Comme un phare dans la rue : des infirmiers soignent les personnes en précarité

Situé à Pau, « Le Phare » propose un accueil de jour aux personnes en grande précarité. C’est le seul centre en France qui fait fonctionner ensemble les services des associations, de l’hôpital, du département et de la ville, pour une population victime parfois « d’auto exclusion ».

©Olivier Blanchard Le dépôt des sacs

©Olivier Blanchard
Le dépôt des sacs

Quand la maire de Pau a lancé un arrêt anti mendicité en 1995, il ne se doutait pas que cela aurait des conséquences vingt ans après.

« Pourtant tout est parti de là » nous explique Eddy Marceddu, le responsable de la structure : « La municipalité a demandé aux associations d’accueillir les sans abri. Une première association s’en est occupée, ils avaient un hangar où ils proposaient des douches et un accueil pour la journée. Et puis il a fallu un deuxième hangar et ensuite une autre association a proposé d’autres services... Petit à petit c’est comme ça qu’on s’est tous retrouvés dans les mêmes locaux. Enfin, en 2007 on a pu faire tomber les murs et travailler tous ensemble dans cette grande structure qu’est Le phare ».

Une équipe unique

Aujourd’hui « Le phare », situé dans un grand bâtiment de trois étages au cœur de la ville, propose donc plusieurs services. Il y a d’abord un accueil de jour pour prendre une douche, laver son linge ou laisser un sac en bagagerie pour moins d’un euros. Cet accueil est assuré par un travailleur social, un agent d’accueil et un agent d’entretien.

Ensuite, le Centre Hospitalier des Pyrénées a délocalisé une Équipe de Soins pour les Personnes en Situation de Précarité (ESPSP) et une Permanence de Soins en Santé (PSP) dans ces locaux.

Ces deux équipes sont formées en tout de trois infirmiers, d’un éducateur spécialisé et d’un psychiatre à mi temps, elles proposent des soins somatiques et une prise en charge psychiatrique. D’autre part, une équipe mobile en lien avec le CCAS (Centre Communal D’Action Sociale) de Pau fait des maraudes en journée pour orienter les personnes de passage vers le phare (carrefour vers l’Espagne, Pau est la deuxième ville en Aquitaine pour les demande de prise en charge précarité).

Enfin des associations extérieures proposent des rencontres régulières autour du thème des addictions ou du sida. Le centre propose enfin plusieurs consultations gratuites dont un cabinet dentaire ouvert tous les jours depuis novembre 2012.

Le phare est donc une porte ouverte vers la réinsertion sociale, il permet de commencer un projet de vie par le soin somatique ou psychique et la réouverture des droits sociaux… au rythme de chacun.

En complément de l’accueil de jour il est aussi le centre régulateur des appels au 115 pour les hébergements en urgences et il fait le lien avec le Service d’Intégration d’Accueil et d’Orientation (SIAO) de la ville qui propose, dans un deuxième temps, des solutions d’hébergement pérennes. Le centre voit passer 18 000 personnes par an, soit entre 55 et 100 personnes par jour.

Dans la cour

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©Olivier Blanchard

Le cœur du phare c’est la cour intérieure, seul endroit du centre où l’alcool et les animaux sont permis : « C’est presque toujours là que les rencontres commencent » nous dit Yann Escoute, infirmier psychiatrique du CHP de Pau « Même le psychiatre commence parfois ces consultations ici. On ne peut pas leur demander de venir vers nous, surtout que l’étiquette psychiatrie fait peur parce qu’elle est toujours liée à l’enfermement, aux médicaments, à la folie… Donc quand je me présente je dis juste que suis infirmier, ça passe mieux ».

Diplômé de 2000, Yann travaille dans ce centre depuis cinq ans après avoir déjà passé plus de trois ans en mission avec médecin du monde en tant que coordinateur de projet : « Mais je n’ai pas la fameuse vocation hein, juste des convictions fortes… Ce qui me plait ici c’est l’autonomie que l’on nous donne, le travail en réseaux avec une équipe diversifiée et la pluralité des personnes que l’on rencontre : il y a des grands précaires ou des grands désocialisés mais aussi des gens qui sont en rupture sociale récente, des migrants et puis des personnes addictives… Tous ont des problèmes différents et mon travail c’est avant tout de créer le lien avec eux, d’être le premier pas dans un parcours de soin pour des personnes chez qui la santé n’est plus du tout une priorité ; dans la rue la douleur on l’oublie ou on l’étouffe avec de l’alcool… ».

Un temps différent

Dans sa petite infirmerie juste à coté de la grande borne d’accueil Yann soigne donc autant les douleurs morales que les petites blessures du corps « On fait beaucoup de bobologie, presque deux heures par jours… En fait, beaucoup d’entre eux sont dans un syndrome d’auto exclusion : tout est tellement compliqué pour eux qu’ils n’essayent même plus de faire valoir leurs droits… Ils ont tellement peur qu’on les rejette qu’ils n’essayent plus de se faire aider ou soigner. Et puis il faut dire que les services sociaux ne comprennent pas leur temporalité : quand on vit dans la rue tout est toujours une urgence parce que deux heures après ils seront « ailleurs », donc si ce n’est pas tout de suite c’est probablement jamais. Donner un rendez-vous dans trois semaines à quelqu’un qui vit dans la rue ça n’a donc aucun sens ! Pour aider vraiment ces personnes on doit aller vers eux, et c’est exactement ce qu’on fait ici».

Même discours chez Marie France Ceglarec une des dentistes à la retraite qui travaille bénévolement au centre «  Parfois quand j’ai fini un soin avec l’un d’entre eux et qu’il a réussi à venir à tous les rendez-vous, il m’arrive de lui serrer la main pour le féliciter. Parce que c’est une vraie victoire pour eux. Et pour nous aussi évidemment… ».

Les soins aux personnes précaires demanderaient donc avant tout du temps et de la disponibilité dans un secteur médicosocial qui au contraire se spécialise, se rentabilise et soigne de plus en plus vite... Les sans domicile fixe représentaient 112 000 personnes en 2012 (INSEE) en France ; en 2013 l’association « mort dans la rue » a comptabilisé 453 morts dans la rue dont 15 enfants.

Olivier Blanchard
Article publié dans Actusoins magazine

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