Le centre de lutte contre le cancer Gustave Roussy (Île-de-France) propose depuis 2022 un Parcours Toxicités pour suivre et prendre en charge le plus précocement possible les effets secondaires des traitements anticancéreux. Ce dispositif permet d’assurer un suivi personnalisé des patients, avec des consultations régulières et pluridisciplinaires.

En arrivant dans le service Parcours Toxicités, au premier étage de Gustave Roussy, Jean*, 74 ans, est reçu par Delphine Mathivon, infirmière en pratique avancée (IPA) mention oncologie et hémato-oncologie. Suivi il y a plusieurs années au sein de l’établissement pour un cancer du poumon, le patient a de nouveau été hospitalisé pour une brutale altération de l’état général (AEG). Il a été orienté vers cette consultation en hôpital de jour (HDJ) afin d’en comprendre les raisons. « Il a perdu plus de 10 kg, et les médecins craignent une reprise de son cancer du poumon », explique l’IPA. En novembre 2024, les oncologues ont également diagnostiqué chez lui un cancer de la vessie, mais aucun traitement n’a été mis en place pour le moment, car il est trop affaibli pour le supporter. L’équipe, composée de deux médecins internistes, d’une IPA, de deux pharmaciens et d’une secrétaire, va chercher à comprendre si ses anciens traitements peuvent influencer son état actuel.
Cet article a été publié dans le n°56 d’ActuSoins magazine (mars 2025).
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Trois actions au bénéfice des patients

Le service Parcours Toxicités est rattaché au Département interdisciplinaire d’organisation des parcours patients (DIOPP), qui s’occupe des soins de support de tous les patients, indépendamment du type de cancer et du service de prise en charge initial. « Nous avons créé cette consultation car nous avons remarqué que de nombreuses toxicités étaient associées aux nouveaux traitements », rapporte Delphine Mathivon. Certains réveillent des maladies auto-immunes, de même que les patients peuvent présenter des perturbations de leur bilan biologique, des problèmes cutanés, hépatiques ou encore cardiaques. Le panel des toxicités associées aux anticancéreux est large.
Cependant, analyser leur origine demande du temps. La consultation a donc été pensée pour libérer du temps médical aux oncologues, hématologues et urgentistes, qui sollicitent l’équipe du Parcours Toxicités, et pour proposer une gestion précoce de la toxicité des traitements afin de prendre une décision thérapeutique optimale.
Le service propose trois types d’actions. Tout d’abord, la consultation pluridisciplinaire en HDJ pour les patients en ambulatoire. Puis un service d’équipe mobile avec le médecin qui se déplace dans les services, à la demande des oncologues ou hématologues, car leur patient a été hospitalisé en raison d’une toxicité potentiellement en lien avec son traitement. « Dans ce cadre, nous pouvons revoir les patients en HDJ », précise Delphine Mathivon. Enfin, l’équipe propose une Réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) nationale toutes les deux semaines. « Des médecins nous sollicitent afin d’obtenir des avis sur les toxicités liées à l’immunothérapie exclusivement et sur la suite à donner à la prise en charge », indique l’IPA. « L’une de nos difficultés repose sur la nécessité d’être adaptables, reconnaît le Dr Ariane Laparra, interniste et médecin du Parcours. Certaines toxicités peuvent parfois attendre mais pour celles qui touchent les organes vitaux, nous essayons de rencontrer les patients sous 48 heures. De même qu’il m’arrive d’aller à leur chevet, dans la journée, à la demande des oncologues. »
La consultation en HDJ

Pour la consultation, après la réception du dossier, la secrétaire contacte le patient pour lui proposer un rendez-vous. Un bilan sanguin approfondi est généralement prescrit en amont. Le patient est ensuite reçu dans un box dédié où l’équipe cherche à établir l’imputabilité des traitements aux toxicités rapportées. « Parfois, le traitement anticancéreux est supprimé par les médecins alors que finalement, la molécule n’était pas liée à la toxicité observée, souligne Delphine Mathivon. Nous devons parvenir à effectuer le différentiel dans les étiologies possibles. » Trois professionnels se succèdent auprès du patient, à commencer par l’IPA. « Je reprends avec lui, l’ensemble de ses antécédents personnels et familiaux », explique-t-elle. Avec Jean, elle cherche à obtenir des précisions sur son hypertension, ses problèmes visuels, ses lésions cutanées et ses récents problèmes de vessie. Elle aborde aussi les addictions. Cet ancien commercial dans l’imprimerie reconnaît avoir fumé pendant une grande partie de sa vie avant d’arrêter il y a quelques mois. « Mais je m’en accorde une petite de temps en temps ! », avoue-t-il.
L’IPA poursuit son interrogatoire sur ses antécédents familiaux, ses allergies éventuelles et sur ses traitements actuels. « J’ai reçu une transfusion de fer car mon hémoglobine était basse, et je prends du paracétamol après mes séances de kinésithérapie, des anticoagulants, des somnifères et des compléments nutritionnels », énumère-t-il. L’IPA aborde ensuite son mode de vie, au sein et en dehors de la maison de repos où il se trouve depuis quelques semaines. Bien qu’il reconnaisse « ne plus être très récent », il effectue sa toilette seul et y tient. « Chez moi, je possède une voiture donc je vais faire mes courses, je vais voir mes copains et mes copines, même si je n’en ai plus beaucoup de copines », s’amuse-t-il. Delphine Mathivon apprend qu’il vit dans un appartement mais comme il se situe au premier étage sans ascenseur, il aimerait déménager en foyer sénior. Elle l’encourage alors à solliciter une assistante sociale afin de savoir ce qui peut être mis en place. Côté poids, il dit peser 53 kg pour 1m75. La balance révélera 42 kg. « J’ai traversé une mauvaise période, mais désormais l’appétit revient », assure-t-il.

À l’issue de cette première partie de la consultation, l’IPA part chercher le médecin. Le Dr Caroline Raymond, qui avait vu le patient lors de son hospitalisation, reprend son histoire récente et cherche des points marquants dans son dossier. « Je vous trouve en meilleure forme que lorsque nous nous sommes vus il y a quelques jours », lui confie-t-elle. Après avoir effectué son examen clinique, elle prescrit des examens complémentaires pour comprendre l’altération de l’état général car aucune donnée actuelle ne permet d’expliquer cette dégradation.
C’est au tour de la pharmacienne d’intervenir. Son rôle est de faire le point sur les traitements et l’observance et de savoir si le patient en prend d’autres en parallèle. Dans le cas présent, Jean révèle n’avoir quasiment pas eu d’effets secondaires avec sa chimiothérapie. Au regard du peu de traitement pris par le patient, la pharmacienne n’a pas d’information complémentaire à apporter au dossier. Mais plus généralement, « ce qui est important, c’est de savoir si les toxicités rapportées par le patient ont déjà été décrites dans les effets indésirables des traitements, fait savoir Delphine Mathivon. Si ce n’est pas le cas et que nous avons la certitude qu’elles sont liées aux médicaments, il relève de la responsabilité du pharmacien d’effectuer une déclaration de pharmacovigilance à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM), afin que cela apparaisse sur les registres. »
La suite de l’accompagnement

À l’issue de la consultation, les trois professionnelles font le point entre elles et avec le médecin adresseur. Si la toxicité est résolue, le suivi prend fin. En revanche, si des symptômes persistent, un accompagnement est mis en place avec l’équipe, pendant six mois environ, avec une consultation toutes les trois semaines en moyenne, en présentiel ou par téléphone. L’IPA assure les suivis « simples », c’est-à-dire ceux qui requièrent une démarche éducative. « Il faut accompagner le changement et faire en sorte que le patient intègre la nouvelle maladie à son parcours, explique l’IPA. Si la toxicité a, par exemple, entraîné un problème de thyroïde, l’adaptation du traitement peut prendre du temps. Dans ce cas-là, j’assure le suivi jusqu’à ce que nous ayons trouvé un équilibre avec les médicaments, puis nous passons le relai à son médecin traitant ». De son côté, le médecin interniste s’occupe des suivis complexes, qui impliquent des examens complémentaires. Il est également chargé de donner son « feu vert » pour la reprise du traitement ou de proposer une alternative, en évaluant systématiquement la balance bénéfice/risque.
L’équipe du Parcours toxicités prend en charge en moyenne quatre nouveaux patients par jour, en plus des consultations de suivi. En 2024, plus de 300 nouveaux patients ont été reçus. « Nous avons dû prouver notre valeur ajoutée auprès des équipes médicales, reconnaît le Dr Laparra. Désormais, ils font de plus en plus appel à nous, et les patients aussi sont satisfaits, car il s’agit d’un vrai temps personnalisé. »
*Le prénom a été modifié
Laure Martin
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