Radio Ciboulot : des micros en psychiatrie

Depuis novembre 2021, le CHRU de Brest a mis en place dans son hôpital de Bohars, spécialisé en psychiatrie, des ateliers radio. Ils réunissent tous les quinze jours soignants et soignés pour enregistrer une émission en deux heures top chrono. Au micro de Radio Ciboulot, la parole se libère et chacun trouve sa place.

Cet article a été publié dans le n°46 d'ActuSoins Magazine (septembre, octobre, novembre 2022)

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Radio Ciboulot : des micros en psychiatrie

© Ofipo

Ils sont huit autour de la grande table, devant des micros aux bonnettes en mousse de toutes les couleurs.

Soignants, soignés : en passant la porte on ne sait pas qui est qui mais une chose est sûre, tous semblent impressionnés.

Les blouses ont été remisées et, dans ce studio radio improvisé au cœur de l'hôpital psychiatrique de Bohars, dans le Finistère, tout le monde est sur un pied d'égalité. Le groupe va passer deux heures ensemble. « Et à la fin, on aura fait une émission de radio ! » prévient Anouk Edmont, intervenante de l'association Longueur d'ondes et de sa webradio Oufipo* qui pilote cet atelier et met habilement tout le monde à l'aise.

À Marie-Annick qui a « peur de se louper », elle précise : « Ici, on a le droit de bafouiller, il n'est pas question d'erreur ! »

Une expérience initiée en Argentine

Radio Ciboulot a été lancée en novembre 2021 et déjà enregistré six émissions. L'initiative en revient à Maria Bazzaz, infirmière, qui avait entendu parler de La Colifata, première radio au monde à émettre depuis un hôpital psychiatrique, à Buenos Aires.

Une initiative « foldingue », traduction de son nom, qui existe depuis 1991. Son créateur, Alfredo Olivera, vit maintenant en France et a créé la Radio « Sans Nom », qui rassemble des patients du Centre d’accueil thérapeutique à temps partiel (C.A.T.T.P) d’Asnières-sur-Seine et des soignants.

« J'ai participé à une de leurs émissions et j'ai trouvé ces moments très beaux, se souvient-elle. On voyait que les gens se sentaient considérés. » Inspirée par ces expériences, elle veut mettre cela en place à la pointe bretonne et y parvient en lien avec l'association d'aide en santé mentale An Avel Vor.

En 2021, le pôle psychiatrie du CHRU de Brest signe une convention avec La Carène, salle des musiques actuelles, et l'association Longueur d'ondes, qui propose à la fois un festival de la radio et de l'écoute ainsi que diverses actions culturelles. An Avel Vor a pour mission d'organiser la mise en place des ateliers, de fédérer les équipes soignantes et de communiquer autour de cette nouvelle activité.

Le dispositif, financé par la Drac Bretagne, l'ARS et la ville de Brest, s'adresse aux patients hospitalisés en intra-hospitalier.

Une séance tous les quinze jours

Pour se former aux outils radiophoniques, le projet a démarré par une semaine complète d'ateliers. Chaque service de psychiatrie, soignants et soignés, était convié pour une demi-journée dans une salle de réunion transformée en studio cosy. Pour trouver le nom de la radio, une boîte à idées a été installée et de nombreuses propositions recueillies.

Le projet se poursuit à raison d'une séance tous les quinze jours, chaque secteur de l'hôpital ayant droit à cinq séances. Les infirmières proposent aux patients de participer le jour-même, de manière spontanée. « Il faut aussi les protéger : si quelqu'un se sent persécuté, nous allons éviter de le faire venir dans une salle avec des micros. Il ne faut pas que cela les angoisse », précise Françoise Jung, infirmière et ergothérapeute.

Toutes les séances commencent par un échauffement. Pour faire connaissance, Anouk Edmont fait un tour de table micro en main et demande à chacun de donner son prénom, le moyen de transport réel ou imaginaire avec lequel il est arrivé ce matin et un sujet dont il aimerait parler.

Enregistré en tourné-monté, la bande-son est immédiatement diffusée sur les enceintes. « On n'est pas mal pour une première ! » s'enthousiasme Marie-Annick. Parmi les thèmes cités, la nature, les animaux, les arbres, le sport, l'amour, les enfants et la musique.

Débats, micros-trottoirs et beaucoup d’idées

C'est la suggestion de Virginie qui est retenue pour l'émission du jour : l'amour. La conférence de rédaction peut commencer. Les idées ne manquent pas. Laurent tient par exemple à aborder un sujet d'actualité, la « déconjugalisation » de l’allocation adultes handicapés, élément central d'une proposition de loi discutée à l'assemblée au mois de juin à l'Assemblée nationale. [La déconjugalisation de l'AAH a depuis été voté. Elle entrera en vigueur le 1er octobre 2023, NDLR] . Le groupe décide d'en faire un débat, que Laurent co-animera avec une soignante.

Anouk Edmont propose plusieurs formats dont s'emparent les participants : un micro-trottoir, une publicité parodique et une chronique musicale. Les binômes sont formés et disposent de trente minutes pour préparer leurs interventions. Benoît prévient qu'il est « quasi en crise d'angoisse » et préfère quitter l'atelier. Virginie s'éclipse elle aussi discrètement.

Enregistreur en main, une équipe part à la cafétéria et dans les allées de l'hôpital pour tourner un micro-trottoir. « En quoi l'amour est-il fragile ? » « Peut-on avoir deux amours ? » Si tous les patients ne veulent pas se prêter à l'exercice, le dialogue s'engage à plusieurs reprises et Angelo ne manque pas de répartie pour relancer les interviewés.

L'enregistrement de l'émission va démarrer dans les conditions du direct. Silence autour de la table, micros ouverts. « Bienvenue dans le cœur d'artichaut de radio Ciboulot ! », s'élance Anouk Edmont pour ouvrir l'émission, tandis qu'Angelo bruite un cœur qui bat au micro.

Le débat sur l'amour et le handicap fait émerger de précieux témoignages sur la précarité financière des personnes en situation de handicap. « Moi je suis célibataire, j'aimerais bien rencontrer quelqu'un mais je veux avoir le choix de l'amour, ne pas me retrouver sans revenu et être entretenu par ma conjointe si elle gagne plus que le seuil fixé par la loi. Je ne le supporterais pas », explique Laurent.

Plus léger, Angelo partage son choix musical, « Bruxelles je t'aime » d'Angèle, qui évoque la nostalgie du pays natal. Cela permet à Marie-Annick et Laurent de raconter des souvenirs à la campagne et en bord de mer. Les sons, les odeurs, les images de l'enfance... La parole circule et chacun semble trouver une place.

« Sortir de sa bulle »

Bouclée en deux heures, l'émission de vingt minutes sera à peine retouchée par l'équipe d'Oufipo avant d'être mise en ligne sous forme de podcast sur la plate-forme de la web-radio. Marie-Annick a le sourire : « J'étais angoissée en arrivant et, finalement, c'était la détente complète. C'est génial la radio ! Ça aide à sortir de sa bulle et à s'ouvrir aux autres. » 

L'expérience déroute tout autant les soignantes. « En arrivant, on se demande ce que l'on va faire, et finalement ça vient naturellement, s'étonne Françoise Jung. C'est une richesse pour eux et pour nous. »

« Nous ne sommes pas plus à l'aise que les patients avec l'outil radio, moins parfois ! Cela nous fait sortir de notre zone de confort parce que parler en public, c'est difficile ! », confie Marie Bazzaz, qui a participé à plusieurs ateliers.

La diffusion des podcasts sur la plate-forme Oufipo permet de concrétiser et de partager ce travail.  Parmi les beaux souvenirs de cette radio qui n'a pas encore soufflé sa première bougie, un slam improvisé par un patient, l'interview du chanteur Da Silva et du musicien Iomai, accueilli en résidence à l'hôpital pendant quinze jours, ou encore un échange sur le rapport au temps lors de l'hospitalisation.

« C'est une richesse de les écouter, car ils abordent le monde avec leur handicap », souligne Nathalie Marulier, infirmière et permanente d'An Avel Vor. L’équipe du CHRU de Brest note de nombreuses vertus liées à ces ateliers radiophoniques : les émotions qui surgissent de la mémoire, l’esprit d'équipe, l’estime, le dépassement de soi….

À terme, l'association An Avel Vor aimerait que la Radio Ciboulot dispose d'un lieu dédié à l'hôpital et que les soignants puissent parfois animer des ateliers en autonomie. À vous les studios !

*Les émissions de Radio Ciboulot sont disponibles sur https://soundcloud.com/radio-ciboulot

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