Marie, infirmière à Saint-Martin, témoigne

A 4 heures ce matin (heure locale à Saint-Martin), Marie Guiffant, infirmière libérale et urgentiste, nous a joint pour témoigner de la situation sur place. Elle raconte les soins apportés aux blessés, la crise sanitaire, le manque d'eau, de médicaments, les pillages, mais aussi l'entraide.

« Nous sommes tous très choqués. Je dors peu », raconte cette infirmière qui était avec ses collègues, à cette heure avancée de la nuit à Saint-Martin, pour une pause cigarette près de l’hôpital, « et pourtant j’avais arrêté de fumer ». Une pause, histoire aussi « de se remonter le moral ». Depuis le jour de l’ouragan, Marie Guiffant est sur le pont.

« Dès que l’ouragan s’est éloigné et que j’ai réussi à sortir des décombres de ma maison, après avoir essayé de récupérer le nécessaire vital, j’ai commencé à faire le tour du quartier, à la recherche de blessés, avec le peu de matériel et de pansements que j’avais pu sauver », indique cette infirmière qui a tout perdu, dans sa maison d’Oyster Pond, située sur une colline.

« J’ai eu très peur pour ma mère qui était avec moi et j’y pense sans arrêt. Les vitres anticycloniques, les murs, se sont effondrés. J’ai cru mourir, terrée dans 4 mètres carrés. Nous sommes à distance de la mer et pourtant l’eau qui tombait était salée ».

"J’ai fait des pansements compressifs avec des serviettes éponges et du scotch. Je marquais au feutre sur la serviette, pour les secours, si la personne était sous anti-coagulant".


« Ensuite, les gendarmes sont venus me chercher,
raconte-t-elle,  pour aller à la recherche des blessés dans le quartier d’Orléans, (...) car en tant qu’urgentiste, je travaille avec eux, et maintenant avec les soignants de la réserve sanitaire, l’Eprus, qui sont arrivé en nombre et qui sont formidables".

"Je suis donc partie avec les gendarmes. J’ai emmené le peu de matériel que j’avais sauvé de ma maison. Nous avons marché pendant des kilomètres dans les décombres, fouillé les maisons. Il y avait beaucoup de blessures et coupures, parfois profondes, à cause des baies vitrées brisées, des tôles. J’ai fait des pansements compressifs avec des serviettes éponges et du scotch. Je marquais au feutre sur la serviette, pour les secours, si la personne était sous anti-coagulant, ou d'autres informations importantes ».

"L’eau stagne. Il y a les moustiques, le risque de dengue, de chikungunya. Les plaies qui s’infectent. Nous avons aussi eu deux cas de morsures de rats"

Un des problèmes principaux sur l’île, « c’est le manque d’eau car l’usine de désalinisation (le seul approvisionnement en eau sur l’île, Ndlr) ne fonctionne pas. Nous nous douchons avec l’eau des gouttières quand il pleut. Nous ne pouvons donc rien nettoyer. L’eau stagne. Il y a les moustiques, le risque de dengue, de chikungunya. Les plaies qui s’infectent. Nous avons aussi eu deux cas de morsures de rats, hier. Entre les risques sanitaires et les pillages,… », s’étrangle Marie. « Après l’ouragan, maintenant, c’est la crise sanitaire ».

Pillage, agressions et manque de médicaments

« Quand je dors – et Marie dort peu en ce moment !- c’est juste d’un œil. Je revis tout cela la nuit en permanence, l’ouragan, la peur, le bruit. Et j’ai toujours la main sur mon flingue. Comme, il n’y a pas d’électricité, la nuit, cela favorise les pillages ». Et tout est pillé : «  la nourriture, le lait pour bébé et les couches, les médicaments dans les pharmacies,…», raconte cette infirmière qui a vu « un vieux papy fouiller dans les décombres d’une pharmacie pour trouver du Cardegic ».

« L’insuline pour les diabétiques, les pansements, les médicaments pour ceux qui ont des maladies chroniques, tout manque. Les médicaments commencent à se trouver au marché noir. J’ai vu un anti-hypertenseur qui était ainsi en vente hier ». Alors, c’est le système D : « on se fiche de savoir si on soigne nos propres patients ou ceux des autres. On soigne. Quand quelqu’un a de l’insuline en trop, on l’utilise pour d’autres, mais au compte-goutte. Mais c’est difficile, les gens ont perdu leurs ordonnances. On ne connaît pas leurs antécédents. ». 

« On se fiche de savoir si on soigne nos propres patients ou ceux des autres. On soigne. Quand quelqu’un a de l’insuline en trop, on l’utilise pour d’autres, mais au compte-goutte".

Les pharmacies ont été détruites ou pillées. « Mais, une tient encore debout et est sécurisé. Elle a un peu de stock. Dans les autres, un minimum a été récupéré avant les pillages. Mais l’approvisionnement devrait recommencer petit à petit. Des ONG commence aussi à arriver sur l’île », espère cette infirmière qui attend avec impatience le centre de soins sous tente qui devrait arriver prochainement à Marigot.

« Nous avons tous faim, nous avons tous soif »


« Nous avons tous faim, nous avons tous soif »
, raconte-t-elle, à plusieurs reprises, comme pour expliquer une partie des débordements et des pillages. Elle-même se nourrit grâce aux rations de combat des militaires. « Du coup, c’est dangereux. A l’aéroport (ou Marie participe aussi au tri des personnes à évacuer en priorité), j’ai vu une personne couverte d’hématomes car elle s’est fait agresser dans sa maison. Ils voulaient prendre le peu qu’il lui restait ».

A l'aéroport, là où s’opère le tri, car la priorité, « cela a été d’évacuer les blessés, les patients sous dialyse, sous chimiothérapie,… (...) le ton monte très vite. Nous sommes sous le cagnard, sans bâches, ni tentes. »

Sur place, dans les files d’attente, Marie continue à soigner « des plaies avec de l’eau oxygénée. On se dit qu’ils seront ensuite pris en charge, à leur arrivée. Ce sont des gens ne sont pas venus se faire soigner. Soit ils n’avaient plus de voitures, soit l’urgence pour eux, c’était d’être évacué. Je vois des eczémas, beaucoup d’allergies, car tout cela est très anxiogène ». C'est aussi, à l'aéroport, que des inconnus qui allaient être évacués, lui ont proposé les clefs de leur maison qui était encore debout. "J'ai pu ainsi mettre ma mère à l'abri". 

Saint-Martin : « une bombe à retardement » et le chaos

Marie Guiffant refuse de rentrer dans la polémique sur le manque de préparation par les autorités et sur l’insuffisance des actions, après, même si elle considère que Saint-Martin est « l’oubliée de la métropole. Un vraie bombe retardement ». L'île, elle la connaît bien, depuis quatorze ans. Elle est en en effet arrivée avec ses parents, en 2003. Elle y a passé une partie de sa scolarité, avant de repartir en région parisienne pour ses études d'infirmière, puis de retourner s'installer à Saint-Martin.

« Nous avons été surpris car on savait que cela allait être énorme mais on ne s’attendait pas à une telle force . (…) La préfète a fait le maximum, côté préparation. La sécurité civile était sur place mais pas les militaires ». Les rotations aériennes reprennent après un arrêt, lié à l’approche du deuxième ouragan, Jose, samedi, qui est finalement passé à distance. « J’ai compté hier (lundi, ndlr) une douzaine de rotations avec un appareil militaire et celui d’Air Antilles Express ». Mais, est-ce suffisant, s’interrogent ceux qui sont sur les listes d’attente pour partir en Guadeloupe ou en métropole.

« Il ne faut pas croire tout ce qui se raconte », dans les deux sens d’ailleurs., ajoute-t-elle « On a dit que les détenus s’étaient évadés de la prison dans la partie néerlandaise, c’est faux » mais aussi que « le Super U avait rouvert, c’est aussi faux. Celui qui a rouvert, c’est à saint-Barthélémy », explique Marie.

Dans le cabinet, "tout était sous l’eau, dans la boue. Nous avons perdu les trois-quarts du matériel, des pansements,… Le système électrique est fichu mais nous avons un groupe électrogène».

Car, à Saint-Martin, c’est le chaos. « Il y a des queues interminables pour avoir des bouteilles d’eau. Il faut déjà savoir où va avoir lieu la distribution car le téléphone ne fonctionne pas ou mal, puis y aller. Les gendarmes en distribuent aussi dans les rues, enfin ce qu’il reste des rues. Je ne reconnais plus l’île », raconte Marie.

Elle reste donc « en contact visuel avec ses collègues » pour assurer des soins dans l’île, sur le terrain et, aujourd’hui, la réouverture du cabinet qui a été moins touché que son habitation, « mais tout était sous l’eau, dans la boue. Nous avons perdu les trois-quarts du matériel, des pansements,… Le système électrique est fichu mais nous avons un groupe électrogène». Marie et ses collègues ont nettoyé le cabinet pour le rendre opérationnel de manière sommaire, du fait du manque d’eau.

Réouverture du cabinet pour désengorger les urgences

Les six collègues de Marie présents – deux avec des enfants en bas âge ont été évacués – mettent depuis aujourd’hui le cabinet à la disposition de l’hôpital, qui est à côté, pour désengorger les urgences : « il y aura en permanence un d’entre nous pour soigner les plaies et ce qui peut se faire en dehors de l’hôpital. Les autres seront sur le terrain pour recenser les malades, les blessés, nos patients, mais aussi le reste de la population, apporter des soins,. On se fiche de savoir qui est suivi et par qui », explique-t-elle.

« Sur le terrain, précise Marie, c’est toujours par deux car c’est dangereux. Nous avons aussi demandé une surveillance militaire pour le cabinet. J’espère que nous l’aurons ».

"Sur le terrain, c'est toujours par deux, car c'est dangereux"

Le nombre de morts – onze, selon les derniers chiffres, dans la partie française de Saint-Martin, est-t-il sous évalué ? Difficile à savoir, d’autant qu’il y a toujours des disparus : « il y a des plongeurs dans le lagon, probablement à la recherche de corps. Un hôtel s’est effondré. Peut-être y a-t-il encore des gens ensevelis ? Et la mer commence à rendre tout ce qu’elle a pris… ». Mais les chiffres de centaine de morts qui apparaissent sur les réseaux sociaux ne seront, heureusement pas atteint. Dans ce genre de situation, les rumeurs enflent vite.

Marie rêve "d'un coca bien frais"

Marie tient pour l’instant « car on se serre tous les coudes. Tant qu’on est dans le soin, dans l’action… Mais après, cela va être la vague émotionnelle. On va s’effondrer car on a tout perdu », prévoit celle qui rêve aujourd’hui « d’un coca bien frais ». « Une infirmière de l’Eprus m’a offert un bonbon Ricola, j’étais aux anges ».

Un petit geste qui semble insignifiant mais Marie tient aussi grâce à ces petits gestes et "aux messages " de ceux qu’elle connaît en métropole, à Nanterre où elle a fait ses études d’infirmière et a travaillé à l'hôpital. « Mais je vais certainement rentrer ensuite un temps en métropole pour essayer de me reconstruire. Mais ce sera compliqué car les charges du cabinet vont continuer à tomber ».

Propos recueillis par Cyrienne Clerc

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Réactions

28 réponses pour “Marie, infirmière à Saint-Martin, témoigne”

  1. Coco Calo dit :

    Si seulement je pouvais venir vous aider…courage.
    Si il vous faut du matériel donnez moi votre adresse je vous en envoi avec plaisir

  2. Je vs apporte tt plein de soutien, du courage et à ts les secouristes, pompiers , personnels soignants, forces de l’ordre, militaires, tt les habitants… qui s’aident les uns les autres pour faire face à ce drame!

  3. Beaucoup de courage et surtout BRAVO
    Mais dans ces cas ils devraient tous être exonéré de charges
    Ils se rendent bien compte qu’ils ne peuvent pas travaillés

  4. quand on voit tous les médicaments que l on jette ici en métropole c est honteux !
    pourquoi il n y a pas un systeme pour les recuperer et les mettre de côté pour des situations comme ça.

  5. Marlene Mb dit :

    De noumea . Courage a tous les soignants. . …

  6. LP Christel dit :

    Respect … courage et dévouement… les 3 mots qui me viennent à l’esprit en vous lisant Madame…

  7. Merci à Marie pour son témoignage et son courage. Merci à tous ceux qui comme elle, soignants ou non participent au sauvetage des victimes de la nature grondante..
    Bon courage. Respect.

  8. Valerie Dlr dit :

    Alexandre Le Maon…..à lire avec Céline

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