Silence… on soigne !

Dans les établissements hospitaliers, les soignants peuvent ne plus y prêter attention. Pourtant, le bruit est présent partout, tout le temps… Le réduire a une incidence positive sur les soignants et les patients. Cet article a été publié dans le n°41 d'ActuSoins Magazine (juin-juillet-août 2022).

Silence… on soigne !

© Ayoub Benkarroum

Portes qui claquent, agents qui s’interpellent, téléphones portables qui sonnent dans les poches, bruit des scopes, alarmes qui retentissent : dans les services hospitaliers, les sources de bruit sont nombreuses.

Des études américaines révèlent une augmentation du niveau sonore moyen jusqu'à plus de 70 décibels (dB) le jour dans les chambres des patients, alors que l’Organisation mondiale de santé (OMS) préconise la limite de 35 dB.

Elle précise qu’être exposé durant une longue période à des niveaux moyens supérieurs à 55 dB peut faire monter la tension artérielle et provoquer des crises cardiaques.

Nouveaux locaux, nouveaux enjeux

Au CHU de Toulouse, l’équipe du service de réanimation polyvalente du site de Rangueil a réfléchi à cette problématique du bruit, il y a déjà huit ans environ, après un changement de local.

« Auparavant, nous étions dans un service où les chambres étaient alignées, portes ouvertes, avec les alarmes qui sonnaient en continu », témoigne Cédric Baron, infirmier au sein du service de réanimation.



La nouvelle unité est organisée autour de secteurs normés de cinq patients avec des portes occlusives automatiques à chaque chambre, générant un isolement phonique à l’intérieur. Les alarmes sonores ont laissé place à des alarmes visuelles composées de différents grades de couleurs et de niveaux de « bips » en fonction de la gravité de l’état de santé du patient.

L’équipe a aussi travaillé avec le fournisseur d’alarmes afin de mettre en place les réglages les plus fins possibles. Désormais sur un scope, les soignants ne voient que les alarmes de cinq patients et non plus des 24 du service. Objectif : réduire la pollution sonore et éviter la banalisation de l’alarme qui peut conduire à des événements indésirables graves. « 72 à 79 % des alarmes sont de fausses alarmes car elles n’entrainent pas nécessairement d’action de la part des soignants », souligne Valérie Rozec, responsable de projet Santé Environnement au Centre d’information sur le bruit (CidB).

Habitués au bruit des alarmes, les soignants ne réagissent pas toujours immédiatement lorsqu’elles sonnent.

Au CHU de Toulouse, le changement de pratique et ce nouvel isolement phonique ont d’abord généré un sentiment d’insécurité et un stress chez les soignants qui ne bénéficiaient plus de la surveillance auditive de l’ancienne unité. Une étude menée par Cédric Baron et son confrère de l’époque, Guillaume Decormeille, a néanmoins révélé la volonté de l’équipe de perdurer dans ce fonctionnement plus apaisant.

Changement de méthodes

Le service de réanimation de néonatologie du Centre hospitalier de Poissy Saint-Germain (Ile-de-France), qui a été retenu pour participer au projet de l’Agence régionale de santé (ARS) Ile-de-France visant à réduire les nuisances sonores dans les services de néonatalogie, travaille aussi sur cette question du bruit depuis de nombreuses années.

Des changements ont été opérés, là aussi, lors du déménagement de l’unité en décembre 2020. Pendant la phase des travaux, des matériaux spécifiques ont été utilisés pour les sols, plafonds et murs afin de réduire le bruit. Des portes anti-bruit isolent également le bébé des sons extérieurs à son environnement, composé du scope, des pousses-seringues et du respirateur.

Auparavant, « entre 2016 et 2018, nous avions changé tout le parc des scopes et diminué le bruit de 20 décibels », souligne Solange Kuessant Delavaud, puéricultrice cadre de santé au sein de l’Unité de réanimation néonatale et soins intensifs. Les soignants sont également attentifs à ne plus rien déposer sur la couveuse car « ces incubateurs sont de véritables caisses de résonnance », précise-t-elle.


Ces changements impliquent une adaptation des équipes soignantes. Lydie, infirmière puéricultrice a vécu cette évolution des pratiques : « Il est vrai que dans le nouveau service, les nuisances ont complètement changé. Les chambres sont désormais totalement isolées des bruits extérieurs et nous prenons en charge un seul bébé par chambre et non plus deux. » Et d’ajouter : « Pour les soignants, le bienfait est réel, car en étant au calme, nous sommes plus concentrés sur nos soins. Mais nous devons aussi adapter nos méthodes de travail car nous nous sentons tous plus isolées qu’avant. »

Autre bémol : le manque de répétiteurs pour les respirateurs et les pousses-seringues à l’extérieur des chambres. « Parfois, ils sonnent longtemps à l’intérieur de la chambre isolée phonétiquement, regrette l’infirmière. Pour les pousses-seringues, nous pouvons l’anticiper en vérifiant leur contenu, mais pour les respirateurs, c’est plus compliqué. »

Formation et partage de culture

Pour que cette démarche perdure, les équipes doivent être engagées, transmettre les informations, former et éduquer les nouveaux arrivants. « Ceux qui sont tout juste diplômés sont très réceptifs à nos méthodes, indique Cédric Baron. En revanche, ceux qui ont travaillé dans d’autres réanimations mettent un peu plus de temps à se faire à notre fonctionnement qui peut générer quelques angoisses. »

« Il faut être sûr de soi et de ses connaissances cliniques, prévient Guillaume Decormeille. Car en coupant les alarmes, les soignants doivent eux-mêmes se placer en situation d’alerte et connaître les points d’intention indispensables à vérifier afin de ne pas mettre le patient en danger. » Les cadres doivent aussi impulser une dynamique.

« L’approche doit impérativement être collégiale et globale car tout le monde doit être formé aux enjeux, soutient Valérie Rozec. C’est la seule façon pour que le modèle perdure dans le temps. » Une sensibilisation est à mener également du côté des techniciens pour la maintenance régulière des machines et au niveau des agents administratifs. Ces derniers doivent, lors des appels d’offre pour le changement des machines, s’orienter vers des entreprises engagées sur cette question du bruit.

Au CH de Poissy, un groupe d’infirmières du service de réanimation néonatalogie travaille sur les nuisances sensorielles depuis de nombreuses années. « Elles réalisent des audits et réajustent, tous les ans, les mesures mises en place tout en formant deux fois par an les nouveaux arrivants et les internes. L’ensemble de l’équipe est donc sensibilisé », rapporte Valérie Loizeau, puéricultrice, cadre et coordinatrice de la recherche en soin dans l’établissement.

Les infirmières puéricultrices ont aussi pu bénéficier d’une formation d’une journée financée par l’ARS et l’équipe va prochainement mener une étude pour mesurer l’impact de ses actions, en utilisant des oreilles lumineuses pour mesurer les décibels. Cet outil utilise un code de couleurs (vert, orange, rouge) pour informer du niveau sonore dans une pièce.


Aujourd’hui, hors de question pour les équipes du CHU de Toulouse ou du CH de Poissy Saint-Germain de revenir en arrière car les bienfaits liés à la réduction du bruit sont nombreux, à commencer par une diminution du stress chez les soignants dans la dispensation des soins.

Les patients peuvent de leur côté mieux se reposer et récupérer. De même que sur le long terme, la diminution du bruit permettrait aussi de réduire l’apparition du délirium post-réanimation.

Laure Martin

Je m'abonne à la newsletter

Cet article a été publié dans le n°41 d'ActuSoins Magazine (juin, juillet, aout 2021)

Il est à présent en accès libre. 

ActuSoins vit grâce à ses abonnés et garantit une information indépendante et objective.


Pour contribuer à soutenir ActuSoins, tout en recevant un magazine complet (plus de 70 pages d'informations professionnelles, de reportages et d'enquêtes exclusives) tous les trimestres, nous vous invitons donc à vous abonner. 

Pour s' abonner au magazine (14,90 €/ an pour les professionnels, 9,90 € pour les étudiants), c'est ICI

Abonnez-vous au magazine Actusoins

IDEL - NGAP, le jeu TV - Formation Gratuite

NGAP Perfectionnement, le jeu TV 2022

Formation gratuite pour IDEL
(titulaire et remplaçante).

Participez à la 1re formation française sous forme de... jeu télévisé ! Philippe Gras, expert national de la nomenclature, vous pose une centaine de questions et explique avec précision chaque réponse.

S'inscrire gratuitement

Abonnez-vous à la newsletter des soignants :

Faire un don

Vous avez aimé cet article ? Faites un don pour nous aider à vous fournir du contenu de qualité !

faire un don

Réagir à cet article

retour haut de page
1042 rq / 2,211 sec