Maladie professionnelle : les soignants à mauvaise enseigne

Les cordonniers sont les plus mal chaussés. L’adage semble vrai également pour les soignants. Quand ils tombent malade, beaucoup ressentent colère et dépit devant les réticences de leur direction ou de la médecine du travail pour reconnaître une pathologie en maladie professionnelle.

actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article a été publié dans n°45 d'ActuSoins Magazine (juin-juillet-août 2022).

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Sur 85 000 soignants contaminés par le Covid seuls 3000 ont été reconnus en maladie professionnelle

Sur 85 000 soignants contaminés par le Covid dans les hôpitaux et 55 000 dans les Ehpad (chiffres mai 2022), seuls 3000 ont été reconnus en maladie professionnelle. Ici, prise en charge d'un patient en mai 2020 dans une unité Covid à l'hôpital Européen de Marseille. © Anthony Micaleff.

Marion, 32 ans, est depuis presque un an une infirmière libérale épanouie dans le coin de la Rochelle. Elle apprécie chaque jour la « reconnaissance et la bienveillance des patients ». Tout ce qu’elle n’a pas reçu à l’hôpital quand elle est tombée malade.

Si elle a décroché l’année dernière, après neuf ans de service, c’est notamment à cause de la non-reconnaissance de sa pathologie en maladie professionnelle.

En octobre 2019, « tout a commencé par une très forte fièvre pendant trois semaines à 40° », se souvient-elle. Son médecin traitant lui donne gracieusement une journée d’arrêt. Elle demande des examens complémentaires. On lui dit qu’elle souffre d’une thyroïdite. « A ce moment, le Quantiféron (marqueur de la tuberculose) était positif mais je me suis dit que les médecins savaient mieux que moi », raconte Marion.

Ensuite, c’est la descente aux enfers. Une échographie révèle une adénopathie sus-claviculaire droite. Ses examens montrent la présence d’adénomes partout dans le corps. Le degré d’angoisse augmente, jusqu’au moment fatidique où son médecin l’appelle : « Vous avez très certainement un lymphome ». Elle tremble au téléphone. Marion doit encore subir une médiastinoscopie et une biopsie ostéomusculaire. Elle subit des complications post-opératoires, tousse à s’en étouffer, perd huit kilos en très peu de temps.

Et là, contre toute attente, on lui diagnostique une ‘’simple’’... tuberculose ! Après les mois d’investigation et la peur de mourir, elle est terriblement soulagée malgré sa sarcoïde, sa péricardite et ses épanchements pleuraux. Mais une étape supplémentaire l’attend : la difficulté de faire reconnaître sa maladie comme professionnelle.

Fin de non-recevoir

Lors de ses trois rendez-vous, le médecin du travail refuse faire de lien entre sa proximité avec des patients aux pathologies respiratoires et sa tuberculose. « Mais je ne vois pas où j’aurais pu l’attraper, s’insurge l’infirmière qui exerçait en infectiologie et en pneumologie. Surtout au moment du covid, alors qu’on était masqué en permanence ». Réponse : « la tuberculose, cela s’attrape partout ». Fin de la conversation. Le dossier de Marion est resté lettre morte. L’infirmière, elle, a quitté l’hôpital quelques mois plus tard. « Le fait d’être passée de l’autre côté de la barrière m’a fait prendre conscience de ce que vivaient les patients ».

Cette fin de non-recevoir, « violente », ne surprend pas Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI. « Les services de médecins du travail des hôpitaux ne sont pas les plus ouverts sur la reconnaissance des maladies professionnelles des soignants », concède-t-il.

Lucien Privet, médecin spécialiste en maladies professionnelles et Président de l'Association Ramazzini (qui apporte son soutien aux victimes d’atteintes professionnelles) a le même point de vue : « le monde médical est réfractaire à la question de la santé au travail, tranche-t-il. Ce sont des blocages institutionnels. Dans notre système, le travail n’est pas perçu comme un facteur de risques comme l’alcool ou le tabac ».

Marion a essayé de comprendre : peut-être ce refus était-il lié au fait de « ne pas vouloir lui accorder sa prime » ? Peut-être la direction de l’hôpital avait-elle peur qu’on lui reproche un manque de sécurité puisque, comme le rappelle Brigitte Clément, militante pour la reconnaissance des maladies professionnelle à la CFDT des mineurs, « selon le code du travail, l’employeur est précisément censé assurer la sécurité de ses employés et préserver leur capital santé » ? 

Or ceux-ci ne remplissent pas toujours leurs obligations et n’aiment pas que des salariés s’en mêlent comme l’a expérimenté Nelly Bach, secrétaire médicale dans les Hôpitaux Privés de Metz et militante CFDT : alors qu’elle ne faisait qu’alerter les salariés sur les sur-risques liés au travail de nuit, elle a été menacée par sa direction pour avoir soi-disant « divulgué des données personnelles ».

Le phénomène aggravé par le covid

« Le traitement par l’hôpital n’est pas correct et n’est pas à la hauteur de l’engagement des soignants. Malgré les PowerPoint sur le bien-être au travail, la qualité de vie au travail, la bienveillance…, la réalité est très noire », contextualise Thierry Amouroux. « Et le phénomène a encore été majoré par le covid : 85 000 soignants ont été contaminés dans les hôpitaux et 55 000 dans les Ehpad, mais seuls 3 000 ont été reconnus en maladie professionnelle par la Sécurité Sociale ». Autant dire une goutte d’eau.

En effet, « en mars 2020, Olivier Véran avait déclaré que la reconnaissance de maladie professionnelle liée au covid serait automatique pour les soignants. Mais les textes de l’été 2020 ont resserré cette mesure aux soignants décédés, ce qui n’a strictement aucun intérêt, ou à ceux qui ont été mis sous oxygénothérapie, donc cela limite énormément. On peut difficilement faire pire en termes de reconnaissance pour l’engagement des soignants alors même qu’ils n’avaient pas le matériel nécessaire pour se protéger ! », s’énerve Thierry Amouroux.

D’autant plus que le pire est peut-être à venir, avec environ 15 % de covid longs, qui apparaîtront, comme pour l’amiante, lors des prochaines décennies… Un nombre indéfini de soignants pourraient durablement être affectés dans leurs capacités physiques. Le sentiment d’avoir été piétinés constitue d’ailleurs un vrai problème de reconnaissance et l’une des causes de la vague de départs depuis l’été 2020.

Covid et burn-out

Constance*, 26 ans, diplômée en 2017, n’a certes pas été malade du covid, mais elle est en burn-out depuis octobre. Et le covid n’a fait qu’amplifier ce qu’elle ressentait déjà auparavant. Cumulant trois postes dans trois établissements, elle s’épuisait au travail et n’était plus épanouie. « J’ai contesté plusieurs fois les décisions éthiques des médecins. On ne donnait plus la priorité aux patients », estime-t-elle.

Pendant la crise du covid, elle a été dégoûtée par la « guerre des egos des médecins », qui se disputaient pour savoir qui envoyer en réanimation. Elle pense à un patient dont l’oncologue s’y est opposé : il est mort. Ce dont elle a été témoin l’a bouleversée. « Ce n’est pas normal d’avoir déjà vu avoir vu autant de morts, de corps, de cadavres. Nous ne voyons que des gens en souffrance toute la journée, et personne ne nous demande jamais comment on va », raconte-t-elle.

 Un jour de repos, sa collègue l’appelle pour un changement de date. C’est la goutte d’eau : elle craque. Mais son rendez-vous avec le médecin du travail ne donnera rien. « Burn-out, classique », lui assène-t-il. Aujourd’hui trop vulnérable pour se lancer dans les démarches fastidieuses de reconnaissance de son épuisement en maladie professionnelle, Constance l’a néanmoins fait inscrire dans son dossier, « pour garder une trace ». 

« Je suis née pour être soignante pas pour être malade »

En 2007, le CIRC établit un lien entre travail de nuit et cancer

En 2007, le CIRC établit un lien entre travail de nuit et cancer. © Anthony Micaleff.

De nombreux soignants rencontrent également des difficultés pour faire reconnaître leur cancer en maladie professionnelle. Depuis 2018, plusieurs membres de la CFDT (santé sociaux et mineurs) ont lancé une campagne de sensibilisation sur le cancer du sein. Le constat est parti de Josiane Clavelin, alors aide-soignante à Freyming-Merlebach (actuellement en pré-retraite) et militante syndicale à la CFDT des Mineurs.

Dans son service de pédiatrie, entre 1990 et 2000, elle réalise que de nombreuses collègues déclarent un cancer du sein. « On s’est demandé pourquoi ? Et nous avons réalisé que pour faire passer les radios aux enfants agités, nous les tenions dans nos bras. Nous prenions les rayons d’office. Sans oublier les horaires de nuit ». En 2007 le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence créée par l’OMS, établit un lien entre travail de nuit et cancer, confirmant les hypothèses de Josiane Clavelin.

Cette expérience du cancer a bouleversé la vie de Martine Oms, infirmière à l’hôpital de Sarreguemines. Quand on lui trouve une grosseur dans le sein à l’occasion d’un contrôle fortuit en 2009, « c’est un tsunami qui bousille tout, le professionnel comme le personnel », raconte-t-elle. Le choc est encore plus grand car, en tant que soignante, « je savais ce qui m’attendait. Et je suis née pour être soignante pas pour être malade », tranche-t-elle.

Après presque dix ans de traitements lourds, elle revient au travail : « Aux yeux des autres, vous êtes guérie. Je n’ai eu droit à aucune considération. J’étais là pour bosser ». Ce n’est qu’en 2019 qu’elle découvre les actions menées par la CFDT. « Cela a jeté une lumière nouvelle sur mon cancer. J’étais encore plus en colère, car personne ne m’a jamais prévenue des risques que j’encourais en travaillant de nuit ».

Cancer et travail de nuit

Sylvie Pioli, infirmière à l’hôpital public de Martigues, diagnostiquée d’un cancer du sein en 2014, ressent tout autant de colère. Forte de ses 4 000 nuits (quand le seuil de risque est fixé entre 800 et 1000 nuits), elle n’avait jamais entendu parler de ce danger supplémentaire, ni de la part de sa direction, ni de celle du médecin du travail. Depuis elle a créé l’association Cyclosein pour sensibiliser les pouvoirs publics à ce sujet. Dans son établissement, une circulaire a depuis été affichée pour prévenir les travailleurs de nuit.

Remplie de détermination, Martine Oms a décidé de déposer son dossier pour faire reconnaître son cancer en maladie professionnelle. Elle passera en expertise médicale le 18 mars. « Ce que je fais, c’est pour les générations d’après, qu’elles ne soient pas dans l’ignorance », explique-t-elle. Le dossier de Sylvie Pioli doit passer devant le tribunal administratif car, pour le moment, le lien de causalité n’a pas été établi. Lors de son premier rendez-vous, l’oncologue n’avait même pas lu son dossier… « Si les médecins ne le font pas, on espère que les tribunaux le feront », espère Lucien Privet.

Face aux freins pour reconnaître les pathologies en maladies professionnelles, Thierry Amouroux a « l’impression que les soignants victimes sont considérés comme des fraudeurs potentiels. C’est terrible en termes de relation humaine et de confiance car ce sont des gens cassés ».

Pour restaurer la confiance entre les directions et les soignants, la prévention, l’accès à l’information et l’amélioration des conditions de travail et de sécurité sont les maître-mots. Mais il faut aussi « limiter le travail de nuit, renchérit Lucien Privet. Cela nécessite de repenser les systèmes d’organisation des services. Et pour les rayons X, protéger les agents avec des combinaisons adéquates. On sait bien le faire pour les centrales nucléaires ».

Delphine Bauer

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Réactions

2 réponses pour “Maladie professionnelle : les soignants à mauvaise enseigne”

  1. Ghislaine dit :

    Je suis d accord avec vous
    J ai fait une réaction neurologique grave après le vaccin de l hépatite B administré par le médecin du travail de l hôpital J ai souffert atrocement pendant plus de 6 mois avec perte de la mobilité du cou J ai continué à travailler avec un traitement lourd donné par un neurologue liberal La médecine du travail n a rien pris en compte
    20 ans après,je découvre lors du déménagement de mon hôpital,en rassemblant des dossiers de consultation du personnel,mon dossier!! ou est noté que les complications que j’ ai subies sont imputables au vaccin avec double du constat envoyé à l institut Mérieux à Lyon Donc,toute la sphere médicale et le laboratoire étaient au courant de ces effets secondaires et ils m ont laissé souffrir et me prendre en charge seule Ils ont étouffé l affaire pour que je ne porte pas plainte et que j obtienne réparation
    Voilà comment on traite le personnel soignant Un vrai scandale !
    Si j avais eu plus de moyens j aurai pris un avocat mais avec mon salaire misérable impossibleIl faut dire que nous sommes tellement maltraités au quotidien dans cette institution que s installé une certaine accoutumance
    Du coup ,nous ne savons pas nous défendre
    Je tiens à signaler qu à ce jour j ai toujours une grande limitation de la mobilité de mon cou et des douleurs résiduelles ce qui me gène beaucoup dans ma vie de tous les jours surtout dans ce métier Il s avère maintenant que des cas de maladies neurologiques se sont déclarés chez certains après ce vaccin ( scerose en plaque)
    C est vrai que les cordonniers sont les plus mal chaussés !!

  2. Anne dit :

    ce n’est pas nouveau , la reconnaissance d’une maladie professionnelle au sein de l’hopital est un plafond de verre qu’il faut briser ;
    j’ai eu une hepatite B quand j’etais jeune infirmiere , et je me suis contaminée avec une aiguille que j’ai recapuchonnée avec son bouchon car il n’y avait pas de boite de DASRI ? CELA EN 1980; on jetait les aiguilles dan des boutelles en verre!!!
    J’ ai eu 1 mois d’arret de travail et j’ai étè prié de revenir au travail en reanimation ;personne ne m’a demandé comment j’allaisperte de poids de 10 kls en 1 semaine; il faut dénoncer ce systeme , c’est un scandale

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