Thèses, doctorats : les infirmiers sur la voie sinueuse de la recherche universitaire

Les infirmiers titulaires d'un master 2 peuvent, sous certaines conditions, suivre un doctorat à l'université et produire des travaux de recherche, notamment, depuis 2019, en sciences infirmières. En 2023, ils restent assez peu nombreux à franchir le pas car plusieurs freins subsistent.

Thèses, doctorats : les infirmiers sur la voie sinueuse de la recherche universitaire

© Konstantin Chagin / ShutterStock

Il a fallu du temps pour que la possibilité, facilitée par la réforme de 2009, de poursuivre des études au niveau du doctorat, se traduise par la production de thèses par des IDE, et encore plus de temps pour que des thèses soient produites dans la discipline des sciences infirmières.

Il faut dire que la section « sciences infirmières » (92) au conseil national des universités n'a été créée qu'en 2019. 

Une révolution

Le nombre d'IDE détenteurs et détentrices d'un doctorat est impossible à connaître : la profession n'est pas une donnée renseignée dans les statistiques concernant les thèses, quelle que soit la discipline.

L'Association de recherche en soins infirmiers (Arsi) a cependant publié en juillet les résultats d'une étude quantitative menée en 2021-2022 sur 75 infirmiers titulaires d'un doctorat et 72 infirmiers doctorants mais les uns comme les autres sont sans doute plus nombreux.

Monique Rothan-Tondeur, professeure associée à l'université Sorbonne Paris Nord, titulaire de la chaire Recherche Sciences Infirmières, observe une « appétence croissante » des infirmiers pour la recherche via les doctorats. Avant la création de la CNU 92, ils les ont réalisées dans d'autres disciplines : majoritairement les sciences de l'éducation (beaucoup de ces infirmiers avaient une activité de formation) mais aussi la santé publique et les sciences de la santé, comme le montre l'étude de l'ARSI.

Depuis la création de la CNU 92, « changement fondamental, fierté incroyable », selon Monique Rothan-Tondeur, ils peuvent aussi suivre un doctorat en sciences infirmières. Le laboratoire Educations et promotion de la santé de l'université Sorbonne Paris Nord reçoit plus de demandes qu'elle ne peut accompagner d'étudiants.

Selon Aurore Margat, directrice adjointe de ce laboratoire et directrice de la toute récente École universitaire de recherche en sciences infirmières en promotion de la santé (EUR SiePS) de l'université Sorbonne Paris Nord, les premières thèses en sciences infirmières portaient surtout sur la définition de ces sciences mais désormais, « elles s'ancrent dans les sciences infirmières mais viennent répondre à des problématiques de santé de façon générale ».

Les thèses dans cette disciplines sont encore peu nombreuses puisqu'il faut au moins trois ans pour en produire une. Elles portent par exemple sur l'accompagnement infirmier des patients chroniques dans un environnement capacitant ou sur les perceptions et logiques d'actions face à l'incontinence urinaire des personnes âgées en établissement.

Empouvoirement

Les candidatures ont beau être nombreuses, elles pourraient probablement l'être plus encore. Pour Aurore Margat, un frein important réside dans le manque de confiance en soi des infirmiers potentiellement intéressés par un parcours doctoral. « Nous sommes une profession qui n'a pas encore gagné ces défis-là », observe-t-elle. Dans la nouvelle histoire infirmière qui s'écrit à l'université, estime-t-elle, « il y a un premier gros travail d'empouvoirement à mener avec les infirmières ». Elles ont besoin d'être rassurées, encouragées et convaincues qu'elles « ont le droit d'être là, que les sciences infirmières ne sont pas à part. »

D'autres freins existent. Tout d'abord le nombre de maitres de conférences habilités à diriger des recherches dans cette discipline très récente. De plus, chacun ne peut accompagner que deux étudiants en doctorat par an. Monique Rothan-Tondeur évoque aussi le fait que certains candidats doivent suivre une année de M2 supplémentaire centrée sur la recherche avant d'entamer un doctorat. Les formations doctorales peuvent aussi organiser des périodes propédeutiques de quatre mois à un an durant lesquelles les candidats vivent la vie du laboratoire, peaufinent leur projet et recherchent des financements avant de se lancer.

Financement

La question financière peut également constituer un frein chez certains. Contrairement aux autres doctorants, les IDE qui veulent s'engager dans la voie doctorale sont en reprise d'étude.

L'étude de l'ARSI montre bien que les docteurs et doctorants infirmiers sont en moyenne plus âgés que les autres. Beaucoup travaillent dans un service clinique ou en tant qu'IPA, cadre ou formateur et ont une vie personnelle bien différente de celle des étudiants plus ordinaires.

Des bourses, des aides liées à des appels à projets ou du mécénat existent mais leur montant est généralement bien inférieur au salaire d'un infirmier expérimenté et certains ne peuvent se permettre une telle baisse de revenu pendant trois ans. D'autres candidats renoncent aussi devant le déséquilibre entre l'engagement personnel qu'exige une thèse et l'absence totale de reconnaissance de ce travail sur le plan de leur carrière.

La valorisation de la recherche infirmière reste à écrire.

Géraldine Langlois

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Réactions

1 réponse pour “Thèses, doctorats : les infirmiers sur la voie sinueuse de la recherche universitaire”

  1. Chanas dit :

    L’absence totale de valorisation d’une thèse de doctorat reste le frein majeur . Dans l’imaginaire collectif, l’infirmier(e) reste le prolétariat de l’hôpital, le sans grade, les paramédicaux subalternes, les petites mains etc…Tous ces qualificatifms renforcent la représentation de faible qualication d’où un amalgame « soignants avec ou sans qualification » par opposition aux médecins. Une infirmière spécialisée ou doctorante reste une infirmière dévalorisée éternellement.

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