Aux Australes, les infirmiers comme des « repères »

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Les infirmiers libéraux font plusieurs fois le tour de l’île par jour. © Grégory Boissy

En Polynésie, toutes les îles n’ont pas médecins et infirmiers à disposition. À Tubuai, en théorie, quand les postes sont pourvus, il y a l’un et l’autre. Pour autant, l’isolement impacte la pratique des professionnels de santé qui doivent faire preuve d’une adaptation incessante. En effet, l’île se situe à 670 kilomètres du premier hôpital.

C’est un événement rare qui se joue à Tubuai cette semaine d’octobre 2022. L’île organise un grand festival culturel. Des représentants de tout l’archipel des Australes sont réunis.

Il y a une délégation venue de Rurutu, une autre de Rimatara, Raivavae et Rapa. Sous le chapiteau dressé derrière la mairie, ils sont rassemblés.

Ils dansent, chantent, mettent en lumière leurs pratiques artisanales et culturelles. Ils échangent leurs recettes de ra‐’au, ces remèdes traditionnels à bases de plantes, et pratiques de soin. Si la culture se vit au quotidien en Polynésie, rares sont les occasions de se retrouver.

actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article a été publié dans n°49 d'ActuSoins Magazine (juin 2023).

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Créer un climat de confiance

Julie Rouard-Magrans, infirmière libérale

Julie Rouard-Magrans, infirmière libérale, apprend chaque jour à s’intégrer un peu plus. Les patients l’attendent avec impatience.

Dans le public, Julie Rouard-Magrans a trouvé une place sur les gradins noirs de monde. Elle s’installe, saluée de toute part, les uns l’embrassent, d’autres lui font un grand signe de la main. Cette infirmière libérale de 26 ans prend en charge des patients de l’île depuis plusieurs mois déjà. Comme d’autres soignants ici, elle vient de métropole : enPolynésie, l’Institut de formation des professions de santé forment des infirmiers, mais pas suffisamment.

Julie Rouard-Magrans constate : « À l’institut de formation en soins infirmiers, on apprend à garder un positionnement professionnel, une distance entre soignant et soigné. Ici, on est très proche des gens. On se fait la bise, on se prend dans les bras, on se tutoie d’emblée. »

Julie Rouard-Magrans, infirmière libérale à Tubuai,

Les infirmiers pratiquent différents soins et surveillent la bonne observance des traitements. © Grégory Boissy

Sur l’île de Tubuai, l’accueil polynésien n’apparaît pas de prime abord, il faut créer un climat de confiance « mais une fois la carapace percée, on tisse des liens forts », affirme l’infirmière. Les infirmiers libéraux entrent dans l’intimité des gens, pratiquent leurs soins dans une chambre, un salon, sur une terrasse entourée de la famille plus ou moins élargie. Ils repartent souvent avec des fruits du jardin ou un poisson fraîchement sorti de l’eau, ils laissent des parts de gâteau cuisiné la veille. « Lorsque les patients ne sont pas véhiculés, il arrive qu’on les dépose à la pharmacie, qu’on leur fasse une course en passant devant l’une des boutiques ou qu’on aille chercher leurs médicaments. » Lorsque les infirmiers partent en tournée, ils préparent les piluliers de chacune et chacun.

Trois vols hebdomadaires

La Polynésie compte 118 îles réparties sur un territoire grand comme l’Europe. Soixante-seize d’entre elles sont habitées, quarante-sept possèdent un aérodrome. Il y a un centre hospitalier à Tahiti, quatre hôpitaux périphériques (Tahiti, Moorea, Raiatea et Nuku Hiva) et deux cliniques (Tahiti). Tubuai est une île de 45 km2 située à 670 kilomètres de Tahiti, soit environ 2 h 30 de vol. Sachant qu’il n’y a, en moyenne, que trois vols hebdomadaires.

C’est un joyau, bordé de sable blanc, cintré d’un lagon aux camaïeux de turquoises. Elle compte environ 2 200 habitants. En théorie, il y a un dispensaire où exercent un médecin et deux infi rmières libérales au quotidien.

Mais les professionnels de santé ne se bousculent pas toujours pour exercer dans les îles, et parfois, ils manquent à l’appel. Les habitants en ont pris leur parti. Ils patientent parfois trois, quatre ou cinq heures pour une consultation ou une vaccination, attendent plusieurs jours un médicament commandé.

Ils saisissent les occasions qui leur sont données pour consulter des spécialistes. Une sage-femme, par exemple, passe une fois par mois sur l’île, un psychiatre tous les six mois. Cardiologue, diabétologue/endocrinologue, ophtalmologue et opticien ne viennent qu’une fois l’an.

La clé : être capable de s’adapter

Sarah Bedfert, infirmière libérale

Sarah Bedfert, infirmière libérale, assure quotidiennement le suivi de patients diabétiques sur l’île. ©Grégory Boissy

Les soignants eux aussi doivent s’adapter aux situations, contraintes, habitudes de vie et traditions. Sarah Bedfert, infirmière à Tubuai depuis quatre ans et demi, dit avoir eu à apprendre un peu la langue car une partie de la population, en particulier les « matahiapo » (anciens), ne parle pas français.

D’autre part, « certains patients n’ont pas les moyens de faire des achats de première nécessité, n’ont pas de frigo, voire pas d’électricité. D’autres vivent dans des conditions presque insalubres », commente Julie Rouard-Magrans.

Cette insalubrité résulte d’un manque de moyens financiers, mais parfois aussi d’un manque d’autonomie. Les cas de déficience mentale, pathologies psychiatriques et retards mentaux ne sont pas rares. L’usage intensif de produits chimiques est pointé du doigt. Teheiura*, par exemple, a 45 ans. Il vit dans une cabane en bois dans une cocoteraie.

Il est assis dans une pièce sombre, enfumée par des tortillons antimoustiques. Le sol est en terre battue, des chiens se glissent sous la table centrale. Il n’est pas capable de prendre seul les médicaments prescrits. En Polynésie, il n’y a pas d’adresse, il faut donc être à l’écoute des moindres détails lorsque le patient décrit son lieu de vie. Le jour J, il faut être observateur pour trouver les repères : un cocotier, une maison au toit vert, une voiture retournée sur un terrain vague… Il faut aussi suivre les usages établis. Les infirmiers travaillent suivant des horaires déterminés. Mais ils restent joignables jour et nuit.

En cas de décès, ils ont à se rendre au domicile pour réaliser sans attendre la toilette mortuaire. Ensuite, une veillée est organisée. Le corps est étendu dans l’une des pièces, parfois sur la terrasse. Famille et amis sont conviés pour l’entourer. Ils pleurent, rient, dansent, chantent, se photographient avec lui. Cela peut durer deux ou trois jours.

Habitants et professionnels de santé ont aussi à gérer l’isolement. La notion d’urgence est relative sur les îles.

Les évacuations sanitaires peuvent prendre plusieurs heures en fonction de la disponibilité des moyens de transport, la livraison d’équipements particuliers ou de médicaments plusieurs jours. « Les commandes de la pharmacie, selon la période de l’année, ne sont pas toujours prioritaires », ajoute Sarah Bedfert. À Noël, par exemple, les denrées alimentaires peuvent prendre leur place dans l’avion. Selon l’infirmière, il faut donc « anticiper un maximum de choses ». Julie Rouard-Magrans se rappelle le cas d’une patiente dyspnéique en fin de vie. « Elle suffoquait. On l’a mise sous morphine et sédatée, mais nous avions besoin d’un respirateur. » Il a mis quatre jours à arriver de Tahiti. « C’est très long quand quelqu’un se dégrade vite. »

70 % de surpoids

les infirmiers préparent les piluliers de tous les patients

Avant leur départ, les infirmiers préparent les piluliers de tous les patients, qu’ils nomment, en général, par leur prénom. © Grégory Boissy

Les cas de filariose lymphatique – infection parasitaire à l’origine de déformations invalidantes et de perturbations du système immunitaire – qui a longtemps sévi en Polynésie, sont en recrudescence.

D’autres maux sont apparus. Comme dans le reste de la Polynésie, la prévalence de diabète, hypertension artérielle et de goutte est très importante à Tubuai.

Selon deux enquêtes (1995 et 2010) la surcharge pondérale est aussi fortement élevée. Pas moins de 70 % de la population adulte est en surpoids dont 40 % au stade d’obésité. Même les enfants sont concernés : 36 % des 7-9 ans sont en surpoids (dont 16 % au stade d’obésité). Le nombre de personnes diabétiques prises en charge est de 20 000 (la population totale est de 170 000), 10 % de nouveaux cas sont dépistés chaque année. Un polynésien sur quatre souffre d’hypertension. Les chiffres sont les mêmes pour la goutte (un record mondial selon une enquête de 2021 dont les résultats ont été rendus publics en avril 2023).

En raison de cette situation, Sarah Bedfert prend son rôle de conseil très à coeur. Elle encourage l’activité physique, cherche par tous les moyens à faire bouger ses patients et leur famille. L’infirmière dit être « un point de repère » pour les familles. Les patients lui font entièrement confiance.

Julie Rouard-Magrans, elle, estime que par rapport aux professionnels de santé de Rapa où il n’y a qu’un ou une infirmière sur place, son sort et celui de ses collègues est enviable.

Pour se rendre à Rapa il faut, à partir de Tubuai, prendre un bateau qui met entre deux jours et deux jours et demi selon les conditions météorologiques pour faire la traversée. L’isolement, lui aussi, reste relatif. Sa définition varie d’une île à l’autre. À Rapa, il prend alors tout son sens.

Delphine Barrais
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Cet article est paru dans ActuSoins Magazine  en  juin  2023Actusoins magazine pour infirmière infirmier libéral
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