SSIAD de nuit de Bernay : au chevet des plus fragiles

Depuis octobre 2021, l’hôpital de Bernay (Eure) a lancé une initiative innovante qui vise à répondre aux besoins de nuit, surtout gérontologiques, de son territoire. Avec un Service de soins à domicile (SSIAD) de jour mais aussi de nuit, actif de 21 h à 6 h, et des aides-soignantes motivées, les soins sont désormais possibles 24 h/24 h. Y compris quand les habitants sont dans les bras de Morphée.

Cet article a été publié dans le n°44 d'ActuSoins Magazine (mars-avril-mai 2022). Il est à présent en accès libre. 

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Julie Raymakers, aide-soignante et intervenante pour le SSIAD, au chevet de Denise

Julie Raymakers, aide-soignante et intervenante pour le SSIAD, au chevet de Denise. D'une voix douce, elle se présente et la rassure, alors que la vieille dame dormait profondément. © Delphine Bauer

Il est 23 h à Bernay. Dans le halo jaune d’un éclairage public, une voiture vient de se garer devant une maisonnette endormie.

Une silhouette en sort et se glisse dans la nuit, tape un code pour rentrer sans bruit par le portail puis passe le seuil de la porte d’entrée. Cette silhouette, c’est celle de Julie Raymakers, 42 ans, aide-soignante.

Depuis octobre 2021, elle travaille au sein du SSIAD de nuit du CH de Bernay, dans l’Eure. C’est la première fois qu’elle se rend chez cette patiente, Denise*, âgée de 100 ans et en soins palliatifs. La vieille femme est profondément assoupie.

Julie pénètre à pas feutrés dans sa chambre et la prévient d’une voix douce qu’elle va vérifier son change, son installation et sa perfusion sous-cutanée. Elle manipule alors délicatement son corps amaigri.

Parfois, un petit mouvement vient agiter les jambes de la vieille dame.

« Favoriser le maintien à domicile

Les ambulanciers du CH de Bernay emportent René sur un brancard

Les ambulanciers du CH de Bernay emportent René sur un brancard. Après un incident cardiaque, il peut rentrer chez lui. Julie le suit dans son véhicule et va sécuriser son retour à domicile. © Delphine Bauer

Julie vérifie les points d’appui, afin d’éviter tout risque d’escarre, modifie la position de Denise, effectue un « effleurage » avec de la crème hydratante.

Un soin de confort qu’elle réalise avec une grande délicatesse. Sa mission effectuée, elle éteint la lumière de chevet et refait le chemin en sens inverse.

« L’idée, c’est de laisser les choses comme si on n’était pas passé », chuchote-t-elle, soucieuse de faire preuve de la plus grande discrétion possible.

Travailler de nuit, ce n’est pas toujours simple, il faut conduire dans l’obscurité, s’adapter aux rythmes des différents patients, lutter contre son propre rythme biologique. « C’est un moment intime », reconnaît-elle aussi. Cela l’épanouit, heureuse de « favoriser le maintien à domicile ».

Si Julie Raymakers peut réaliser ces différentes missions, c’est grâce au nouveau référentiel pour les aides-soignants de 2021 qui les autorise désormais à réaliser certains soins, autres que l’hygiène, sans être supervisés par un infirmier (voir encadré).

Le chainon manquant

Une fois sorti des urgences et rentré à son domicile, René est pris en charge par Julie qui l’aide à enlever ses bas de contention

Une fois sorti des urgences et rentré à son domicile, René est pris en charge par Julie qui l’aide à enlever ses bas de contention. © Delphine Bauer

A l’origine du SSIAD de nuit, Stéphane Mathieux est infirmier coordinateur du SSIAD. Depuis 2003 à Bernay, il constatait des « urgences embolisées » et déplorait que « la plage de nuit ne soit pas couverte pour les patients ou que, si elle l’était, cela coûtait très cher ».

Après avoir réussi à convaincre la nouvelle direction, il est aujourd’hui très fier du caractère innovant de cette initiative sur le plan national. « Dans un territoire rural avec beaucoup de gens qui ont un animal de compagnie, rester chez soi et ne pas avoir à se préoccuper du devenir de son animal est un soulagement. Encore plus quand, dans un couple âgé, l’aidant doit quitter le domicile et s’inquiète énormément pour celui ou celle qui reste »,confie Stéphane Mathieux. En somme, « tout explose le jour où l’aidant se fait hospitaliser ».

Le SSIAD de nuit de Bernay propose ainsi le passage d’un soignant à domicile une ou plusieurs fois par nuit en l’absence de l’aidant, le but étant de garder les gens à domicile le plus longtemps possible, comme l’évoquait Julie Raymakers, quitte à mettre en place des aides et un accompagnement adaptés.

La pertinence du lien entre médico-social et sanitaire s’avère ici très claire. Des dossiers de MAIA (méthode conçue pour améliorer l’accompagnement des personnes âgées de 60 ans et plus) ou d’ADMR (réseau associatif de services à la personne) peuvent être lancés, ainsi que des dossiers d’hébergement temporaires. Il s’agit de prendre en charge « les personnes qui n’ont rien à faire aux urgences », précise Stéphane Mathieux.

Un territoire sous-doté

Stéphane Mathieux, l'infirmier coordinateur du SSIAD en discussion avec Virginie Parisot, directrice des soins

Stéphane Mathieux, l'infirmier coordinateur du SSIAD en discussion avec Virginie Parisot, directrice des soins. Tous deux croient dur comme fer aux bienfaits du SSIAD de nuit. © Delphine Bauer

Alors que les CH les plus proches sont ceux de Lisieux, à 30 minutes, et d’Évreux, à 45 minutes, et que « le territoire est particulièrement sous-doté en médecins », confirme Virginie Parisot, directrice des soins, ce SSIAD de nuit a trouvé son public. « 90 % des personnes que nous voyons sont des personnes âgées. Sur janvier, la plus jeune avait 60 ans et, sinon, elles ont majoritairement 80 ou 90 ans », explique Julie Raymakers en se basant sur son tableau Excel qu’elle doit remplir après chaque intervention.

Cette nuit, elle a aussi raccompagné René, 100 ans et frais comme un gardon, à domicile après un petit incident cardiaque. Une fois déposé par les ambulanciers dans sa maison en hauteur, il retrouve son cocon avec satisfaction, s’installe dans son fauteuil…

Celui de sa femme, identique et posé juste à côté du sien, est vide depuis 14 ans. « Saloperie d’Alzheimer », glisse-t-il. A l’heure de se retrouver seul à nouveau, il badine avec Julie, évoque telle aide-soignante si souriante, remonte aussi très loin dans ses souvenirs et évoque même les privations de la guerre.

Julie Raymakers, tout en discutant avec lui, profite du moment pour lui demander s’il a un outil pour retirer ses bas de contentions et le félicite car il applique lui-même de la crème sur ses zones sèches. Elle le laisse, une fois assurée qu’il est prêt à s’endormir.

« Un projet innovant amené à se développer »

Une fois rentrée au SSIAD, Julie Raymakers effectue ses transmissions et note les actes réalisés

Une fois rentrée au SSIAD, Julie Raymakers effectue ses transmissions et note les actes réalisés. © DR

En repartant vers les urgences où elle est postée la nuit, elle analyse : « on pourrait croire que je n’ai pas fait grand-chose, et pourtant. Je l’ai rassuré, je l’ai sécurisé, j’ai laissé le numéro de téléphone du SSIAD de nuit. Comme cela il peut m’appeler à toute heure et il sait, qu’étant aux urgences, je peux communiquer avec les médecins qui l’ont examiné ».

Depuis le début de l’année, le nombre de patients pris en charge ne cesse d’augmenter et d’autres établissements comme le CH de Lisieux ou de Rouen ont déjà montré des signes d’intérêt pour un dispositif identique.

« Retour à domicile sécurisé depuis les urgences lorsque cela ne nécessite pas d'hospitalisation, limitation du nombre de lit porte (unité d'hospitalisation de courte durée) ou encore facilitation de certains actes chirurgicaux en ambulatoire pour des patients qui ne peuvent pas se permettre de rester hospitalisés (pour les coloscopies, par exemple) » : ce sont les multiples avantages du SSIAD de nuit, liste Virginie Parisot.

Valoriser les compétences des aides-soignants

Pour Julie Raymarkers l’expérience est épanouissante. « C’est valorisant, car je suis en totale autonomie. On est seuls à domicile, donc confrontés à différentes choses, mais on est maître du jeu. Nous prenons des décisions ». Stéphane Mathieux confirme : « Ici, le diplôme d’aide-soignante est valorisé. Le SSIAD permet de mettre en valeur les soins techniques, et pas seulement de réaliser des changes ».

Julie Raymakers tire une fierté sincère de faire partie d’un projet si innovant à l’échelle nationale, un « vrai plus pour l’hôpital et les habitants ». Stéphane Mathieux remarque d’ailleurs que « les aides-soignantes sont très demandeuses. Nous les avons remises dans un rôle de soignantes. Ce qu’elles disent et font est pris en compte, ce qui n’est pas toujours le cas dans le sanitaire ».

Après avoir été debout toute la nuit, le jour se lève et il est temps pour l’aide-soignante de revêtir sa troisième casquette : celle de mère de trois enfants. Dans trente minutes, elle doit les emmener à l’école. Enfin seulement, elle s’accordera un peu de répit.

Delphine Bauer

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* Denise est décédée dix jours après ce reportage.

Nouveau référentiel pour les aides-soignants

Selon le nouveau référentiel de 2021, les aides-soignants peuvent désormais réaliser des soins, comme :

- le recueil de la saturation en oxygène,

- les prélèvements des selles, urine ou expectorations,

- la lecture des données biologiques urinaires,

- l’observation et la participation à l’évaluation de la douleur et du comportement des patients,

- l’évaluation du risque d’atteinte à l’intégrité de la peau,

- la pose et changement des masques destinés à l’aide respiratoire pour les malades en situation chronique stable,

- le renouvellement des poches et les supports sur colostomie cicatrisée,

- les lavages oculaires et instillations de collyre,

- la participation à l’animation de groupes à visée thérapeutique,

- l’évaluation de la qualité des soins,

- le réajustement de ces derniers si nécessaire.

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