Détecter la maltraitance chez les personnes âgées

En intervenant au domicile de leurs patients âgés, les infirmières libérales peuvent être témoins d’actes de maltraitance commis à leur encontre. Néanmoins, il n’est pas toujours facile de les détecter, voire de prendre du recul sur sa propre pratique. Comment réagir et agir ? Cet article a été publié dans le n°40 d'ActuSoins Magazine (mars 2021).

© iStock/bbbrrn

« Il est très important que les infirmières libérales (idels) ne s’intéressent pas uniquement aux certitudes, une simple suspicion d’un acte de maltraitance ne doit pas les empêcher d’agir », lance en guise d’introduction le Pr Frédéric Bloch, chef du service de gériatrie au CHU Amiens-Picardie.

Quatre foyers de maltraitance peuvent être recensés : la personne elle-même, sa famille et son entourage, les soignants et les institutions en tant que telles. En intervenant quotidiennement au domicile de leurs patients, elles sont bien placées pour détecter ces foyers.

Elles doivent, de ce fait, prêter attention à sept types de maltraitances identifiés : les violences physiques, les violences psychiques (infantilisation, insultes), les négligences physiques ou les négligences psychologiques volontaires ou involontaires (ne pas répondre aux besoins de quelqu’un), les violences civiques (prendre les papiers d’identité de quelqu’un, lui interdire de sortir de chez lui), la maltraitance financière (prendre la carte bleue) et la maltraitance sexuelle.

Savoir repérer des situations de maltraitance

Il n’est pas toujours aisé de détecter ces violences, mais des événements ou des comportements doivent alerter : par exemple, si le patient âgé était une personne joyeuse et ne l’est plus, des blessures, des hématomes, une perte de poids inexpliquée, une mauvaise hygiène qui s’installe, une apparence négligée ou encore des chutes à répétition.

De même, lorsque la personne âgée devient méfiante, manifeste des signes de peur, des mouvements de recul ou d’opposition, se détourne ou est sujette à des changements d’humeurs inexpliqués.  

Il faut aussi observer l’état général de la maison et le lieu de vie la personne âgée : dispose-t-elle de sa propre chambre ou est-elle reléguée dans un coin de la maison, a-t-elle accès à son téléphone, y a-t-il un cadenas sur le frigo ?

L’infirmière doit également faire attention à la façon dont les autres membres de la famille parlent au patient, s’assurer que l’un d’eux n’est pas surprotecteur ou surcontrôlant, « ce qui peut être révélateur de maltraitance », indique Isabelle Gillet, responsable de la plateforme nationale d’écoute 3977 Allo Maltraitance.

L'infirmière est tenue de toujours se mettre en posture d’écouter la plainte de la personne, s’il y en une, afin qu’elle soit exprimée.

Des aidants en difficulté et maltraitants

 « Il existe des situations maltraitantes que l’on pourrait penser devoir tolérer mais qui, au contraire, impliquent une réaction et une action de la part du professionnel de santé », souligne le Pr Bloch.

C’est le cas par exemple lorsque l’aidant d’une personne âgée a des troubles neurocognitifs et peut, de ce fait, avoir un comportement inadapté voire devenir maltraitant.

Une situation qu’a connue Laurent Suzan, idel dans les Bouches-du-Rhône. « Je suis intervenu chez une patiente en fin de vie, dont l’aidant naturel, son fils, avait tout comme elle, des problèmes psychiatriques, se rappelle-t-il. Très rapidement, nous nous sommes rendu compte qu’il ne lui donnait ni à boire, ni à manger. »

L’équipe, à savoir le Centre communal d’action sociale (CCAS), le médecin traitant, le kinésithérapeute et les idels, a décidé de manière concertée de faire hospitaliser la patiente, puis de la faire admettre en maison de retraite car l’aidant n’était pas apte à sa prise en charge.

Trouver la juste place

Marie-Laure Tatonie, Idel également dans les Bouches-du-Rhône, s’est pour sa part retrouvée dépourvue et impuissante lorsqu’elle a eu à gérer une situation considérée comme de la maltraitance. « Nous intervenions chez un couple, pour un patient de plus de 90 ans, afin d’effectuer sa toilette, raconte-t-elle. Sa femme avait, selon nous, l’habitude de régenter toute la famille mais pas de façon bienveillante. Nous étions aussi la énième équipe d’infirmières à intervenir. »

Au fur et à mesure des interventions, l’équipe découvre que le mari a des problèmes intestinaux car sa femme lui fait manger de la nourriture avariée, qu’il n’a pas accès à du linge propre. « Un matin, nous avons aussi appris, par l’épouse elle-même, qu’elle avait fait dormir son mari par terre, par punition pour s’être souillé », relate Marie-Laure Tatonie.

Le cabinet a tenté des actions, notamment en appelant les pompiers, « mais l’épouse ne les laissait pas rentrer,ajoute-t-elle. Dès que nous envisagions des actions, notamment avec le médecin traitant, tout se bloquait, jusqu’à ce que l’épouse décide de ne plus faire appel à nous. Nous nous sommes vraiment sentis impuissantes par rapport à cette situation, car nous ne savions pas vers qui nous tourner, ni comment agir. Cela m’interroge aussi sur ma juste place. »

« Le rôle des Idels est d’alerter en cas de suspicion de maltraitance », rappelle le Pr Bloch. Selon le rapport de confiance qu’elles ont avec la personne âgée, elles peuvent essayer d’en parler directement avec elle. Mais en aucun cas la situation ne doit rester dans le huis clos des intervenants et de la famille. Le professionnel doit également, dans la mesure du possible, échanger avec la personne mise en cause.

Des solutions intermédiaires

Face à un doute ou à un cas avéré de maltraitance, l’Idel a plusieurs moyens d’actions. En situation d’urgence, bien entendu, il faut immédiatement appeler les autorités compétentes. Les équipes peuvent également agir en concertation. C’est notamment la méthode choisie par Laurent Suzan. « Lorsque j’ai découvert que la fille d’une patiente la maltraitait verbalement, j’ai essayé de temporiser, se souvient-il. L’aidante était en burn out et ne voulait pas le reconnaître. La fatigue générée par la prise en charge des personnes âgées à domicile génère souvent de la maltraitance. »

En concertation avec le médecin traitant, une solution intermédiaire a été trouvée en faisant prendre en charge la patiente, trois jours par semaine, dans une unité dédiée aux personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. « L’aidante s’est sentie aidée et, n’étant plus en situation de crise, elle a pu se ressourcer et les violences ont disparu », indique Laurent Suzan.

« En tant que soignant, poursuit-il, notre rôle est de trouver des solutions qui ne passent pas forcément par des déclarations ou des mains courantes, sauf en cas de violences physiques, pour lesquelles il faut agir vite pour protéger les personnes. Nous avons un rôle décisif dans le choix de solutions intermédiaires, notamment pour ne pas casser la cellule familiale lorsque c’est possible. »

Les dispositifs d’écoute

Les soignants, comme tout un chacun, peuvent également contacter la plateforme nationale 3977 Allo maltraitance qui permet de faire part de situations de maltraitance ou de doute. Ce dispositif d’écoute permet d’obtenir des conseils de la part d’écoutants médico-sociaux et d’un accompagnement pour la prise en charge d’une situation.

Les écoutants de la plateforme 3977 prennent l’appel, créent le dossier avec des informations sur l’appelant, la victime, éventuellement la personne mise en cause et l’exposé du problème. Le dossier est ensuite envoyé au Centre Alma départemental correspondant - émanation locale de la plateforme - pour assurer un suivi.

« Le dossier est analysé par les bénévoles référents du centre, qui vont recontacter l’appelant afin de mieux comprendre la problématique », explique Claude Lepresle, président d’Alma Paris. « Leur analyse globale d’une situation leur permet d’orienter les appelants vers des partenaires pertinents au regard d’une situation, par exemple les services sociaux, les services juridiques, de police, les Centres médico-psychologiques (CMP) », complète Isabelle Gillet, responsable de la plateforme.  Ils identifient la bonne ressource pour répondre à la problématique.

En 2020, les idels étaient seulement 2 % à avoir appelé le 3977, « soit parce qu’elles ne nous connaissent pas, soit parce qu’elles n’osent pas », regrette Isabelle Gillet. Enfin, si la personne âgée refuse toute mesure, il ne faut pas hésiter à déclencher des signalements de vulnérabilité auprès du juge des contentieux de la protection. 

Laure Martin

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Et les soignants ?

« Il peut y avoir des comportements maltraitants, sans pour autant que la personne soit maltraitante, souligne le Pr Bloch. En revanche, si cette personne ne le reconnaît pas ou ne s’améliore pas, dans ce cas-là, elle devient maltraitante. » Cette nuance est importante pour les soignants qui peuvent aussi, sans nécessairement s’en rendre compte, faire preuve d’une attitude maltraitante. 

« Il faut par exemple éviter toute fausse bientraitance qui serait maltraitante, met en garde le Pr Bloch. C’est le cas lorsque le soignant va afficher un certain paternalisme, une familiarité inadaptée ou encore infantiliser la personne âgée. » « Il importe de toujours demander au patient quel est son bien-être et de ne pas le décider à sa place,rappelle Claude Lepresle. En aucun cas nous ne sommes en droit d’ignorer la capacité décisionnelle d’une personne. »

Cette question de respect de la volonté de la personne fait référence aux notions de dépendance et d’autonomie. « Souvent, on confond les deux, prévient le Pr Bloch. Il est tout à fait possible d’être autonome, c’est-à-dire de savoir les actions que nous voulons pour nous-même, mais être dépendant pour les accomplir. »

« C’est important pour les idels d’échanger sur ce sujet, car lorsqu’on exerce seul, on n’a souvent aucun recul sur sa pratique, estime le Pr Bloch. Un regard extérieur, une réflexion en équipe, permet d’analyser ses propres conduites, de réfléchir aux solutions à mettre en œuvre, et de faire attention à son épuisement, qui peut être source de maltraitance. »

« Lorsque je suis chez une patiente et que j’entends d’autres intervenants professionnels l’appeler ″mamie″, ″maminette″, je rectifie le tir immédiatement, signale Laurent Suzan. Personnellement, je vouvoie mes patients et je les appelle par leur nom de famille. Le rapport est d’ailleurs plus sain et les personnes âgées relèvent la tête. L’infantilisation et la familiarité sont des pratiques à proscrire. Il faut savoir garder une certaine distance, également pour nous protéger. »

Certaines formations permettent de sensibiliser les soignants aux différentes formes de maltraitance, pour éviter qu’ils en soient eux-mêmes à l’origine. « L’analyse de pratiques est une approche vraiment très importante », confirme Claude Lepresle, précisant que le réseau Alma dispense des formations, régulièrement en Ehpad par exemple, mais plus rarement pour les libéraux.

L’info en plus

La loi du 28 décembre 2015 d’adaptation de la société au vieillissement, a créé la Commission pour la lutte contre la maltraitance et la promotion de la bientraitance, une instance conjointe du Haut Conseil de la Famille, de l’Enfance et de l’Âge (HCFEA) et du Comité National Consultatif des Personnes Handicapées (CNCPH).

Installée le 19 mars 2018, la Commission a publié le 18 janvier 2019 une « note d’orientation pour une action globale d’appui à la bientraitance dans l’aide à l’autonomie » afin de définir les éléments d’une action collective de lutte contre la maltraitance et de promotion de la bientraitance.

Pour plus d’informations : https://solidarites-sante.gouv.fr/affaires-sociales/personnes-vulnerables/maltraitance-des-personnes-vulnerables/article/commission-lutte-contre-maltraitance-et-promotion-bientraitance#La-lt-lt-note-d-orientation-pour-une-action-globale-d-appui-a-la-nbsp

Cet article a été publié dans le n°40 d'ActuSoins Magazine (mars - avril - mai 2021)

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