Soignants : la bienveillance peut-elle être enseignée ?

La bienveillance est un terme, que l’on pourrait qualifier à la mode, tant il est employé au quotidien, par tous. Mais cette bienveillance peut-elle être enseignée, aux soignants notamment ? Michel Dupuis, philosophe, directeur de l'unité d'éthique médicale à l’Université catholique de Louvain, en Belgique répond aux questions d’ActuSoins.


Soignants : la bienveillance peut-elle être enseignée ?Qu’est-ce que la bienveillance ?

Bienveillance vient du latin benevolentia, dans lequel veillance renvoie à une certaine volonté. Il s’agit de vouloir le bien, de bien vouloir, c’est ce que Kant appelait la bonne volonté. Et puis bienveillance, par homonymie, nous fait penser à bien veiller c’est-à-dire à veiller bien, ce qui ne veut pas dire surveiller, mais être attentif. Dans les deux cas, qu’il s’agisse de volonté ou d’attention, on fait allusion à quelque chose qui n’est pas spontané, en tout cas à quelque chose qui doit être maintenu, entretenu, comme un feu d’une certaine manière.

La bienveillance peut être considérée comme une façon d’être au monde, comme un certain rapport à soi, à autrui, au monde, comme une attitude, une disposition, c’est-à-dire quelque chose de beaucoup plus fondamental, qui va teinter, voire même transformer les gestes techniques des soignants réalisés au quotidien.

Il existe des situations où une intention bienveillante peut se traduire involontairement en un acte malveillant.

Rappelons un paradoxe bien connu dans l’éthique des soins, celui entre la valeur de bienveillance et la valeur d’autonomie de la personne. Dans le monde de la gériatrie, au nom d’une forme de fragilité, et de souci pour la vulnérabilité d’un patient qui fait souvent des chutes par exemple, on va le bloquer dans son fauteuil, l’empêcher de se déplacer etc. Donc on voit bien qu’on pourrait appeler ça une forme d’acharnement de la bienveillance, comme on parle d’obstination déraisonnable. La bienveillance est une forme d’intelligence mais elle n’est pas la seule. Aristote disait que les valeurs sont toujours en tension les unes par rapport aux autres et, à ne suivre qu’une seule valeur, immanquablement on fait des erreurs. Et donc dans le cas du patient en gériatrie, cette disposition fondamentale “d’attention à”, ne peut pas être une disposition “à prendre la place de”. On voit bien que la bienveillance peut tourner à son contraire dans une forme de malveillance.

D’où la nécessité de l’enseigner. Mais est-ce que la bienveillance peut s’apprendre ?

Dans l’histoire de la philosophie, y compris dans la philosophie chinoise ancienne, on trouve des auteurs qui pensent que l’homme est fondamentalement bienveillant et d’autres qui pensent que la bienveillance doit s’apprendre nécessairement. Ce qui est intéressant, c’est qu’on pourrait considérer que la bienveillance est aussi spontanée que le langage. Et pourtant il faut apprendre la grammaire de sa propre langue maternelle. On ne parle pas spontanément selon les règles de la grammaire.

Je crois que nous pouvons tout apprendre et même, d’une certaine manière, que nous devons tout apprendre. Parce que nous avons les “germes” mais pas forcément les modes de fonctionnement adéquats, qui vont s’inscrire dans un ensemble de symboles d’une culture donnée, tout à faite déterminant.

Comment l’enseigner alors : avec de la théorie, des mises en situation ?

Il n’est pas certain que “parler de” apprend à montrer “comment faire”. On peut parler très longuement de la prudence sans jamais être prudent. Sur cet enseignement à la réflexion sur la bienveillance, tout d’abord, il est très important de rappeler la loi, le code de déontologie, l’éthique, toutes ces choses relativement contraignantes. Et puis, on fait des mises en situation pour attirer l’attention des élèves sur leur mode de communiquer, approcher, toucher, et donc finalement, sur leur bienveillance. Mais on sent bien que c’est l’expérience professionnelle, le propre chemin de chacun qui est le lieu du développement de cette bienveillance, de ce tact, cette délicatesse, cette intuition clinique.

Vous pensez qu’il est possible d’être soignant sans être bienveillant ?

Je suis malheureusement convaincu que oui. Mais qu’alors, c’est un peu comme si on usurpait le titre de soignant. On peut pratiquer des gestes techniques sans être bienveillant et c’est un des drames qui se déroule aujourd’hui dans les lieux de soins où peut-être les gens sont à bout, et souffrent de ce qu’on appelle l’usure compassionnelle. Ajoutons qu’il est difficile de demander à son personnel d’être bienveillant si ce personnel a le sentiment que l’organisation n’est pas bienveillante avec lui. Il est possible de former au travail avec les patients difficiles comme on dit, mais c’est parfaitement injustifiable quand on parle des conditions de travail, ou du respect des personnes dans l’organisation.

Propos recueillis par Alexandra Luthereau

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