Un temps mise en sommeil, la Coordination hospitalière de prélèvements de tissus (CHPT) du Centre hospitalier intercommunal de Villeneuve-Saint-Georges (CHIV, Val-de-Marne) a repris une activité depuis mars 2022. Une structure au sein de laquelle les infirmiers jouent un rôle clé pour le don de cornées.

Dans la chambre mortuaire située au sous-sol du CHIV, Amélie Maillard, infirmière au sein de la CHPT, prépare la salle pour un prélèvement de cornées qui va se dérouler ce matin. Elle éteint la climatisation quinze minutes avant le début de la procédure, puis sort les milieux de conservation du congélateur afin de les placer au bain-marie. Elle prépare le pack de prélèvement contenant la tenue du médecin et le matériel pour l’intervention, fourni par la Banque française des yeux (BFY), la structure associative qui gère les dons et la redistribution des cornées aux établissements hospitaliers.
« Je vais chercher le corps de la défunte dans la cellule mortuaire », prévient-elle. Une fois installée, elle commence la pré-désinfection. Quatre étapes sont à respecter : le nettoyage de la zone péri-oculaire avec un antiseptique moussant ; le rinçage au sérum physiologique ; le séchage à l’aide de compresses ; puis l’humification de la zone péri-oculaire avec un antiseptique dermique et instillation dans l’orbite et les culs de sac conjonctivaux. « Je dépose ensuite des compresses sur les yeux de la défunte en attendant le médecin », explique-t-elle. Le médecin préleveur arrive justement et commence par vérifier la conformité du dossier car il engage sa responsabilité. Il s’habille ensuite en stérile, avant d’installer son champ opératoire après que l’infirmière a retiré les compresses. Après avoir mis en place un blépharostat pour maintenir l’œil ouvert, il désinfecte la zone d’intervention en stérile. Commence alors le prélèvement, procédure au cours de laquelle Amélie Maillard l’assiste en tant qu’aide-opératoire.

Le médecin enlève d’abord la conjonctive avec des ciseaux, puis utilise un trépan pour effectuer un marquage circulaire autour de la cornée, avant d’inciser avec un bistouri et découper au ciseau. Il retire la cornée avec une pince, et la place dans le milieu de conservation puis dans un coffre. Il assure ensuite la restitution tégumentaire du donneur avec un couvre œil afin d’éviter toute déformation de la paupière. À l’issue du don, Amélie Maillard recoiffe la défunte, nettoie son visage afin d’enlever toute trace d’antiseptique et s’assure de l’intégrité de la restauration avant de replacer son corps dans la cellule mortuaire. « Je vais maintenant appeler la BFY pour les prévenir du don, afin qu’ils envoient un coursier pour les récupérer », souligne-t-elle. À réception, en attendant les résultats des sérologies, l’équipe de la BFY mènera plusieurs tests bactériologiques sur les cornées, évaluera leur qualité au microscope en mesurant la densité des cellules endothéliales avant de valider la possibilité de les greffer.
Cet article a été publié dans le n°56 d’ActuSoins magazine (mars 2025).
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Un travail administratif préalable

Trois infirmiers exercent au sein de la CHPT, en parallèle de leur activité au sein du service de réanimation du CHIV. Ils en gèrent les missions à tour de rôle, toutes les deux semaines. « Pour moi, faire partie de la coordination hospitalière donne du sens à la mort, confie Amélie Maillard. Lorsque je prends en charge des patients en réanimation et qu’ils décèdent, je me dis que nous ne pouvons plus rien faire donc autant que leur mort serve à quelqu’un. » Et c’est tout l’enjeu de la coordination : se renseigner pour savoir si le défunt accepterait de donner ses tissus. Une procédure rodée et protocolisée.

L’activité des infirmiers de la CHPT débute le matin vers 8 h 30 avec tout d’abord la consultation des emails, afin de vérifier le signalement du décès d’un donneur potentiel. Puis direction la chambre mortuaire pour consulter le registre des défunts. « Il nous permet de prendre connaissance des décès survenus pendant la nuit », explique Amélie Maillard, dans les couloirs de l’hôpital. Elle se rend ensuite au service des urgences, afin de s’enquérir de l’état de santé des patients pouvant potentiellement devenir de futurs donneurs. « Nous avons pris en charge un patient atteint d’une BPCO en fin de vie car limité en soins, ainsi qu’une patiente avec un hématome sous-dural au-delà de toute ressource chirurgicale », fait savoir l’urgentiste qui a assuré la garde pendant la nuit.

« Nous nous tenons informés de l’évolution de l’état des patients afin d’envisager un abord anticipé », rapporte Stéphanie Dubois, également infirmière à la CHPT. Et d’expliquer : « Lorsque nous avons débuté notre activité, nous avons perdu des donneurs potentiels par défaut d’alerte. Nous avons donc instauré des protocoles pour éviter au maximum que ce type de situation se reproduise. » La CHPT a ainsi créé la procédure de l’abord anticipé avec l’équipe de soins palliatifs. « Pour les patients qui connaissent leur pathologie et se savent incurables, nous discutons avec eux et leurs proches du don d’organes et de tissus », précise-t-elle. « J’estime que j’accompagne mieux mes patients et leurs familles en réanimation depuis que je travaille à la coordination car je suis désormais formée à la suite de la prise en charge et au décès », partage Amélie Maillard.
Démarcher les familles

Après avoir fait le tour des différents services, de retour à son bureau, Amélie Maillard regarde les dossiers des patients mentionnés par l’urgentiste pour connaître leur éligibilité médicale au don. Puis, tant que la personne n’est pas décédée, la démarche s’arrête ici. « Lorsqu’un patient éligible décède, débute alors le travail d’autorisation du prélèvement, fait savoir l’infirmière. Je commence par consulter le registre national des refus [au prélèvement post-mortem de leurs tissus ou organes, NDLR]. » Car le don doit respecter trois principes : l’anonymat, la gratuité et le consentement présumé. « Si le défunt ne s’y est pas inscrit, je dois ensuite, par tous les moyens, chercher à connaître sa volonté auprès de ses proches », rapporte-t-elle. Une démarche délicate alors même que la famille vient d’apprendre le décès de son proche.

Pourtant, impossible de reculer le moment d’aborder le sujet puisque le prélèvement doit être effectué dans les 24 heures qui suivent le décès, de même qu’une prise de sang doit être effectuée dans les 12 heures. « Même si nous savons que certaines cultures ou certaines religions sont plus réfractaires que d’autres au don, nous le demandons aux proches de tous les défunts car nous ne connaissons pas leur histoire de vie, indique Amélie Maillard. Certains peuvent y être ouverts. » Dans le cas présent, elle s’est d’abord adressée à la fille aînée de la défunte, qui n’a pas souhaité prendre la décision toute seule. Mais rapidement avec ses frères et sœurs, conscients que le corps « allait devenir poussière », ils ont accepté le don.
Une transmission de l’engagement

Outre les trois infirmiers, la CHPT est également composée de huit médecins réanimateurs préleveurs volontaires. Avant sa réouverture en 2022, l’équipe a travaillé pendant deux ans à l’élaboration des procédures et des protocoles. De même que les infirmiers ont été formés à la coordination hospitalière par leurs homologues du CHU Henri Mondor (AP-HP) de Créteil tandis que les médecins l’ont été à la technique par la BFY. La coordination entend désormais développer une nouvelle activité, à savoir le don de tissus externes, plus précisément des veines et des artères. L’équipe s’est déjà formée à la technique. « C’est notre objectif pour 2025, informe le Dr Gabriel Laurent, réanimateur, urgentiste et médecin coordonnateur et préleveur de la CHPT. Pour le moment, l’établissement ne dispose pas d’une salle aux normes pour cette activité, l’équipe travaille donc avec l’encadrement du bloc opératoire pour une mise à disposition des locaux. » Elle prévoit aussi la mise en place de la délégation de compétence Article 51, afin de permettre aux infirmiers, une fois formés, d’assurer seuls le prélèvement de cornées.
En parallèle du montage de ces projets, l’équipe sensibilise l’ensemble du personnel du CHIV en dispensant quatre formations institutionnelles par an et en intervenant dans l’Ifsi-Ifas du CHIV. « L’une de nos missions est aussi de sensibiliser les professionnels et le grand public tous les ans », souligne Amélie Maillard. Sensibilisation qui se déroule notamment le 22 juin, lors de la journée de mobilisation nationale au don d’organes et de tissus.
Laure Martin
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Cet article a été publié dans ActuSoins Magazine
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Cet article a été publié dans le n°56 d’ActuSoins magazine (mars 2025).




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