Des lieux de soins dédiés aux soignants en souffrance

Les soignants sont des patients pas comme les autres. Pour prendre en compte les spécificités de la souffrance des soignants, des unités de soins dédiées, et même une clinique, ont ouvert leurs portes. Article paru dans le n°31 d'ActuSoins (décembre 2018).

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La balnéothérapie fait partie de la prise en charge à la clinique Le Gouz © Ramsay-Générale de Santé

Même si le burn-out concerne toutes les professions, la pathologie est plus fréquente chez les soignants, du fait même de leur activité.

Le risque suicidaire chez ces professionnels est deux fois supérieur à la population générale et les soignants sont plus sujets aux addictions, notamment aux opiacés, du fait d’un accès facilité, surtout pour les médecins. «La prise en compte de ces déterminants propres à la population soignante fait que la prise en charge doit être spécifique », analyse Thierry Javelot, psychiatre au sein de la clinique Le Gouz à Louhans (Saône-et-Loire), seule clinique entièrement consacrée aux professionnels de santé, opérationnelle depuis octobre 2018.

Ainsi, des parcours de soins spécifiques aux soignants commencent à se mettre en place en France, comme il en existe déjà pour les policiers, les gendarmes ou les enseignants. Alors qu’il n’existait qu’une seule unité dédiée aux soignants jusqu’alors, au sein de la clinique psychiatrique Belle Rive à Villeneuve-les-Avignon dans le Gard, on en compte aujourd’hui une quinzaine qui ont déjà ouvert leurs portes ou le feront prochainement.


La clinique Le Gouz à Louhans (Saône-et-Loire), projet soutenu par l’ARS Bourgogne-Franche Comté, compte quarante lits d’hospitalisation complète, et bientôt dix places d’hospitalisation de jour seront disponibles. « La conjoncture était propice à la création de cet établissement. L’association SPS (Soins aux professionnels en santé) avait collecté, de la part des soignants, le souhait de pouvoir être accueillis dans des unités dédiées à leur profession. Et à Louhans une structure fermait son activité », raconte Nelly Nollet, directrice de la clinique.

Difficulté à tomber la blouse

Dr Thierry Javelot, psychiatre au sein de la clinique Le Gouz, seule clinique entièrement dédiée à la prise en charge de soignants

Le Dr Thierry Javelot, psychiatre au sein de la clinique Le Gouz, seule clinique entièrement dédiée à la prise en charge de soignants. © Ramsay-Générale de Santé

La Clinique Le Gouz accueille les professionnels de santé, tous statuts et fonctions confondus, de toute la France. Ce qui présente l’avantage d’offrir une certaine distance géographique avec leur domicile et leur lieu de travail et donc de « ne pas risquer de croiser des collègues ou des patients », explique le Dr Javelot. Car comment expliquer avoir besoin de se faire soigner quand on est censé soigner les autres ?

L’autre attrait d’un lieu dédié, c’est la prise en charge adaptée, d’une part à la personnalité des soignants - caractérisée par « l’empathie et une hyper implication émotionnelle, qui vont favoriser la vulnérabilité, autant que ce sont des avantages» - et, d’autre part, à leur difficulté à se faire soigner.

« Le soignant n’est pas un patient facile », résume Stéphanie Boinot Geiger, praticien hospitalier addictologue au centre hospitalier des Quatres villes (CH4V) dans les Hauts-de-Seine. Il admet difficilement sa souffrance et son besoin d’aide en raison, certainement, d’un tabou sur la vulnérabilité possible des soignants. Il connaît aussi les soins et est donc très exigeant sur ce point. Et surtout, le soignant a du mal à laisser tomber la blouse pour « se mettre dans la peau du patient ». « Il faut faire en sorte qu’ils ne cherchent pas à s’occuper des autres patients, souligne Stéphanie Boinot Geiger. Certains vont avoir tendance à donner leur avis sur un traitement ; les infirmières, à repositionner une couverture sur leur voisin de chambre, par exemple».

D’où la nécessité, selon la responsable du service addictologie, de former les équipes de ces unités dédiées à cette prise en charge particulière, de faire en sorte qu’elles soient expérimentées et qu’elles aillent bien. Des bonnes pratiques que la clinique Le Gouz partage. «Les infirmières et aides-soignantes de la clinique ont suivi un cursus de 140 heures avec un module spécifique pour la prise en charge des soignants, explique Nelly Nollet. Par ailleurs, elles sont allées s’immerger dans des unités de soins psychiatriques du groupe Ramsay Générale de Santé (le groupe privé dont fait partie la clinique Le Gouz, ndlr) ».

Plus encore, pour soigner un soignant «il faut être convaincant, être dans le lien et le respect, tout en faisant admettre sa conception de la prise en charge, même si ce n’est pas celle qu’il aurait choisie », explique Stéphanie Boinot Geiger.

Couper avec les habitudes perso et pro

Quand les patients arrivent, « ils sont en situation urgente, de crise. Ils se trouvent dans un grand mal-être, souvent avec un problème d’alcool ou présentant un risque suicidaire», explique Thierry Javelot de la clinique Le Gouz. « La première des choses que nous faisons, c’est offrir un moment d’apaisement et de coupure avec les habitudes personnelles et professionnelles.Pendant une semaine, les patients sont en observation, ils s’entretiennent avec les infirmiers, on choisit les ateliers thérapeutiques, on ajuste le traitement médicamenteux, sachant que souvent les soignants pratiquent l’auto-médicamentation et qu’il est difficile de savoir ce qu’ils prenaient véritablement avant leur admission à la clinique », détaille-t-il.

L’équipe met alors en place de la médiation thérapeutique. Rapidement, elle les amène à réfléchir aux motifs de leur hospitalisation. « Certes,ils sont entrés avec l’idée de se rétablir en trois semaines mais on leur fait comprendre que ça peut prendre plus de temps. Nous faisons alors un travail motivationnel pour les freiner sur leur besoin d’aller trop vite», poursuit-il.

Le programme thérapeutique ne diffère pas de celui proposé aux patients non soignants : groupes de paroles autour de thématiques, suivi individuel avec un psychologue, thérapie cognitive et comportementale (TCC), thérapie de méditation pleine conscience, etc.

Mais le risque n’est-il pas la rechute, dès que le patient-soignant réendosse la blouse, la souffrance des soignants étant très souvent liée aux conditions de travail et au management ? « Nous avons tout intérêt à travailler sur les deux aspects, individuel et organisationnel, explique le Dr Javelot.D’une part pour aider le patient à retrouver sa capacité d’agir et prévenir les rechutes en adoptant de bonnes pratiques. D’autre part, pour tenir compte de l’environnement dans lequel ce patient évolue. Et s’il y a lieu, démarrer un travail avec la médecine du travail de l’établissement ».

Mais dans certains cas, le retour à leur poste est inimaginable. Parfois «il faut envisager de proposer des reconversions, nous avons un vrai travail à amorcer sur ces questions, tout aussi difficiles matériellement que socialement».  

Alexandra Luthereau

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Un diplôme universitaire Soigner les soignants

Le diplôme inter-universitaire (DIU) Soigner les soignants de l’Université Paris-Diderot a été créé en 2015. D’abord réservé aux médecins, il est ouvert, depuis cette année, aux infirmières et autres professionnels de soins. « Soigner un soignant c’est du domaine du droit commun avec des spécificités en plus, résume Eric Gamal, responsable du DIU. Et cela se travaille. Mais il prévient : « cette nouvelle discipline n’a rien à avoir avec un quelconque corporatisme. Il s’agit de prendre en compte les spécificités d’un métier. Et de professionnaliser ce prendre soin de soi et des collègues».
La formation d’une durée totale de 100 heures réparties en cinq modules de deux jours pendant lesquels les participants apprennent à connaître les pathologies rencontrées par les médecins et soignants, à dépister et prendre en charge ces pathologies, à connaître les outils disponibles (ressources et orientations), et réalisent un travail personnel. Cette formation a vocation à former des soignants, « qui ont un projet professionnel lié au soin des soignants, notamment ceux qui veulent s'impliquer dans le maillage territorial nécessaire » à cet accompagnement. Et Eric Galam précise que 40 % des appelants de la plateforme téléphonique ordinale d’aide aux soignants en souffrance (0 800 800 854) sont des infirmières. « Nous avons besoin d’intervenants infirmiers prêts à s’impliquer pour accompagner leurs collègues», ajoute-t-il. L’appel est lancé.

Actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article est paru dans le n°31 d'ActuSoins Magazine (décembre 2018).

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