Un directeur des soins de retour d’Ukraine

Nicolas Miklaszewski, directeur des soins à la clinique franco-britannique de Levallois-Perret (Hauts-de-Seine), est parti fin mars prêter main forte aux soignants polonais et ukrainiens. De retour en France, il raconte son expérience à ActuSoins.

Un directeur des soins de retour d’Ukraine

© DR

Quand et comment avez-vous pris la décision de partir au secours des Ukrainiens ?

Il se trouve que je suis franco-polonais, et la Pologne ayant toujours été très proche de l’Ukraine, je me suis dès le début de l’invasion russe senti très concerné par ce sujet. Plus les informations sur les souffrances de cette population qui s’exilait nous parvenaient, et plus je sentais le besoin de partir aider les habitants et les soignants.

Vouloir partir est une chose, laisser son poste en est une autre. Comment avez-vous fait ?

Je suis allé discuter avec mon directeur général, et il a été très compréhensif : il m’a libéré sans problème sachant que je m’étais fixé une limite de deux semaines pour cette mission. J’ai aussitôt commencé à organiser les points de chute et les contacts.

L’ambassade de Pologne m’ayant indiqué qu’ils avaient des besoins à la frontière, j’ai rassemblé un énorme sac d’urgence contenant tout le matériel pour la prise en charge de l’urgence vitale et la médecine de guerre, avec notamment l’appui de ma direction et de la pharmacie de l’établissement.

Je me suis ensuite envolé pour Cracovie, d’où j’ai pris un bus pour Przemyśl, une ville polonaise à une vingtaine de kilomètres de la frontière ukrainienne qui réceptionnait tous les gens qui venaient de Lviv [principale ville de l’ouest ukrainien, ndlr].

Qu’y avez-vous fait ?

On m’a conseillé d’aller sur un centre qui servait de lieu d’accueil et de répartition des Ukrainiens en fonction de la destination finale qu’ils souhaitaient atteindre.



Il faut imaginer un immense hypermarché qu’on aurait dérayonné : plus de rayons, plus de caisses, plus rien, juste une multitude de lits de camps, rangée sur rangée… Dès qu’un bus vers la France, l’Allemagne, l’Autriche avait suffisamment de passagers, il partait. Il y avait dans ce centre trois antennes médicales, une pharmacie, un espace restauration, une aire de jeu pour les enfants… Je me suis greffé, avec mon matériel, à une équipe médicale portugaise qui était sur place.

Quels types de soins assuriez-vous ?

Cela pouvait être de simples maux de tête, des déshydratations, des gens qui avaient des pathologies chroniques et qui étaient partis à la hâte sans leur traitement…

Nous avons aussi fait énormément de soutien psychologique sur des crises de stress, de panique. Les personnes hébergées dans ce centre étaient essentiellement des femmes et des enfants… Les rares hommes étaient soit très âgés, soit blessés, et dans ce cas-là il s’agissait de prendre en charge leurs plaies, notamment.

Mais au bout d’une semaine, vous êtes partis pour l’Ukraine…

Oui, il a commencé à y avoir des bombardements sur l’ouest de l’Ukraine, et les gens ne pouvaient plus arriver à la frontière.

Par ailleurs, les autorités polonaises semblaient vouloir reprendre la main sur ce centre, et nous avons été remerciés, pour parler poliment. Nous avons donc, avec l’équipe portugaise, décidé de nous rendre en Ukraine. Le trajet jusqu’à Lviv, qui ne fait que quelques dizaines de kilomètres, a duré une éternité.

Nous étions arrêtés à chaque checkpoint par des milices ukrainiennes qui vérifiaient notre matériel, et qui se servaient au fur et à mesure, par exemple en compresses, qui pouvaient leur être utiles…

Qu’avez-vous fait une fois arrivés à Lviv ?

Nous nous sommes rendus dans l’un des principaux hôpitaux de la ville, nous avons donné notre matériel, et nous avons proposé notre aide.


Il y avait des afflux massifs de patients en provenance de Kiev, qu’il fallait stabiliser. Il y avait beaucoup de blessés de guerre. Nous sommes restés 72 heures, et nous sommes repartis pour la Pologne.

Comment communiquiez-vous avec les patients ?

Il y a eu une évolution. Au début, les personnes que nous prenions en charge étaient majoritairement issues de la classe moyenne, et on pouvait souvent communiquer en anglais. Puis sont arrivés d’autres personnes de milieux moins favorisés, et il fallait communiquer en russe, ce qui était très difficile car c’est la langue de l’agresseur. Mais nous arrivions à nous comprendre.

Quel est votre sentiment à l’issue de ces deux semaines sur place ?

Il y a une sorte d’effet boomerang.

Quand vous êtes sur place, vous ne comptez pas votre temps. On faisait des gardes de 36 heures, on gérait au quotidien des prises en charge avec une forte dimension psychologique…

Une fois qu’on sort de cette situation de pression, on reçoit tous les ressentis en pleine figure, et j’avoue que depuis mon retour c’est compliqué à gérer. Quand vous voyez une personne de 82 ans, qui n’est jamais sortie d’Ukraine, et qui doit quitter son pays dans de telles conditions, ce n’est pas anodin…

Quand vous voyez une femme d’une trentaine d’années, qui a bravé tout ce qu’elle a pu pendant des jours, qui a marché avec ses trois enfants, avec des sacs partout, alors qu’il faisait -10° la nuit, vous ne pouvez que vous dire que ce sont des choses qu’aucun enfant, qu’aucune personne ne devrait jamais avoir à vivre.

Quel est votre espoir pour les gens que vous avez rencontrés là-bas ?

J’espère qu’ils pourront rentrer chez eux, que les choses vont s’arrêter rapidement. Nous autres, soignants, sommes affectés, mais eux sont complètement traumatisés : ils n’ont rien demandé, ont été obligés de partir, pour certains enfants l’aspect psychologique est à complètement reconstruire, ils n’ont plus rien et ont laissé leur père ou leur frère sur place…


Comment réagissez-vous aux informations sur les atrocités commises notamment à Boutcha, qui ont été connues après votre retour ?

Je n’ai qu’une envie, c’est de repartir. Je sais que cela ne restera qu’une envie, d’une part parce qu’il est compliqué de se libérer au niveau professionnel, et d’autre part parce qu’étant donné l’effet boomerang dont je viens de parler, cela ne me rendrait pas forcément service.

Propos recueillis par Adrien Renaud

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