Covid-19 : quels enseignements pour les infirmiers libéraux ?

Depuis maintenant plusieurs semaines, les infirmières libérales sont sur le front. Face à l’épidémie de Covid-19, elles sont les premières appelées pour prendre en charge les patients en ville. Quels enseignements pourront-être tirés de cette situation ? Le point.

Cet article est initialement paru dans le numéro 36 d'ActuSoins magazine (MARS 2020). Il fait partie de la "Une" sur le Coronavirus (8 pages réservées aux abonnés). Pour s'abonner à ActuSoins Magazine (plus de 70 pages d'informations professionnelles, de reportages et d'enquêtes exclusives), c'est ICI.

Covid-19 : quels enseignements pour les infirmiers libéraux ?

©Christophe Petit Tesson/EPA/MAXPPP

« Il va falloir dresser le bilan de cette crise lorsqu’elle sera terminée, lance Ghislaine Sicre, présidente de Convergence infirmière. Les professionnels de santé sont au front, les médecins et les infirmières en première ligne. » Et ils n’ont pas le choix.

Pourtant, ils sont loin d’être correctement protégés face à ce virus, mettant leur santé, celle de leurs proches et des patients en danger. Masques, gants, surblouses et solutions hydro-alcooliques (SHA) font largement défaut.


En attendant en ravitaillement des stocks, « on s’arrange entre nous, on essaye de trouver des solutions pour obtenir des blouses, des masques, on appelle les carrossiers », indique Ghislaine Sicre. Le système D est de rigueur.

Certaines infirmières libérales (idels) installent des sas de décontamination chez elles ou à l’entrée du domicile des patients, d’autres se fabriquent des masques en tissu.

« Pour les masques et les SHA, cela aurait vraiment pu être beaucoup mieux géré, estime Catherine Kirnidis, présidente du Syndicat national des infirmières et infirmiers libéraux (Sniil). On marche sur la tête. On se retrouve sans rien, on est obligé de faire appel à la solidarité des gens alors qu’en Chine, ils étaient couverts de la tête aux pieds. Il faut permettre aux soignants de travailler en toute sécurité. Sinon, qui va soigner les patients ? »

Des stocks à l’avenir ?

Comment éviter qu’une telle situation ne se reproduise à l’avenir ? «  Cette crise sanitaire nous permet de constater qu’il n’y a aucun stock d’Etat, dénonce Daniel Guillerm, président de la Fédération nationale des infirmiers (Fni). Le matériel est disséminé à droite et à gauche, il va donc falloir en faire des stocks d’Etat car nous allons de nouveau être exposés à des pandémies. Le pouvoir régalien doit aussi organiser un circuit de distribution réactif, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. »

« Les idels devraient toutes disposer d’un stock de 150 masques FFP2 dans leur cabinet et à chaque péremption, elles devraient pouvoir les retourner à la pharmacie et obtenir un stock neuf », propose Ghislaine Sicre. « La problématique du stock de matériels va devoir être complètement revue eu égard aux enseignements que nous allons tirer de cette expérience », soutient Patrick Chamboredon, président de l’Ordre national des infirmiers (Oni). La profession va devoir défendre et porter ce sujet auprès des instances. Je vais l’appeler de mes vœux. » 

Une revalorisation pour la profession

Une infirmière libérale messine chez une patiente pendant l'épidémie de Coronavirus

© Une infirmière messine chez une patiente pendant l'épidémie de Coronavirus. PHOTOPQR/Le Républicain Lorrain/Pascal Brocard.

Cette crise sanitaire va aussi être l’occasion pour les idels de formuler des revendications concernant leur reconnaissance. « Tout le monde se rend compte que nous sommes capables de faire des choses qui ne se voient pas habituellement, indique Catherine Kirnidis. Aujourd’hui, nous souhaitons une reconnaissance ″tout court″, et qu’on arrête de nous dire que nous coûtons trop chers, que nous faisons trop de soins, trop de nursing. » 

Côté rémunération, « les tutelles doivent tirer comme enseignement qu’il faut arrêter de sous payer les professionnels de santé formés, insiste la présidente de Convergence Infirmière. Le partage des compétences, je veux bien, mais ce sont des gens formés qui sont nécessaires auprès des patients, ce sont les idels qui sont réquisitionnées pour prendre en charge les patients atteints du Covid-19, ce sont les idels qui vont travailler et non les infirmières des Services de soins infirmiers à domicile (Ssiad) qui se mettent en arrêt maladie ! »

Cette crise sanitaire pourrait ainsi laisser entrevoir une évolution de la cotation des actes infirmiers dans certains domaines. Les idels, formées à l’hygiène et aux gestes barrières, transmettent les recommandations à leurs patients, dans le cadre d’actions d’éducation et de prévention aujourd’hui bénévoles. « Cela nous prend du temps dans notre tournée, et en ce moment, cela me rajoute 1 h 30 », fait savoir Ghislaine Sicre, qui entend bien, une fois la crise passée, le faire savoir aux tutelles. « Une cotation devrait être créée pour acter le rôle des idels dans l’Education thérapeutique des patients, approuve Daniel Guillerm. Cela mobilise du temps. »  

« Nous le faisons tout le temps, rappelle Catherine Kirnidis. Nous sommes une ressource importante, essentielle, qui a été sous-estimée, sous-utilisée, négligée pour l’accompagnement, la coordination et la prévention. Nous sommes présents et nous sommes au charbon, nous remplissons notre mission de santé publique, car c’est de l’ordre de la santé publique de faire du lien, de la prévention et de la surveillance. »

Revoir les valeurs et affirmer les priorités

Cette crise sanitaire met plus que jamais la profession sur le devant de la scène. « Il semblerait que jusqu’à présent, les pouvoirs publics n’aient pas réalisé à quel point nous sommes importantes et toujours là, poursuit Catherine Kirnidis. C’est malheureux qu’il faille une crise pour qu’ils s’en rendent compte. »

« La technostructure semble aujourd’hui découvrir la richesse que constitue le secteur libéral infirmier et l’importance de la profession dans la réalisation des soins primaires, ironise Daniel Guillerm. Les tutelles découvrent que nous sommes capables de nous organiser entre nous car nous sommes soumis depuis toujours à la continuité des soins. C’est une plus value pour le système de santé. Nous avons un tissu d’idels qui maillent le territoire et qui peuvent être mobilisées. »

Pour le président de la Fni, c’est peut être le moment de consacrer le triptyque socle que représentent les médecins généralistes, les infirmières libérales et les pharmaciens. « Il faut que cela soit périmétré de manière claire dans les textes réglementaires et législatifs qui doivent affirmer que la coordination clinique de proximité s’appuie sur ce socle, car les politiques ont une faculté d’oublier très vite », insiste-t-il, estimant que l’organisation de la gestion de la crise par les idels apporte du crédit à la profession.

Avec cette crise, « nous constatons aussi que dès qu’il y a un problème de santé, tout le pays s’arrête, observe Ghislaine Sicre. Jusqu’à présent, les stratégies sanitaires ont été délétères, l’argent n’a pas été mis là où il fallait. Cette crise va peut-être remettre des valeurs en avant et peut-être que nous serons mieux considérées. »

Poser des dogmes

Cette crise aurait-elle pu être mieux anticipée ? « Je pense que les dirigeants français n’ont pas pris la mesure de la dangerosité du Covid-19 et de sa contagion, soutient Ghislaine Sicre. Chez les jeunes, la maladie se dégrade très vite. Il aurait fallu mettre en action la filière pour la production de masques et pour des SHA. Le ministère aurait du comprendre. »

« C’est difficile à dire, estime pour sa part Daniel Guillerm. Nous sortons d’une période troublée entre les attentats, les problématiques climatiques, sociales et aujourd’hui cette crise sanitaire… Une chose est sûre, le système va devoir se réorganiser autour de cette notion d’urgence de masse. Aujourd’hui, il y a des dogmes à poser. »

Peut être que le mot « confinement » aurait également pu être mentionné plus clairement. « Il y a eu un surinvestissement politique au détriment d’un surinvestissement opérationnel, ajoute le président de la FNI. Mais aujourd’hui, la question n’est justement pas d’être dans la polémique, mais d’être dans l’opérationnel et de trouver des réponses. Pour le reste, on verra. Il va y avoir des enseignements à tirer pour mieux faire la prochaine fois. »

Laure Martin

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Le télésoin : une pratique à pérenniser

Il commençait à se faire attendre. La crise sanitaire à accéléré le processus. Un arrêté publié au Journal officiel le 20 mars autorise désormais les idels à pratiquer le télésoin, c'est-à-dire la pratique de soins à distance utilisant les technologies de l’information et de la communication mais uniquement à titre dérogatoire jusqu’au 31 mai 2020.

Le texte précise que « les personnes dont le diagnostic d'infection à Covid-19 a été posé cliniquement ou biologiquement pourront bénéficier d'activités de télésoin même si elles ne remplissent pas les conditions de droit commun, notamment parce qu'elles n'ont pas réalisé au préalable une première consultation en présentiel avec un idel ».

Le télésuivi, coté 1AMI3.2, doit être prescrit par un médecin afin d’être réalisé par l’infirmière en toute autonomie, de préférence par vidéotransmission avec le patient ou par téléphone si les équipements du patient et de l’idel ne le permettent pas. Il est réalisé en utilisant les moyens technologiques actuellement disponibles (site ou application sécurisé via un ordinateur, une tablette ou un smartphone, équipé d’une webcam et relié à internet, ou à défaut, un téléphone).

L’infirmière doit préalablement recueillir des informations sur le patient ainsi que le plan de soins prescrit par son médecin. Les critères d’éligibilité des patients au télésuivi sont les mêmes que les critères d’éligibilité au suivi en présentiel. Si l’idel estime que les conditions ne sont plus réunies pour lui permettre d’exercer le télésuivi, il se rend alors chez le patient afin de réaliser une surveillance en présentiel et en informe le médecin traitant qui ajustera la prescription de suivi infirmier le cas échéant.

L’infirmière doit bien entendu envoyer les informations au médecin traitant pour la coordination. « Cette crise sanitaire est le moment, pour les infirmiers, de s’emparer du télésoin, martèle Patrick Chamboredon, président de l’Ordre national des infirmiers (Oni). Pour le moment, elles peuvent l’exercer à titre dérogatoire, mais il s’agit d’une fenêtre d’opportunité, d’un test grandeur nature, pour montrer que nous sommes capables. »

Pour le président de l’Oni, le télésoin est une nouvelle méthode de l’exercice clinique infirmier, mais il constitue également une mesure barrière qui protège le soignant ainsi que le patient. « Pour le moment, le télésoin reste dérogatoire, mais il pourrait être étendu à la prise en charge de nombreuses pathologies, et faire partie intégrante du rôle des infirmiers, estime-t-il. C’est vraiment important pour la profession et l’Oni va s’y atteler. »  

 

TEMOIGNAGES

« Il faut définir l’organisation du pays en cas de crise »

Claudine Gillant, idel en banlieue de Nancy

« Aujourd’hui, on constate que les idels sont sur le terrain et isolées car les Ssiad se désengagent tout comme l’HAD et les aides à domicile. Donc il ne reste que nous. D’ailleurs, je pense que cela va permettre à l’ensemble de la profession de négocier des augmentations. Aujourd’hui, nous n’avons plus du tout de réserve pour nous protéger. Peut-être que les instances ont estimé que cela coûtait trop cher… Mais pour autant nous ne lâchons pas le morceau.

Nous nous organisons en Lorraine. Nous avons fait appel à tout le monde : aux magasins de bricolages, aux épiceries du coin, aux vendeurs de voiture ou encore aux mairies qui devraient mettre à notre disposition des voitures de service pour nos tournées afin de les décontaminer plus facilement.

C’est incroyable ce réseau de solidarité. Mais il n’est pas normal que nous devions faire appel à des généreux donateurs pour nous protéger. On ne peut pas laisser un pays sans armes lorsqu’il faut se battre.  Sur le terrain, nous avons créé des équipes Covid-19 entre cabinets infirmiers afin que des équipes d’idels dédiées ne prennent en charge que des patients infectés.

Mais ce qui est incompréhensible, c’est que dans la rue, nous remarquons que des gens qui se tiennent encore par la main. Notre histoire épidémique est très ancienne et les gens n’ont pas l’air de réaliser. Encore plus en milieu rural, à la campagne, où ils ont l’impression de ne pas être concernés. A l’avenir, il faut clairement travailler sur la communication, sur le sens civique, sur le collectif, sur l’éducation populationnelle. Il faut aussi être capable de mettre en place des cellules de crises afin de décrire, en amont, l’organisation du pays en cas de crise Aujourd’hui, dans aucun domaine cela n’a été fait. »

« Il faut écouter le terrain »

Eve Claiser, idel en Moselle  

« Notre organisation en Equipe de soins primaires (ESP) nous a permis d’anticiper et de nous organiser pour avoir accès à du matériel comme les masques et les solutions hydro-alcooliques. Nous en utilisons depuis toujours donc nous avons du stock. Pour les masques, nous avons pu en donner à nos collègues ainsi qu’à nos patients pour les protéger. Le but n’est pas de paniquer les gens mais de nous protéger et de ne pas mettre en difficulté nos collègues.

Notre organisation en ESP, notre maillage, nous a permis de nous entraider. J’ai recensé les besoins des uns et des autres et j’ai passé commande. Mais ce travail reste usant psychologiquement. C’est difficile car il n’y a pas grand monde au téléphone.

Les ESP sont un modèle à suivre et à développer. C’est l’un des intérêts du plan Ma Santé 2022 qui permet de mettre en place de façon claire, précise et concise, un fonctionnement uniforme sur le terrain. Bien entendu, dans les semaines qui suivent, il va falloir s’adapter. Dans les hautes sphères de décision, il faut qu’ils nous écoutent, qu’ils écoutent les retours terrain pour que nous puissions nous organiser au mieux. » 

« A l’échelle des pouvoirs publics, notre considération doit être actée »

Jack Horte, IDEL à Bahn (Pyrénées-Orientales), utilise un masque confectionné par son épouse. © DR

Jack Horte, idel à Baho (Pyrénées-Orientales)

« Sur un plan sociétal, cette crise met en avant le métier d’infirmier et plus particulièrement la place de l’idel dans la société. Bien que malmenés ou parfois oubliés par les pouvoirs publics, les idels  représente un maillon essentiel de la chaîne de soins de proximité, d’urgence et de santé publique. Nous avons un rôle primordial dans la coordination médicale et pharmaceutique. La crise le démontre.

A l’échelle des pouvoirs publics, notre considération doit être actée. L’infirmier n’est pas un ouvrier du soin. Nous sommes une profession de santé à part entière, nous avons des compétences intellectuelles, des capacités d’analyse, de leadership et de coordination. Les pouvoirs publics doivent le reconnaître et prévoir une revalorisation financière et statutaire.

Par ailleurs, sur le terrain, au sein de notre MSP (maison de santé pluriprofessionnelle), nous nous sommes organisés entre les cinq cabinets d’idels et avons utilisé les réseaux de chacun pour nous préparer à la vague d’infection. Nous avons aussi eu l’idée de mettre en commun nos patients Covid-19 afin d’organiser une tournée dédiée. Une véritable identité infirmière est née avec une réelle solidarité. La crise nous fait prendre conscience que d’un point de vue structurel, il pourrait être intéressant de miser davantage sur les effets du réseau, sur notre complémentarité entre membres de la MSP, sur la pluridisciplinarité, afin d’être plus efficaces en cas de problème.

L’esprit de la MSP est récent, et parfois, nous restons encore dans un contexte individuel. Il va être important de travailler ensemble plus souvent car en agglomérant l’ensemble des compétences de chacun, nous avons des résultats plus efficients que tout seul. Nous estimons également que, face à l’expérience malheureuse que nous vivons par rapport au manque de matériel de protection, nous allons devoir à l’avenir effectuer nos propres réserves. »

Propos recueillis par L.M

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