Présidentielles : la santé oubliée ?

Marquée par un contexte international très particulier, la campagne présidentielle a peu abordé la santé. Mais on ne pourra pas accuser les organisations infirmières de n’avoir pas tout tenté pour imposer leurs priorités dans le débat. Cet article a été publié dans le n°44 d'ActuSoins Magazine (mars-avril-mai 2022). 

Elections Présidentielles : la santé oubliée ?

© Natacha Soury pour ActuSoins.

En politique, il est rare que les choses se déroulent comme prévu. Bien des candidats, balayés alors qu’ils se voyaient déjà élus, l’ont appris à leurs dépens.

Mais l’incertitude qui affecte les concurrents à une élection vaut aussi pour les thématiques abordées lors d’une campagne.

La preuve : en 2022, après deux années marquées par une pandémie mondiale qui a affecté le quotidien de tous les Français, on aurait pu parier que la santé allait se retrouver au cœur des discussions entre les prétendants à l’Élysée.

Il n’en a étrangement rien été… Cela ne signifie pas que les soignants ne se sont pas mobilisés pour faire valoir leurs préoccupations. Mais le sujet a été confronté à de puissants vents contraires.

« Pendant la pandémie, on a parlé de la crise hospitalière, du manque de respirateurs, de médicaments, de personnel, mais de façon assez consternante, ces thématiques ne sont pas abordées dans le cadre de la campagne, observe le sociologue Frédéric Pierru, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des politiques de santé. On retombe dans une tendance lourde : l’esquive des questions de santé lors des élections législatives et présidentielles. »


Un travers qui relève selon lui d’une « forme caricaturale de dépolitisation des questions de santé ».

Une curieuse éclipse

Cette analyse est partagée par Christophe Debout, infirmier anesthésiste (Iade), cadre de santé, mais aussi chercheur en sciences infirmières et membre de l’Institut « Droit et Santé ».

« On a un peu l’impression que les sujets liés à la santé sont éclipsés dans cette campagne, regrette-t-il. C’est lié à des débats de politique politicienne qui se focalisent davantage sur les personnalités qui se présentent que sur leurs programmes, et bien sûr à la situation internationale, avec la guerre en Ukraine qui polarise naturellement les intérêts des uns et des autres. »

Pour être juste envers les candidats, leurs programmes n’oublient pas totalement les grands sujets de santé : l’état critique des ressources humaines à l’hôpital, la situation des déserts médicaux, la valorisation des carrières des blouses blanches et même l’élargissement des compétences des infirmières y figurent bien souvent en toutes lettres.

Mais que la responsabilité en incombe aux choix faits par les candidats lors de leurs prises de parole ou aux journalistes qui les interrogent, un constat s’impose : ce ne sont pas ces sujets qui polarisent l’attention.

Les sujets incontournables contournés

« Les enquêtes les plus sérieuses montrent que la santé est l’une des deux préoccupations principales des Français, note Frédéric Pierru. Or je n’ai entendu aucune déclaration vraiment importante sur la place de l’hôpital, sur la médecine de ville… »

Et même lorsque la santé est évoquée, ce n’est pas forcément pour se focaliser sur les thématiques les plus pertinentes, regrette le sociologue. « Il y a des thèmes incontournables, comme l’échec du virage ambulatoire ou encore la dépendance envers l’extérieur pour les produits pharmaceutiques, et qui pourtant sont contournés », se désole-t-il.


Christophe Debout, de son côté, remarque que les rares fois où les thèmes liés à la santé sont abordés, ils le sont par le petit bout de la lorgnette. « Il est dommage que les problématiques de santé ne soient pas vues dans une perspective plus systémique », déplore l’Iade.

Celui-ci estime par exemple que sur la question des déserts médicaux, le débat ne devrait pas porter sur les limites à la liberté d’installation des médecins, comme c’est souvent le cas, mais sur la question de savoir si les forces existantes sont bien employées. « On forme des professionnels, et notamment des infirmiers, avec un haut niveau de compétence, on les prépare à un certain degré d’autonomie mais, dans la pratique, ces professionnels sont bridés et ils sont sous-utilisés », regrette le chercheur.

L’impasse sur les questions de fidélisation

Autre exemple : Christophe Debout reconnaît que pour faire face au problème de ressources humaines, il est certes important de recruter massivement, comme le proposent presque tous les candidats quand, timidement, ils se risquent à aborder le sujet.

Mais il faut également s’intéresser au problème de la fidélisation qui passe, selon lui, bien souvent sous le radar.

« Si on regarde les chiffres de Parcoursup, on ne peut que constater que la profession infirmière est très attractive, note-t-il. Mais souvent, dès le premier stage, les étudiants ont un choc. »

Voilà le premier symptôme du phénomène d’attrition que connaît la profession, remarque l’infirmier. « Comment gérer le décalage entre l’image qu’on se fait du métier et la réalité ?, poursuit-il. Comment faire en sorte que les environnements professionnels cessent de se dégrader ? »

Les organisations infirmières sur le pont

Autant de questions sur lesquelles les discours des candidats font quasi-systématiquement l’impasse… ce qui ne conduit pas les organisations représentant la profession infirmière à baisser les bras.


On a même assisté de leur part, au début de la campagne, à une véritable floraison de plateformes, revendications, recommandations et autres listes de propositions.

C’est ainsi que l’Ordre national des infirmiers (ONI) a présenté le 14 février dix recommandations à l’usage de candidats. Les syndicats d’infirmiers libéraux (idels) n’ont pas été en reste : le Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux (Sniil), la Fédération nationale des infirmiers (FNI), et le Syndicat autonome des infirmières et infirmiers libéraux (Saiil) ont chacun présenté leur arsenal de propositions en début d’année. Le Collège infirmier français (CIF) a quant à lui dévoilé en février une liste de revendications aux prétendants à l’Élysée…

Un collectif d’organisations composé de l’Association nationale française des infirmières et infirmiers diplômés et des étudiants (Anfiide), de l’Association nationale des puériculteurs diplômés et des étudiants (ANPDE), de la Fédération nationale des étudiants en soins infirmiers (Fnesi), du Comité d’entente des formations infirmières et cadres (Cefiec), de l’Union nationale des associations d’Ibode (Unaibode) et du Syndicat national des Ibode (Snibo) a même été jusqu’à inviter les porte-paroles des candidats à s’exprimer lors d’une émission en ligne diffusée en direct pendant toute une journée début mars.

Seulement cinq concurrents sur douze ont envoyé des représentants, mais cet exercice a constitué un moment clé pour mettre en avant les préoccupations infirmières.

Unanimité sur le premier recours infirmier

Fait notable : en dépit de l’apparent désordre dans lequel elles ont été présentées, les idées portées par ces diverses organisations infirmières allaient toutes dans le même sens.

La création d’un rôle d’infirmier référent, à l’instar du médecin traitant ou du pharmacien référent, se retrouvait ainsi dans quasiment tous les travaux. Idem pour le développement du premier recours infirmier, largement plébiscité.

Quant à l’élargissement des compétences (vaccination, consultation infirmière, prescription, etc.), il était également dans toutes les têtes.


Une belle unanimité qui laisse entrevoir un espoir : celui que les candidats, derrière leur apparente indifférence aux préoccupations infirmières, soient tout de même touchés d’une manière ou d’une autre par le message concordant que la profession cherche à faire passer sous des formes si diverses.

Le prochain président, même s’il n’en a rien laissé paraître pendant la campagne, pourrait bien se remémorer le message infirmier le moment venu.

Adrien Renaud

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