Secours dans les ruines d’Haïti

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12 janvier, un violent séisme secoue Haïti. Bilan : plus de 217 000 morts et 300 000 blessés. Dans les jours qui suivent, la France dépêche des secours. Parmi eux : Jean-François Haned et Anne-Cécile Louvet, deux infirmiers du Service département d'incendie et de secours (SDIS 91). Retour sur cette expérience hors du commun.

Jean-François Haned et Anne-Cécile Louvet

Quelle était votre mission ?
J-F.H : Nous sommes restés du 18 au 29 janvier à Port-au-Prince. Nous étions logés sur les pelouses de la résidence de l'ambassadeur. Au programme, deux missions : la médicalisation des chantiers de déblaiement et l'installation d'un hôpital de campagne.

Racontez-nous la mise en place de cet hôpital...
A-C.L : Nous nous sommes installés sur les pelouses de Diquini, un hôpital dont l'accès était interdit à cause de fissures. Dès le premier jour, il y avait trois à quatre cents blessés. Nous avons structuré l'espace en quatre zones en fonction des pathologies. Des bureaux servaient de brancards pour soigner les victimes en hauteur. Des bâches protégeaient les patients et l'infirmerie du soleil. Dans la semaine, après avis d'experts, deux blocs opératoires ont été ouverts au rez-de-chaussée du bâtiment, mais les soins pré-op et post-op se faisaient à l'extérieur.

Anne-Cécile Louvet à Diquini

Comment se déroulaient les journées à Diquini ?
A-C.L : Le matin, le directeur haïtien donnait les directives. Il fallait d'abord trier les nouveaux arrivés, en moyenne cent à cent trente personnes. La plupart souffrait de fractures, notamment au niveau du bassin, ou de membres écrasés. Il y avait aussi des brûlés et des femmes venues pour accoucher. Ces naissances ont été, pour moi, de véritables bouées de sauvetage. Ces enfants nous disaient 'C'est la vie qui continue'.

Quel était le matériel à disposition ?
J-F.H : A cause de problème logistique, nous n'avons acheminé qu'un tiers du matériel prévu. Nous avions une malle de réanimation et sept malles de soins dispensaires, soit une autonomie de 72 heures.
A-C.L : A Diquini, il n'y avait qu'une seule source d'oxygène, pas de respirateur, pas d'électricité ni d'eau courante. Nous avons récupéré tout ce qui pouvait l'être, par exemple des petites bouteilles d'eau pour faire des biberons.

Est-ce que vous pouviez imaginer soigner de cette façon ?
A-C.L : Non. Nous sommes allés à l'extrême de ce qui était acceptable en termes d'hygiène de soins. Les pompeuses ou les seringues étaient réutilisées. Au tout début, nous avons eu une phase de perte de repères, mais les automatismes sont revenus très vite .
J-F.H : C'était de la médecine de catastrophe, de la médecine de guerre. Mais si nous sommes allés au-delà de nos expériences, nous avons également su nous arrêter. Chacun est resté dans son champ de compétences. Les infirmiers n'ont pas pratiqué de gestes chirurgicaux.

Equipe cynophile sur des décombres à Port-au-Prince

Jean-François, votre travail a été très différent ?
J-F.H : En effet. Au départ, j'ai travaillé en binôme avec un vétérinaire pour soigner les chiens, indispensables pour la recherche sous les décombres. Puis, avec les secouristes, j'étais en charge des soins d'urgence au sol au cas où nous retrouverions des survivants. J'ai également encadré des orphelins lors de leur rapatriement vers la Guadeloupe. Il était prévu avant le séisme qu'ils soient adoptés en France. J'ai également fait des visites d'orphelinat pour évaluer les besoins.

Comment s'est déroulé votre retour ?
J-F.H : Nous avons bénéficié d'un sas de décompression de 36 heures en Martinique. Cela a permis de renouer avec la vie normale. Un psychologue était à notre disposition.
A-C.L : J'étais fatiguée et contente de partir, mais en même temps je savais qu'il y avait encore beaucoup de travail. Dix jours de mission dans de telles conditions, c'est raisonnable. Il faut connaître et accepter ses limites.
J-F.H : Dès le départ nous savions que nous ne pourrions pas sauver tout le monde.

Quel bilan tirez-vous de cette expérience ?
J-F.H : Dans notre parcours professionnel, nous ne l'oublierons jamais. Mais, ce séjour n'a pas été traumatisant car nous sommes formés pour, c'est notre cœur de métier. Sur le terrain, nous avons rencontré des soignants hospitaliers qui étaient davantage en souffrance. Maintenant, notre expérience va pouvoir servir de support de formation. Personnellement, je suis prêt à repartir.
A-C.L : Moi aussi. C'était une expérience professionnelle et humaine très enrichissante. On m'a affirmé qu'on ne revenait pas pareil d'une telle mission, je pense que c'est vrai mais je n'ai pas encore le recul pour m'en rendre compte.

Judith Korber

Réactions

3 réponses pour “Secours dans les ruines d’Haïti”

  1. Scalpel dit :

    Bel article, merci, ça change vraiment des expériences plus “classiques” (j’ai pas dis rasante, je suis un garçon poli).
    Bravo pour leur engagement pragmatique. Et par pitié, ne versez jamais dans le “bonnesoeurisme” (ou restez à Haïti). :>)

  2. nurse dit :

    Bravo pour votre engagement,vous exprimez tres bien ce qu’est votre métier
    Cela doit vous rendre humble ?

  3. isp dit :

    Pour connaître une des deux personnes interviewées, je voudrais juste préciser que cet article me semble bien proche de leur réelle personnalité… Loin du “bonnesoeurisme” (néologisme d’ailleurs trés interressant), il s’agit bien à mon sens de personne soignantes sensées, efficaces et humaines… des infirmiers quoi… ;)
    Merci à vous d’avoir fait ce que nous n’avons pas tous pu faire…

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