« Reborn thérapie » : quand des bébés ultra-réalistes soignent

Reconnue ailleurs dans le monde, la reborn thérapie reste encore très méconnue en France. Pourtant ses bienfaits auprès de résidents en Ehpad ont convaincu deux anciennes infirmières qui essaient de promouvoir l’usage de ces bébés plus vrais que nature. Cet article a été publié dans le n°40 d'ActuSoins Magazine (mars 2021).

La magie des reborn opère avec Madame Randon, résidente

La "magie des reborn" opère avec Madame Randon, résidente. © Delphine Bauer

« Oh, le joli bébé ». Devant un poupon dénommé Edith, emmitouflée bien au chaud dans une couverture rose, le regard de Madame Randon s’éclaire, ses rides se détendent, avec une expression fugace de félicité.

Ces quelques mots, inattendus, sont prononcés d’une petite voix fragile. Cette femme âgée ne parle plus. Normalement. Mais c’est sans compter les effets positifs que peuvent entraîner le contact avec des nourrissons plus vrais que nature auprès des résidents d’Ehpad souffrant de démence ou d’Alzheimer.

A la manœuvre, l’ancienne infirmière Delphine Trevel, aujourd’hui hypnothérapeute. En 2012, elle découvre le reborning à l’occasion d’un stage réalisé auprès d’une artiste locale.


C’est une révélation. La Caennaise se met à peindre avec passion des poupons en kit et découvre les vertus thérapeutiques de la pratique, reconnue en Italie, Allemagne, Royaume-Uni, Canada ou encore aux Etats-Unis. Elle créé l’association Fan 2 Reborn dans la foulée.

Depuis 2015, elle offre bénévolement ses services aux Ehpad qui font la demande d’un bébé pour leurs résidents, dans toute la France. Son amour du soin se poursuit avec ce qu’elle appelle « la magie des reborn », comme avec Madame Randon à l’Ehpad Henri Dunant de Caen de la Croix-Rouge.

Minutie et patience

Delphine Trevel dans son atelier. Plus de vingt heures de travail sont nécessaires pour créer un poupon ultra-réaliste

Delphine Trevel dans son atelier. Plus de vingt heures de travail sont nécessaires pour créer un poupon ultra-réaliste. © Delphine Bauer.

Delphine Trevel a installé un atelier à domicile.

Dans la chambre d’amis, elle a soigneusement rangé les petits corps désarticulés des poupées qu’elle assemble et des vêtements pour nouveau-nés dont on lui fait don. Dans son salon, où elle s’installe pour de longues heures de travail, elle possède une multitude de tubes de peinture de différents camaïeux de couleur « peau », des paires d’yeux de teintes variées, des matériaux pour faire les cils ou encore de la poudre de verre pour lester les poupons.


Le but ? Que les poupées soient d’une réalisme évident. La technique nécessite de la patience : il faut environ vingt couches d’acrylique pour obtenir le bon teint, sans oublier les marbrures et les délicates veines qui affleurent la peau fine des bébés et, la touche finale, un vernis brillant sous le nez ou sur la bouche « pour donner l’impression de l’humidité » des bouches ou des nez qui coulent. « Nous leur mettons autant que possible des vêtements d’époque, afin de rappeler aux résidents âgés leur propres bébés », précise Delphine Trevel, en train de finaliser un poupon, après environ vingt heures de travail.

Une méthode encore méconnue

« Tu veux quelle taille pour les yeux ? » A ses côtés, Carole Mairand, son acolyte, fouille dans sa boîte à accessoires.

Les deux femmes ont le même parcours d’infirmière mais Carole Mairand, après un passage en tant que directrice d’Ehpad, est devenue formatrice, notamment en reborning. Quand elle a découvert la pratique par le biais de sa consoeur, Carole Mairand a vite été convaincue.

Selon elle, la méthode n’est pas assez connue. C’est dommage, d’autant plus que la Haute Autorité de Santé encourage le recours aux traitements non médicamenteux (TNM) depuis 2011 et que le reborning mériterait, à ses yeux, de rejoindre le panel des activités certifiées par les autorités françaises.

Par les formations qu’elle propose, elle œuvre sans relâche en faveur d’une certification. Pourtant, la pratique, petit à petit, fait son chemin : France Alzheimer a reçu un poupon dont les membres se servent auprès des aidants. Certains psychiatres, déjà convaincus par les poupées d’empathie (objets transitionnels pour personnes âgées), prescrivent des « séances » de reborning.

De multiples bénéfices

Nombril de nouveau-né, marbrures affleurantes, petits plis sous les genoux : tout y est

Nombril de nouveau-né, marbrures affleurantes, petits plis sous les genoux : tout y est! © Delphine Bauer


Carole Mairand a expérimenté ses avantages quand elle était en poste de direction. Elle est formelle : les poupons permettent d’apaiser les troubles du comportements, de travailler le sensoriel (par la présence de boutons ou de matières différentes…), la réminiscence par l’évocation de leurs souvenirs relatifs à leurs propres enfants, et aussi la motricité fine (en fermant les boutons…).

Sans oublier le mimétisme qui peut permettre à des personnes sous-alimentées de manger à nouveau en nourrissant « leur » bébé ou, encore, ou la capacité à divertir lors d’un soin douloureux. Valérie Morvan, qui a co-fondé l’association avec Delphine Trevel, a même pu constater un effet apaisant auprès d’enfants autistes.

Bien sûr, le reborning doit être encadré, pour éviter le « surinvestissement » ou de réactiver les traumas éventuels liés à la perte d’enfants en bas âge ou de fausses couches. Parfois, il produit l’inattendu. « Je me rappelle d’une dame dont les filles ont été soulagées : leur mère avait réussi à dire au revoir à l’enfant qu’elle avait perdu. Elle a pu terminer son deuil », relate Carole Mairand. Quand il fonctionne chez les résidents (la plupart du temps, des femmes), il apporte sérénité. 

« Je pense qu’une image négative colle à la peau du reborning, comme si c’était une façon infantilisante de traiter les personnes âgées, comme s’il contribuait à leur désorientation. Mais si le moment positif créé du bien chez une personne âgée, la mission est remplie », estime Marion Dutertre, neuropsychologue de l’Ehpad Henri Dunant.

Des soignants plus sereins

Pour le personnel, soumis aux « cadences infernales liées au nursing, il est important de mettre en place des projets innovants. C’est valorisant de ne pas seulement être perçus comme des exécutants de soins techniques mais de mettre en avant le ‘’prendre soin’’ », estime Carole Mairand. « Quand je suis arrivée, j’avais un taux d’absentéisme de 24 %. Au bout de six mois, de 2,38 %. Il n’y avait pas que le reborning, évidemment, mais il a contribué à améliorer les indicateurs », se souvient-elle, convaincue que des résidents apaisés entraîne des soignants plus sereins.


Le reborning permet aussi de collaborer autrement avec les familles. « Parfois, les poupées sont l’occasion d’une médiation nouvelle, auprès d’elles, et permettent de rediscuter des maladies et des symptômes de façon plus positive ou de réduire le sentiment d’exclusion qu’elles peuvent ressentir », constate-t-elle.

Pour Sophie Taillet, directrice de l’Ehpad Henri Dunant, l’expérience est bénéfique : « Grâce à l’effet apaisant des poupons, parfois nous diminuons les doses de neuroleptiques et de somnifères chez les résidents ». Le soir souvent, au moment où ils s’agitent, par angoisse.

A ses côtés, Madame Lamy sort justement de sa torpeur. « Depuis ce matin, elle était toute renfrognée », note Sophie Taillet. Mais l’arrivée d’un nouveau bébé provoque chez la vieille dame une attention touchante. « Elle a les mains froides », lâche-t-elle, en couvrant Edith. Puis, elle s’installe dans la petite nurserie située dans le jardin d’hiver, composée d’une table à langer, de quelques berceaux, d’une chaise haute. « Elle est mignonne, elle a les joues pleines. J’ai toujours aimé les bébés, lâche la résidente. C’est petit, c’est comme des poupées ».

Delphine Bauer

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