Le malaise des futurs soignants

Les soignants de demain sont loin d’être sereins quant à l’exercice de leur futur métier. Mais c’est surtout leur présent qui les inquiète, même si le malaise étudiant date d’avant la crise sanitaire. Quels sont les épineux problèmes qui les rongent au quotidien ? ActuSoins est parti à leur rencontre. Cet article a été publié dans le n°40 d'ActuSoins Magazine (mars 2021). 

Le malaise des futurs soignants

En cours, avant la crise sanitaire. © Elisabeth Schneider.

« Au cours de ta formation, il y aura toujours au moins un stage qui se passera mal :  cette phrase, nous l’avons tous entendue au début de notre cursus », témoigne Maxime, étudiant en 3e année dans un Ifsi strasbourgeois.

Le choix des stages, l’absence de tutorat, la maltraitance dans les services, cristallisent les tensions chez les étudiants en soins infirmiers (ESI).

« Notre stage dépend à 80 % de l’accueil dans les services et de nos tuteurs, si déjà on a un tuteur… lance Lola, étudiante en 3e année à l’Ifsi d’Amiens. Car parfois tout le monde veut s’occuper de nous, et dans d’autre cas, personne. » « J’ai n’ai eu qu’un stage sur deux avec un tuteur désigné dans le service, confirme Maxime. Pour les autres stages, c’était très compliqué de trouver quelqu’un voulant bien faire mon bilan. »

« Lorsqu’on me parle de stage, la première chose qui me vient à l’esprit, ce sont les équipes peu accueillantes et parfois maltraitantes, regrette Pauline*, étudiante en 3e année dans un Ifsi du Loir-et-Cher. Nous représentons une charge de travail supplémentaire alors qu’elles sont déjà débordées au quotidien. Comment peuvent-elles alors prendre le temps de nous encadrer ? Et lorsque les stages se passent mal, les formateurs nous disent être présents pour nous écouter mais c’est loin d’être toujours le cas. »

Sur le terrain, les cas de maltraitance, les blagues de mauvais goût, les mises à l’écart des ESI au sein des équipes soignantes sont loin d’être des cas isolés. Le hashtag "balance ton stage", qui a pris de l’ampleur l’année dernière, a d’ailleurs été l’occasion pour les étudiants de dénoncer leur quotidien dans les services.

Rendre la formation au tutorat obligatoire ?

Illustration de SoSkuld dans la BD "Omerta à l'hôpital" (adaptation du livre du Dr Valérie Auslender), parue aux Editions Michalon.

Pour agir contre la maltraitance et le mauvais encadrement, plusieurs solutions sont suggérées. D’abord, si le déroulement des stages est très variable d’un établissement hospitalier à un autre, et même d’un service à un autre, « c’est lié au fait qu’au niveau institutionnel, il n’y a pas toujours de politique d’encadrement décidée au niveau des structures », souligne Florence Girard, présidente de l’Association nationale des directeurs d'école paramédicale (Andep) et directrice de l’Ifsi d’Ussel (Corrèze). Seule une instruction du ministère de la Santé datant de 2016 encourage à la formation des tuteurs de stage, mais elle n’a pas valeur d’obligation.

« Si nous voulons une vraie politique d’encadrement, il faudrait que cette formation au tutorat soit obligatoire et valorisée dans la certification des établissements, suggère-t-elle. Néanmoins, il ne faut pas imposer le tutorat aux IDE car ceux n’ayant pas la fibre risquent de devenir malveillants. Mieux vaut repérer ceux qui ont l’appétence, puis les former pour développer leurs compétences en formation continue. »

Parfois, même lorsque les établissements sont dans cette dynamique, le turn over et l’absentéisme des soignants - certains étant contraints d'annuler au dernier moment pour assurer le remplacement d'un collègue absent -  pèsent sur la formation des étudiants.

Valoriser la fonction tutorale, c’est aussi la reconnaître et l’intégrer dans le temps de travail du tuteur car, à ce jour, il n’y a pas de temps dédié à ce rôle, accompli en parallèle de la prise en charge des patients. Et « pourquoi ne pas valoriser financièrement cette fonction », propose Michèle Appelshaeuser, présidente du Comité d’entente des formations infirmières et cadres (Cefiec).

Autre proposition, qui vise davantage la lutte contre la maltraitance : encourager l’analyse des pratiques au sein des équipes en matière d’encadrement. « Mais les soignants sont frileux dès lors qu’il est question des compétences relationnelles, notamment parce qu’ils se sentent touchés personnellement », souligne Florence Girard. De son côté, la Fédération nationale des étudiants en soins infirmiers (Fnesi) mise sur la création d’une plateforme nationale d’évaluation des stages (voir encadré).

Le manque de places de stage

Lors d'une manifestation en 2015. Le malaise des ESI ne date pas d'aujourd'hui... © Cyrienne Clerc

Actuellement, lorsqu’un stage se déroule mal, ce n’est pas pour autant que l’Ifsi le supprime de sa liste pour la session suivante. La raison : le manque de lieux de stage. De toute façon, « je ne sais pas si fermer un lieu de stage est la solution optimale, estime Florence Girard. Il faut, selon moi, travailler avec les équipes sur l’origine des plaintes. Il est vrai que ce travail de concertation est difficile à mettre en place mais cela peut porter ses fruits. » Et c’est l’une des solutions pour éviter les fermetures… D’autant plus qu’avec l’augmentation des quotas au sein des Ifsi, la problématique des places de stages risque de s’accroître.

Pour Michèle Appelshaeuser, il faudrait peut-être revoir le référentiel et s’interroger sur les typologies de stage. « Le référentiel de 2009 correspond-t-il encore à nos réalités ? Déjà avant la crise sanitaire, les nombreuses fermetures de lits avaient réduit le nombre de lieux de stage. Peut-être faudrait-il miser davantage sur l’ambulatoire, les pôles de santé, des nouveaux secteurs d’exercice, afin de préparer au mieux les ESI à leurs futurs lieux d’exercice et faire en sorte que ce soit également adapté aux besoins de la population ? »

Une ouverture sur la ville qui permettrait peut-être de mieux répondre aux attentes des étudiants et de respecter leur orientation. « Les deux premières années, j’ai effectué de nombreux stages en Ehpad, raconte Léa, étudiante en 3eannée à l’Ifsi d’Evreux. Lorsque je suis arrivée en stage dans un service d’onco-hématologie, le niveau n’était pas le même et mon adaptation a été difficile. »

Une situation d’autant plus compliquée à vivre pour Léa que ses stages ne correspondent pas son projet professionnel : « J’avais précisé en première année vouloir faire de la pédiatrie et j’ai fait des stages en gériatrie. Je ne souhaitais pas faire des urgences ou de la réanimation, service où j’ai été affectée pour mon dernier stage. Heureusement, j’ai pu changer avec un ESI qui y tenait. Mais cela m’a donné l’impression de ne pas être écoutée. »

L’universitarisation toujours en cours

© Fnesi

Autre cheval de bataille des ESI, l’universitarisation de leurs études, enclenchée depuis désormais plus d’une dizaine d’années et qui affiche toujours son lot de déceptions.

A l’heure actuelle, les ESI sont sous une double tutelle : celle du ministère de la Santé et celle de l’Enseignement supérieur. « Nous ne voudrions pas nécessairement que cette double tutelle s’arrête, mais nous aimerions que notre diplôme soit délivré par l’Enseignement supérieur afin de mettre un terme au flou juridique qui encadre notre formation », revendique Bleuenn Laot, présidente de la FNESI.

Une demande d’autant plus justifiée que les ESI sont toujours dans l’attente de l’application pleine et entière, au sein de tous les Ifsi, de leurs droits universitaires et d’un accès à l’ensemble des services afférents. De fait, l’accès au restaurant universitaire, à la bibliothèque universitaire, à l’espace numérique de travail ou au service de santé universitaire (SSU) est loin d’être garanti à tous les ESI, alors que tous paient une Contribution de vie étudiante et de campus (CVEC)

Dans certains territoires, des campus santé se mettent en place comme à Saint-Denis ou à Rennes, rassemblent sur un même lieu tous les étudiants en santé et leur permettent ainsi de jouir de leurs droits. Mais c’est encore loin d’être généralisé.

« Notre Ifsi n’est pas sur le campus mais au CHU, témoigne Lola. Nous n’avons donc pas accès au SSU, au sport ou encore au resto U. » « A Blois, nous avons accès au repas au même prix que celui du resto U, souligne Pauline. Mais nous n’avons pas accès au service de sport et de santé à moins de nous déplacer à Tours. » Du côté d’Evreux, les ESI déjeunent à la cantine de l’Ehpad pour être à côté de l’Ifsi.

Mais un nouveau problème se pose puisque, depuis fin janvier, tous les étudiants doivent bénéficier d’un repas à un euro. « Je ne pense pas que ce soit le cas pour les ESI aujourd’hui, signale Florence Girard. Il faudrait que le Crous apporte une subvention au niveau des CH pour couvrir la différence de coût entre le prix de revient du repas et le coût facturé à l’étudiant. »

Pour l’accès aux soins, « pourquoi ne pas envisager des conventionnements avec, par exemple, des maisons de santé si les ESI n’ont pas de SSU à proximité, suggère Bleuenn Laot. Cela leur permettrait de consulter un professionnel de santé sans avoir à avancer les frais. » D’autant plus que de nombreux étudiants considèrent l’accès aux psychologues comme indispensable. « Parfois, nous sommes tellement stupéfaits de ce que nous voyons lors des stages que nous avons besoin d’en parler à quelqu’un », confie la présidente de la Fnesi. Le bien-être et le mieux-être étudiant demeure une grande cause.

Les indemnités de stage insuffisantes

Des indemnités de stage insuffisantes malgré l'augmentation actée au 1er janvier 2021 : de 28 à 36 euros par semaine en première année, de 38 à 46 euros en deuxième année, et de 50 à 60 euros en troisième année. © iStock / fermate.  Note de la rédaction : une indemnité "exceptionnelle" de stage a également été mise en place dans le cadre de la crise sanitaire.

Autre problématique : l’alignement du montant des indemnités de stage des ESI sur celles des étudiants. C’est depuis longtemps l’une de leur revendication et elle va continuer à l’être malgré l’augmentation actée au 1er janvier 2021 : de 28 à 36 euros par semaine en première année, de 38 à 46 euros, en deuxième année, et de 50 à 60 euros, en troisième année. Cette avancée est loin d’atteindre les 3.90 euros de l’heure que perçoivent les « autres » étudiants universitaires pour un stage de plus de deux mois.

« Nous avons voulu être intégrés à l’université pour être considérés comme des étudiants lambda, ce qui n’est toujours pas le cas », regrette Lola. « Alors que nous concourons à la prise en charge et à la qualité des soins, cette reconnaissance financière est dérisoire, estime Maxime. Idem pour les frais kilométriques ! On nous rembourse l’essence mais uniquement si notre lieu de stage n’est pas dans la même ville que l’Ifsi, ce n’est pas logique. » Sans compter les délais dans le versement des indemnités kilométriques. Du côté d’Evreux, mi-janvier, les ESI n’avaient toujours pas touché leurs indemnités pour leurs stages d’octobre et novembre.

Une amélioration doit en revanche être signalée concernant les bourses dont les montants ont été alignées, par les Conseils régionaux, sur celles attribuées par le Crous. « Mais le Crous délivre les bourses plus tôt, précise Florence Girard. Les ESI en situation de précarité se retrouvent souvent en difficulté au moment de la rentrée. »

Le problème est réel car la précarité étudiante est de plus en plus prégnante. « On le constate avec l’augmentation du nombre d’ESI boursiers et ils sont également de plus en plus nombreux à avoir recours à l’aide alimentaire », indique-t-elle. Ce qui rend d’autant plus légitime la demande de revalorisation des indemnités de stage.

Investir dans la recherche infirmière

Enfin, les ESI plaident pour le développement de la recherche en sciences infirmières car, à l’heure actuelle, il n’existe toujours pas de masters dans ce domaine comme il peut y en avoir en droit ou en sociologie. « On ne sait pas vraiment pourquoi on ne veut pas nous intégrer à l’université », s’interroge la présidente de la Fnesi. Peut-être est-ce lié à la nécessité d’une réingénierie pour les cadres formateurs ? »

« Il est vrai qu’il existe un postulat de base, selon lequel, lorsqu’on enseigne dans le cadre d’une formation universitaire, le formateur doit avoir un cursus universitaire, souligne Florence Girard. Mais le débat sur les cadres formateurs n’est jamais allé aussi loin. Selon moi, il est essentiel que la formation infirmière soit prodiguée en majorité par les pairs. »

« Nous sommes l’un des pays les plus pauvres en termes de masters accessibles aux infirmiers, regrette Lola. En dehors des IPA et des spécialités, nous n’avons rien. Il appartient désormais aux tutelles de développer des masters et des doctorats pour les infirmiers car nous voudrions effectuer de la recherche dans notre domaine. »

Laure Martin

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*Le prénom a été modifié

Une plateforme d’évaluation des stages ?

 « Nous voudrions que les ESI puissent évaluer leurs stages et que les retours soient mis en commun au niveau du ministère de la Santé et du Centre national d’appui à la qualité de vie des étudiants en santé (CNA Santé), afin d’en informer les services », explique Bleuenn Laot, présidente de la Fnesi.

L’évaluation serait factuelle avec un retour objectif qui permettrait au service, si nécessaire, d’enclencher des changements pour offrir un meilleur accompagnement aux ESI. Dans l’idéal, la plateforme serait également équipée d’un système d’alerte afin de permettre aux ESI de signaler un stage qui se déroule mal. L’Agence régionale de santé (ARS) et l’Ifsi seraient ainsi informés et en mesure d’agir pour la sécurité de l’étudiant. 

Cet article a été publié dans le n°40 d'ActuSoins Magazine (mars - avril - mai 2021)

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Réactions

2 réponses pour “Le malaise des futurs soignants”

  1. JLM63 dit :

    Votre article résume bien la plupart des problématique de la formation des ESI. Les formateurs ne montent pas beaucoup “au créneau” . Depuis toutes ces années le passage à l’université n’est toujours pas “calée” et pourtant voici une formation qui est vraiment en alternance (sauf la contribution financière !!).
    Quant au tutorat, il serait temps de ressortir ces idées (datant de 40 ans et oui) de professionnels infirmières dédiés à l’encadrement sur le terrain et faisant le lien avec les IFSI). Les cadres formateurs ont à se “bouger” et sortir de leur frilosité historique vis-à-vis des universitaires de la Santé; Ils savent faire sauf de le faire savoir … Et l’exploitation des analyses de pratique sont une mine pour celles ou ceux qui voudraient s’en donner la peine.
    Il y a quelques années un groupe national s’st réuni pour revoir la formation des Cadres mais les résultats peu diffusés n’ont pas considérés la pédagogie de “nos” jeunes adultes comme nerf de l’avenir de notre formation. Allez un peu de courage !

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  2. Chrisali dit :

    Je suis outrée et choquée de m’apercevoir que nos étudiants ne puissent bénéficier d’aide tutorial conséquente. Pour ma part je suis infirmière de secteur psychiatrique et j’ai très tôt demandé à passer la formation de tuteur car il est de mon devoir d’aider les jeunes en formation . N’ai je pas été moi-même étudiante et heureuse d’être encadrée convenablement . Que serions nous si de jeunes soignants ne pourraient pas nous relayer ! . Je ne comprends pas l’attitude de soignants qui ont débuté et se sont trouvé face à des situations difficiles. L’ accueil de l’étudiant est important , de cet accueil une complicité et un savoir faire sont primordial. Bas les masques soignants même si vous peinez , encouragez nos étudiants à prendre un départ valorisant !

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