Masques absents ou moisis et effets d’annonce : pour les infirmiers réunionnais, la coupe est pleine !

Avec 94 cas déclarés mardi 24 mars, La Réunion a dépassé son seuil épidémique fixé à 85. Si l’île avait jusqu’ici un peu d’avance sur la métropole, ce délai favorable est en train de rétrécir comme peau de chagrin selon les infirmiers réunionnais. En cause, une gestion tardive du risque, aux conséquences amplifiées par l’éloignement de la métropole. Anne-Laure Albisetti, présidente du syndicat national des infirmiers et infirmières réunionnais (SNIIL) et Sébastien Lallemand, président du syndicat national des infirmiers de La Réunion (FNI), expliquent les raisons d’un ras-le bol qui vire à la franche colère.

Masques absents ou moisis et effets d'annonce :  pour les infirmiers réunionnais, la coupe est pleine !

Masques FFP2 moisis. Capture d'écran d'une vidéo prise par le Dr Rémy Mammias, un médecin généraliste à la Réunion.

Pour Sébastien Lallemand (FNI), les infirmiers « n’ont plus confiance dans leurs instances ».

En cause, un problème de communication récurrent de la part de l’ARS et de la préfecture. « Depuis des semaines, nous attendons des masques. Le mardi 17 mars on nous a annoncé pour le 19 mars des masques que l’Etat devait livrer. Nous n’avons rien reçu. Dimanche 22 mars, lors d’une conférence de presse, la Directrice générale de l’ARS a annoncé un déblocage de masques du stock de réserve datant de H1N1, disponibles dès lundi en pharmacie. En fait, non, l’annonce était faite sans coordination avec l’URPS pharmaciens. Déstocker, charger, livrer, ça prend du temps :  les premières livraisons ont été faites mardi et pas partout. A la longue, ces effets d’annonces non suivis d’effets, c’est usant et la confiance s’émousse. »

Et cela d’autant plus que les premiers stocks livrés, mardi 24 mars, ont déclenché l’indignation des bénéficiaires : beaucoup étaient moisis et inutilisables !


Pour Sébastien Lallemand, c’est la goutte qui fait déborder le vase. « J’ai bien conscience que l’ARS fait ce qu’elle peut, à 10 000 km de Paris, avec les moyens que la métropole veut bien lui accorder. Le problème est national, pas que régional. Mais promettre sans tenir, juste pour calmer les esprits, ça ne fait que mettre de l’huile sur le feu. La perte de confiance de la profession envers ses instances est actée et c’est fâcheux. »

Quid des recommandations de bonne pratique ?

Autre sujet de contestation, l’absence de recommandations sur les bonnes pratiques professionnelles à l’ère du Covid-19. « On n’a pas d’informations fiables, opposables, sur des questions importantes comme la décontamination du matériel et des surfaces, sur l’usage ou non des gants. On entend ici et là un peu tout et autre chose sur les risques de contamination par les vêtements, la peau, les cheveux, la voiture. On aimerait que les sociétés savantes se prononcent, que l’ARS nous aide sur ce point, au lieu d’en être réduits à écouter les avis des uns et des autres sur les réseaux sociaux », conclut Sébastien Lallemand.

Sur ce sujet, Anne-Laure Albisetti (SNIIL) a beaucoup à dire elle aussi : « En effet, on ne nous dit pas comment éviter la propagation, en dehors des gestes barrière. On nous dit que les masques doivent être changés toutes les trois heures, puis, comme il y a pénurie, ça devient quatre heures et même huit heures ! On se moque de qui ? Nous, infirmiers libéraux, en étant sur le terrain, au domicile des patients, on peut se trouver en face de porteurs sains et contaminer nos patients. Quel infirmier peut accepter ça ? »

Déraisonnable 

En colère contre ce qu’elle nomme « une ingérence de la gestion de crise Covid-19 », Anne-Laure Albisetti appelle la profession à une cohésion morale avec tous les autres acteurs du système de santé : « Nos URPS, médecins, IDEL, pharmaciens, biologistes, sont sur le pied de guerre depuis des semaines : ils ne cessent d’alarmer l’ARS et le préfet sur l’ampleur de la crise sanitaire qui se profile. » Entendus ? Anne-Laure Albisetti en doute.

Dans un tel contexte, comment les IDEL réunionnais répondent-ils à la demande ? « De manière remarquable, puisque, selon les chiffres de la CGSS (ndlr, Caisse Générale de Sécurité Sociale), deux infirmiers sur trois se déclarent prêts à prendre en charge des patients atteints - ou suspects de l’être - du Covid-19. Mais ce serait totalement déraisonnable de partir au front sans armes ! Ce serait suicidaire et même criminel puisque nous participerions d’autant plus à la propagation du virus. »

Vers des tournées dédiées Covid-19

Le mot d’ordre est donc de revoir les pratiques professionnelles, avec un maximum de télé-suivi. Au moins un point sur lequel les IDEL sont d’accord avec l’ARS : lors de la conférence de presse de ce mardi 24 mars, le Dr Martine Servat, directrice de l’animation territoriale et du parcours de santé, a annoncé fermement que les pratiques professionnelles devaient se concentrer désormais sur la téléconsultation, hors urgences.

Pas de souci pour les IDEL : « A La Réunion, en période cyclonique, ça arrive que nous ne puissions pas passer chez les patients. Beaucoup sont autonomes pour gérer leur glycémie ou leurs traitements. Au lieu de préparer le pilulier à la journée, on le fait à la semaine. On appelle, on reste disponible depuis notre cabinet et on ne se déplace qu’en cas de force majeure. Et nous pensons à mettre en place des tournées dédiées Covid-19. »

Du côté des syndicats hospitaliers, la grogne monte aussi. La CFDT-Santé, lundi 23 mars, a menacé d’exercer son droit de retrait si les moyens de protection s’avéraient insuffisants. Ambiance.

L’isolement DOM, un risque amplifié

Contrainte, la profession s’organise. Comme en métropole. Sauf qu’un paramètre essentiel est à prendre en compte : La Réunion est à 10 000 kilomètres de Paris. Hors de question de transférer en métropole des grands insuffisants respiratoires.

En cas d’explosion épidémique, comme le vit la région Grand Est, La Réunion devra faire face seule. Avec seulement 140 lits de réanimation. Un ratio dans la moyenne nationale, mais si l’épidémie prend des proportions incontrôlables, il n’y aura pas de délestage possible sur une autre région, comme en métropole.

Aucune des îles voisines, Maurice, Madagascar ou Mayotte, n’est en mesure de prendre le relais. Et les infirmiers réunionnais, comme la plupart des professions de santé sur l’île, sont en première ligne pour sentir passer le vent du boulet.

Mireille Legait

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« Ce n’est pas le moment de demander des comptes »

 

Alain Duval, président de l'URPS Infirmiers OI © Clément Jung.

Le coup de gueule d’Alain Duval, président de l’URPS infirmiers OI

Il dénonce le militantisme syndical contestataire auprès des médias d’élus de son URPS.

« On est en guerre et il faut monter au front unis. S’en prendre aux instances publiques est contre-productif. Cela participe au climat anxiogène actuel dans la population et ce n’est pas le rôle des soignants. Les élus URPS, fussent-ils par ailleurs présidents de syndicats infirmiers, doivent travailler avec les autorités pour trouver des solutions, mettre en place des parcours de soins sécurisés, aménager le confinement de patients atteints. Ce n’est pas le moment de dénoncer des inerties, de chercher des responsables à la pénurie de moyens. Il sera toujours temps de demander des comptes quand on aura gagné la guerre. On a encore l’espoir de parvenir à stopper l’épidémie chez nous avec le confinement strict. Les soignants qui respectent les gestes barrière ne sont pas en danger. Il y a des mesures à trouver pour les soins au contact, c’est vrai, et on va les trouver. Mais aujourd’hui, l’urgence c’est de travailler en coordination avec tous les professionnels de santé et avec les instances. Pendant que certains passent leur temps sur les plateaux télé à dénoncer tout azimut, d’autres élus URPS assument leur mandat, souvent bénévolement, en travaillant avec les autorités pour juguler l’épidémie. »

M.L

 

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