En Afghanistan, une catastrophe sanitaire

Depuis la prise de pouvoir par les talibans en août 2021 et la crise économique qui a suivi, le secteur hospitalier est à l’agonie. Seules certaines structures survivent grâce à l’aide internationale, mais elles doivent adapter leur fonctionnement à l’idéologie talibane. Reportage à Kaboul et Kandahar.

Cet article a été publié dans le n°44 d'ActuSoins Magazine (mars-avril-mai 2022). Il est à présent en accès libre. 

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Une femme et son bébé dans le service de traitement des enfants en malnutrition à l'hôpital Mirwais de Kandahar

Une femme et son bébé dans le service de traitement des enfants en malnutrition à l'hôpital Mirwais de Kandahar. © Florient Zwein / Hans Lucas.

Dans les couloirs de l’hôpital Mirwais de Kandahar, des familles sont assises sur un sol délabré, faute de chaises à disposition. Au second étage, on trouve des femmes en burqa qui portent des bébés chétifs : « c’est le service dédié à la malnutrition infantile » indique le Dr Ahmad Ullah Fayzy, qui travaille comme médecin.

Les chambres communes sont surchargées. Plusieurs femmes et leurs enfants sont allongés sur des couvertures posées au sol.

« Au total, nous accueillons 42 patients pour seulement 30 lits. Quatre fois plus que l’année dernière à la même période », ajoute-t-il.  Sur un lit, Fatemah berce doucement son bébé, « il est âgé de cinq mois et pèse 2,5 kg », dit-elle en soulevant son pull.

Les côtes du petit Abdul se dessinent sur sa poitrine et son ventre est gonflé, signe de malnutrition sévère. Ses joues sont creusées et ses jambes sont squelettiques. « J’ai quinze ans, c’est mon premier enfant. Je ne donne pas de lait », indique la mère.

Le Dr Ahmad Ullah Fayzy saisit le dossier du bébé et explique : « quand les mères ne se nourrissent pas assez, elles cessent de produire du lait. » Selon le médecin, « de nombreux Afghans souffraient déjà de malnutrition dans les zones reculées. Mais depuis août dernier, à cause de la crise économique, les cas ont explosé. Même dans les grandes villes. »

Plus de 60 % des Afghans vivent dans l’insécurité alimentaire, selon le Programme alimentaire mondial.

Manque de moyens

Un jeune bébé dans le service de traitement des enfants en malnutrition à l'hôpital Mirwais de Kandahar

Un jeune bébé dans le service de traitement des enfants en malnutrition à l'hôpital Mirwais de Kandahar. © Florient Zwein / Hans Lucas.

Du fait des sanctions internationales imposées après la prise de pouvoir des talibans, la Banque mondiale a cessé de financer le secteur hospitalier qui risque aujourd’hui l’effondrement.

En Afghanistan, des milliers d’établissements publics qui ne bénéficient plus d’une aide internationale ont été incapables d'acheter des fournitures médicales et de payer les salaires depuis août dernier.

Selon le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, les coupes budgétaires internationales ont obligé le personnel soignant à décider « qui sauver et qui laisser mourir. »

Si les structures comme l’hôpital de Mirwais sont encore fonctionnelles, c’est non seulement grâce à de nombreux employés qui continuent de se rendre au travail sans rémunération mais aussi grâce au maintien de certaines aides internationales : « le Comité international de la Croix-Rouge nous soutient, affirme le Dr Mohammad Sadik, pédiatre à l’hôpital Mirwais. Sans cela, nous ne pourrions pas fonctionner normalement. »

Une aide humanitaire indispensable

Dans les hauteurs de Kaboul, au Sud-Ouest de la capitale afghane, des bâtiments d’un jaune ocre sont entourés de fleurs colorées. Un calme paisible règne, qui contraste avec le dynamisme du centre-ville. Devant l’entrée, des talibans lourdement armés montent la garde. Ils sont maintenant chargés de la sécurité du pays.

Derrière ces murs ultra protégés se trouvent les locaux de l’ONG La Chaîne de l’Espoir, une organisation fondée en France en 1994 et implantée en Afghanistan depuis 2006. A l’intérieur, nous retrouvons Saïd Rahim Raskar, habillé d’un costume traditionnel afghan. L’homme est chef de mission pour l’ONG depuis juillet 2021.

Agé de cinq mois, Ali souffre de malnutrition sévère. Hospitalisé depuis deux jours à l'hôpital Mirwais, à Kandahar, il pèse 3,5 kilos

Agé de cinq mois, Ali souffre de malnutrition sévère. Hospitalisé depuis deux jours à l'hôpital Mirwais, à Kandahar, il pèse 3,5 kilos. Sa mère est issue d'une famille pauvre et elle est âgée de seulement quinze ans. Faute de ressources, elle ne se nourrit pas assez et ne donne pas de lait. © Florient Zwein / Hans Lucas.

« Nous intervenons principalement dans le soin et la chirurgie pour les populations les plus pauvres, et organisons des formations pour le personnel soignant local », indique Mr Rahim Raskar. Après le retour des talibans, plusieurs employés de l’ONG ont quitté le pays : « environ six personnes. Mais elles ont été remplacées. »

Le chef de projet pénètre dans un salon recouvert de tapis de style afghan. Quelques patients sont assis sur des coussins rouge bordeaux posés au sol.

L’un d’eux, Bayazid Ahmad, accompagne son fils, Shukrallah, victime d’un accident au niveau des parties génitales : « je n’ai trouvé aucun autre centre médical capable de réaliser l’opération de chirurgie réparatrice », indique le père. Selon Saïd Rahim Raskar, « certaines opérations ne peuvent pas être réalisées dans les provinces » à cause du manque de matériel et des lacunes de formation du personnel.

A la Chaîne de l’Espoir, en plus de l’expertise médicale, la prise en charge est gratuite et les patients sont logés et nourris le temps du suivi médical. Depuis le 15 août, à cause de la crise, la population se paupérise. La demande a donc explosé. « En octobre, nous avions réalisé 80 chirurgies. 150 en novembre » précise Mr Rahim Raskar. La France est le principal donateur de l’organisation, à hauteur d’un million d’euros par an.

Malgré les bouleversements politiques, les aides continuent d’être versées, « mais les besoins ont augmenté et notre budget va doubler pour l’année prochaine », ajoute-t-il.

L’Hôpital français de la mère et l’enfant : une exception

Un médecin afghan surveille un petit patient dans le service de cardiologie à l'hôpital français de la Mère et de l'Enfant à Kaboul

Un médecin afghan surveille un petit patient dans le service de cardiologie à l'hôpital français de la Mère et de l'Enfant à Kaboul. © Florient Zwein / Hans Lucas.

La Chaîne de l’espoir assiste les patients pour la chirurgie cardiaque, la chirurgie plastique – un domaine essentiel dans un pays où les blessés de guerre sont nombreux – les brûlures et les opérations ophtalmiques, entre autres, comme en témoignent les deux fils de Jamila, qui souffrent de déviations du regard : « mon mari est au chômage, nous ne pouvions pas payer l’opération. »

L’ONG met aussi l’accent sur le domaine gynécologique, qui reste tabou dans la société afghane conservatrice : « dans les zones reculées, les femmes peu éduquées ignorent les problèmes gynécologiques. Elles ne savent pas vers qui se tourner », affirme Saïd Rahim Raskar.

A quelques mètres, se dresse l’hôpital français de la Mère et de l’Enfant à Kaboul. Sur la façade du bâtiment, une immense fresque représente une femme voilée et son enfant, symbole de l’institution.

L’hôpital fonctionne en partie grâce à des capitaux privés, et ne dépend pas de l’Etat afghan, ce qui lui a permis de faire face à l’arrivée des talibans en août dernier.

Les lieux sont modernes, « ils contrastent avec l’état du secteur médical dans le reste du pays », affirme le docteur Anush Ahmad, interne spécialisé dans la chirurgie cardiaque. C’est ici que sont réalisées les chirurgies des patients pris en charge par La Chaîne de l’Espoir. « Nous fonctionnons normalement, affirme l’interne, mais depuis le 15 août, les chirurgiens français ne sont plus venus dans le pays à cause de la situation politique. Or, ils sont les seuls à pouvoir réaliser certaines chirurgies complexes. C’est très problématique. »

Les règles de l’Emirat islamique

Une femme portant l'habit traditionnel et la burqa, avec son enfant, dans le service de traitement des enfants en malnutrition à l'hôpital Mirwais de Kandahar

Une femme portant l'habit traditionnel et la burqa, avec son enfant, dans le service de traitement des enfants en malnutrition à l'hôpital Mirwais de Kandahar. © Florient Zwein / Hans Lucas.

Dans les couloirs de l’hôpital, Gulpari Nazari passe d’une chambre à l’autre pour vérifier l’état de santé des patients. Cheffe des infirmiers dans le service de cardiologie, elle se réjouit de continuer à travailler : « le 15 août, nous, les femmes, avions peur de devoir rester à la maison. Mais à l’hôpital, nous avons pu garder notre travail. »

De nombreuses femmes ont dû cesser de travailler après la chute de Kaboul. Mais dans le secteur médical, elles sont largement épargnées car « notre présence est indispensable à cause du manque de moyens. Nous devons suivre des règles vestimentaires strictes avec le port du voile et de larges vêtements, mais rien n’a vraiment changé à l’hôpital », assure-t-elle. Elle souhaite tout de même quitter le pays : « la situation se dégrade, l’avenir est incertain. Il est difficile pour moi de vivre dans ces conditions. »  

L’hôpital a été épargné par les nouvelles règles de non-mixité imposées par les talibans, mais ce n’est pas le cas de La Chaîne de l’Espoir. Dans un bureau de l’ONG, Saïd Rahim Raskar pointe du doigt un mur artificiel récemment installé : « il vise à séparer les hommes et les femmes », dit-il, l’air résigné. « Les femmes et les hommes ne peuvent pas utiliser les mêmes portes ou s'asseoir ensemble. Nous avons aussi dû recruter du personnel. C’est un peu compliqué sur le plan logistique, mais nous faisons notre possible pour respecter les règles. »

Des nouvelles installations qui ont un coût : environ 30 000 afghanis pour les murs de séparation, soit près de 300 euros.

Le retour des talibans a mis fin à la guerre. Mais les violences n’ont pas disparu. Dans le secteur hospitalier en particulier, la peur d’attaques terroristes de l’Etat islamique au Khorassan est dans tous les esprits. En novembre dernier, l’organisation a revendiqué un attentat dans l’hôpital militaire de Kaboul et elle est suspectée d’avoir attaqué une maternité de Médecins Sans Frontières (MSF) en juin 2020.

L’hôpital français de Kaboul et La Chaîne de l’Espoir peuvent aussi être des cibles pour l’organisation terroriste : « j’ai peur. J’y pense tous les jours, déplore le cardiologue Anush Ahmad, mais nous devons continuer notre travail pour soigner les Afghans. »

Inès Gil

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