout l’espoir qu’elle y met.

Reportage d'Ilioné Schultz avec Natalie Gryvnyak

 

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