Qu’ils soient pluriprofessionnels ou monoprofessionnels, les centres de santé, ancrés dans les territoires, offrent une opportunité d’exercice diversifié aux infirmiers. Pour les soins techniques, la prévention ou même l’organisation de l’offre de soins, les infirmiers « en soins généraux », les infirmiers Asalée et les infirmiers en pratique avancée (IPA) y trouvent une place de premier rang.
Historiquement, les centres de santé, municipaux notamment, sont nés dans la petite couronne parisienne, de la volonté des élus communistes d’offrir une réponse en soins à la population ouvrière grandissante. Depuis lors, ce type de structures a fleuri sur l’ensemble du territoire. Les centres de santé pluriprofessionnels ou monoprofessionnels ont des statuts variés. Certains sont publics, notamment les centres de santé municipaux ou départementaux, tout comme ceux gérés par des Groupements d’intérêt public (GIP) pour le compte de conseils régionaux ; ces derniers ne pouvant pas, à la différence des départements et des municipalités, salarier des professionnels de santé. D’autres ont le statut associatif ou encore mutualiste. Dans tous les cas, ils se doivent de respecter certaines règles, à savoir proposer des soins de premier recours, conventionnés en secteur 1 et appliquer le tiers payant. Dans une approche territoriale et citoyenne, les centres de santé proposent ainsi un modèle non lucratif, au sein duquel les professionnels de santé sont salariés.
Cet article a été publié dans le n°58 d’ActuSoins magazine (septembre 2025).
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Des valeurs de solidarité
Les règles qui régissent le fonctionnement de ces structures ont nécessairement un impact sur les professionnels de santé qui décident d’y exercer. Dans les Pays de la Loire, le collectif Co’Santé rassemble 54 centres de santé principalement infirmiers, seuls huit d’entre eux étant pour le moment pluriprofessionnels. « Dans notre région, les centres de santé infirmiers ont pris le relais des congrégations religieuses », explique Christelle Le Coz, directrice du collectif, précisant qu’environ 340 infirmiers salariés y exercent. Les centres de santé sont souvent présents dans des territoires où l’accès à l’offre de soins libérale fait défaut ou se trouve limité. « Nous nous inscrivons dans une réponse aux besoins, en complémentarité des libéraux », ajoute-t-elle. Virginie Corgnet, infirmière, exerce au centre de santé infirmiers de Pornic. Elle affiche à son compteur une trentaine d’années d’ancienneté au sein de ce type de structures. « À l’époque, j’avais l’envie d’exercer en équipe et de mener des actions de prévention, ce que je ne trouvais pas en libéral, témoigne-t-elle. Je recherchais des valeurs d’utilité sociale. » Accès aux soins pour tous, solidarité, humanité représentent justement les piliers fondateurs des centres de santé. Cette recherche de valeurs, c’est aussi ce qui a conduit Alice Bausson, infirmière au centre de santé infirmiers de Sèvremoine (Pays de la Loire) à rejoindre ce type de structure. Diplômée de 2021, elle a commencé par exercer en clinique, « mais le côté financier ne me convenait pas », reconnaît-elle. IPA depuis 2020, mention pathologies chroniques stabilisées, Charlotte Gangneux travaille, pour sa part, à La Place Santé, un centre de santé communautaire associatif à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). « Nous sommes implantés dans une cité populaire de 10 000 habitants, en plein désert médical, où nous portons des objectifs de santé publique et d’accès aux soins, rapporte-t-elle. Je propose des rendez-vous d’une heure, dans un système de santé au sein duquel tout va trop vite, dans l’idée de redonner du pouvoir d’agir aux gens. »
Un travail partenarial
La particularité de la majorité des centres de santé repose sur ce travail partenarial entre les acteurs de la structure et ceux du territoire. « Au sein de l’équipe, il n’y a pas vraiment de hiérarchie, poursuit Charlotte Gangneux. Ce qui prime, c’est la notion d’équipe traitante. » Les différents corps de métier mutualisent leurs compétences au service de l’intelligence collective et en faveur des patients. Du côté de Montreuil (Seine-Saint-Denis), le fonctionnement est identique. Dans les trois centres de santé pluriprofessionnels de la collectivité, « il y a une bonne entente entre les médecins et les infirmiers, qui sont dans une approche collaborative, indique Marianne Galerne, infirmière, responsable de l’équipe infirmière, et membre du bureau de l’Union syndicale des professionnel-le-s des centres de santé (USPCS). Les relations sont loin d’être hiérarchiques comme elles peuvent l’être à l’hôpital. Nous sommes une grande équipe. » « J’ai le sentiment que nous sommes parvenus, dans les centres de santé, à atteindre une forme de transversalité avec un partage des dossiers des patients », observe le Dr Frédéric Villebrun, co-président de l’USPCS. Pour autant, il reconnaît la nécessité pour les centres de santé, de devoir encore travailler sur des projets communs entre les professionnels de santé.
Les centres de santé sont également des lieux d’expression d’un exercice coordonné avec un réseau de partenaires locaux : associations, collectivités, professionnels libéraux, usagers, Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), dans une logique d’horizontalité. La reconnaissance dont jouissent les centres de santé est ainsi liée à la dynamique qu’ils génèrent autour d’eux. « Ils sont un outil à la main des citoyens qui, dans une démarche populationnelle, réfléchissent au déploiement des actions », rapporte Christelle Le Coz.
Des activités de soins et de suivi
Les centres de santé proposent avant tout une offre en soins de premier recours aux patients, qui peuvent y venir pour des consultations médicales et/ou paramédicales, et parfois de spécialistes. Les infirmiers y assurent des soins techniques et, selon les structures, ils peuvent organiser des tournées à domicile. Infirmière de formation et désormais médiatrice santé, Karyne Domergue exerce dans un centre de santé pluriprofessionnel de l’association Diaconat Protestant à Valence (Drôme). « Nous ne sommes pas installés dans un quartier prioritaire de la politique de la ville, mais notre bâtiment héberge un centre pour les demandeurs d’asile et un accueil de jour, donc nécessairement, nous accueillons une population en situation de précarité », indique-t-elle, précisant coordonner les parcours complexes des patients, notamment ceux qui n’ont pas de droit ouvert. Une infirmière, Pauline Peyrard, assure les soins, tandis qu’une autre se consacre à la vaccination.
Parallèlement aux soins purement techniques, certains centres de santé s’ouvrent aux IPA. À Saint-Denis, Charlotte Gangneux réalise des consultations cliniques d’accompagnement individuel de patients avec des pathologies chroniques. Elle détient une file active de 170 patients, confiés par les médecins, dont elle effectue le suivi seule ou en alternance avec les praticiens. « La mise en place de mes missions s’est effectuée progressivement », témoigne pour sa part Christine Dufour, qui exerce en centre de santé départemental à Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire), en tant qu’IPA mention pathologies chroniques stabilisées. L’acculturation des médecins et des patients a pris quelques mois, « la plus grande difficulté ayant été de faire en sorte qu’ils trouvent une utilité à mon intervention, ajoute-t-elle. Aujourd’hui, avec les médecins, nous prenons en charge les patients en alternance, ce qui rassure ces derniers, car je prends davantage de temps avec eux », souligne-t-elle. Guillaume Saulnier, IPA, a lui aussi travaillé en centre de santé en Saône-et-Loire à Montceau-les-Mines, avec six médecins. « Cela a pris entre quatre et six mois pour que l’activité s’installe, se souvient-il. Mais ensuite, certains patients ne voulaient plus voir le médecin, une problématique que nous n’avions pas anticipée. » Les IPA sont en contact direct avec les praticiens pour des prises en charge en alternance ou pour des orientations lorsqu’ils atteignent les limites de leurs compétences. Ils disposent aussi de temps dédiés pour échanger sur les cas patients. « Le travail est effectué en équipe », assure Christelle Dufour. À son arrivée, elle s’est également présentée aux autres acteurs du territoire, notamment aux infirmiers libéraux et aux pharmaciens d’officine. « Les IPA peuvent être une clé pour les acteurs libéraux, afin de débloquer des prises en charge », estime Guillaume Saulnier.
La prévention au cœur de l’activité
Ce fonctionnement en équipe permet une adaptabilité des professionnels pour disposer de temps dédié à la prévention avec par exemple, l’organisation de journées de prévention et de dépistage, toutes thématiques confondues : risques cardiovasculaires, santé de la femme, tabacologie, alimentation, obésité, cancers, etc. « Nous mettons en place des stands dans les lieux populaires du quartier, déployons des actions d’aller vers, afin de ramener les usagers vers la santé et le soin », fait savoir Charlotte Gangneux. À Valence, le centre de santé du Diaconat Protestant assure également des dépistages plus ciblés par exemple celui de la tuberculose via une radiographie des poumons, des Tests rapides d’orientation diagnostique (TROD). Karyne Domergue organise aussi des ateliers autour de la santé mentale, la sexualité, l’hygiène et la santé de la femme.
Les infirmiers peuvent en outre s’investir dans les bilans de prévention aux âges clés de la vie. « Lorsque l’opportunité d’effectuer ces bilans a été attribuée aux infirmiers avec un financement dédié, nous sommes très vite placés sur ce volet, car ils le faisaient déjà, mais sans être rémunérés », rappelle Christelle Le Coz, précisant que les centres de santé sont aussi porteurs d’actions d’éducation thérapeutique du patient (ETP). Au sein des centres de santé de Co’Santé, des commissions « prévention » permettent d’identifier les besoins du terrain pour ensuite organiser des projets et des plans d’actions, afin d’y répondre. Le CDS infirmiers de Sèvremoine réfléchit justement à cette ouverture. Aujourd’hui, une dizaine d’infirmiers effectuent principalement du soin à domicile, mais « nous avons la volonté d’évoluer vers des problématiques plus axées sur la prévention, la prise en charge des personnes en situation de précarité et l’accès aux soins, partage Alice Bausson. Sans cette dynamique, j’aurais été un peu déçue. Je suis vraiment intéressée par cette évolution, car elle touche à des thématiques qui m’animent en prenant davantage en compte la population isolée. »
L’USPCS mène actuellement une enquête sur les pratiques des infirmiers en centres de santé pour en connaître la diversité. Les résultats seront rendus publics lors du 64e Congrès national des centres de santé en octobre.
La place des infirmiers Asalée
D’après les données de l’Observatoire des centres de santé, 126 infirmiers Asalée exerçaient en centre de santé en 2024. La majorité sont employés par l’association éponyme. « Lorsque les infirmiers Asalée sont extérieurs aux effectifs de la ville, cela peut poser problème pour la cohésion d’équipe, soutient le Dr Villebrun. Il peut être difficile de travailler avec quelqu’un qui n’a pas pour supérieur hiérarchique un responsable du centre de santé. » Pour autant, d’un point de vue purement financier, cela permet au centre de disposer, dans son équipe, d’une personne qui n’impacte pas son budget. Aurélie Loudot est infirmière Asalée depuis 2018, au centre de santé de Digoin (Saône-et-Loire), ainsi que dans deux antennes (Paray-le-Monial et Bourbon-Lancy) depuis 2022. Salariée d’Asalée, elle y intervient par convention. « La différence de statut, je ne la ressens pas, témoigne-t-elle. Je me sens intégrée par tous les membres de l’équipe. » Elle travaille sur orientation des médecins, plus rarement sur sollicitation directe des patients, pour de l’éducation thérapeutique personnalisée de patients atteints d’une maladie chronique : diabète, risques cardiovasculaires, dépistages des troubles de la mémoire, de la BPCO, prévention des cancers. Le champ des possibles est large. « Le rôle même de l’infirmier Asalée est très vaste, il relève donc de notre responsabilité de nous limiter si besoin », indique-t-elle. Elle exerce dans une dynamique pluriprofessionnelle car outre le médecin, elle travaille en lien avec le psychologue, l’orthoptiste, l’IPA et l’assistante médicale. « Je retrouve l’esprit d’équipe, car nous sommes en permanence sur la concertation autour du cas patient », se félicite-t-elle.
Laure Martin
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