Etats-Unis : les infirmières face à la crise des opioïdes

Outre atlantique, une épidémie d’overdoses due à une surconsommation d’antidouleurs fait des ravages. Plus de 40 000 décès sont imputables à des overdoses d’opioïdes en 2017. Rencontre avec des infirmières de centres de désintoxication. Article paru dans le n°32 d'ActuSoins Magazine (mars-avril-mai 2019). 

Terri Chesley, infirmière au Cynthia Day center à Nashua, prend en charge les mères et leurs enfants, dont certains nés sous addiction

Terri Chesley, infirmière au Cynthia Day center à Nashua, prend en charge les mères et leurs enfants, dont certains nés sous addiction. © Eugénie Baccot Photography

Terri Chelsey a l’œil acéré. Lors de ses déambulations dans les couloirs de la Cynthia House, un centre de désintoxication situé dans les faubourgs de Nashua, dans le New Hampshire, rien ou si peu n’échappe à l’infirmière alors qu’elle salue les équipes d’assistants sociaux, de psychologues ou de patientes du centre.

Dans les couloirs qui distribuent les chambres, la cantine ou les salles communes que se partagent les femmes venues soigner une addiction, elle jauge d’un coup d’œil l’état de santé de chacun, des résidents ou des travailleurs. « Ici, je prends soin de tout le monde », explique celle qui travaille ici depuis trois ans après une carrière dans le milieu carcéral.

Aujourd’hui, ce centre d’addiction, plus que jamais, ne désemplit pas. Nous sommes dans une des villes les plus durement touchées par l’épidémie d’overdoses aux opioïdes que connaissent les Etats-Unis.

Depuis trois ans, le pays s’est découvert accroc à ces antidouleurs. Les autorités américaines parlent d’une épidémie qui a décimé plus de 40 000 personnes en 2017 (voir encadré). Plus que les accidents de la route, plus que les armes à feu, et presque autant que la guerre du Viet Nam dans les rangs de l’armée américaine.

La crise des opioïdes aux Etats-Unis est aujourd’hui une crise sanitaire nationale hors de contrôle. Son ampleur a même provoqué un recul de l’espérance de vie aux Etats-Unis. La nouvelle Angleterre, la côte nord Est des Etats-Unis, a été frappée de plein fouet par cette vague de morts par overdose. Rien qu’à Boston, situé à une heure de Nashua, sept personnes meurent chaque jour d’une overdose aux opioïdes.

Des patients à suivre de près

Etats-Unis : les infirmières face à la crise des opioïdes

Parmi le suivi des nouveau-nés : le poids et la courbe de croissance. © Eugénie Baccot Photography

A la Cynthia House, les résidents sont libres d’aller et venir dans l’enceinte du bâtiment pour suivre les différentes thérapies au programme : prise en charge des traumatismes, psychothérapie, groupe de parole et aussi éducation parentale.

Car l’une des spécificités de ce centre est d’accueillir également des mères toxicomanes et leurs enfants. Les quelques dessins accrochés aux murs et les jouets qui débordent des coffres dans les salles de jeu familiales rappellent, à cette heure où beaucoup sont à l’école ou à la crèche, qu’ici une vingtaine d’enfants, âgés de quelques mois à douze ans, cohabitent à cet étage du bâtiment avec leurs mères, dix-huit femmes au total.

Pour ces enfants, l’infirmière affirme redoubler d’attention. Un grand nombre de ces jeunes résidents sont nés dépendants. « Les nouveau-nés peuvent passer trois jours ou trois semaines sous observation à l’hôpital, le temps de leur désintoxication », indique-t-elle.

Après leur retour, l’infirmière doit rester à l’affût du moindre signe : des problèmes respiratoires ou un retard de croissance peuvent résulter de cette exposition lors de la grossesse.

« Leur état peut évoluer rapidement, alors nous les suivons de près », explique Terri Chelsey. Quotidiennement, elle s’enquiert ainsi de l’état de santé de ses jeunes patients. « J’interviens également dès que les mères s’inquiètent, elles ont souvent l’obsession de ne pas être à la hauteur, je les rassure », poursuit-elle.

Chez celles-ci, Terri Chelsey constate souvent des infections de la peau ou du sang « souvent dues aux injections de substances », observe-t-elle. Autre problème récurrent chez les patientes, les problèmes dentaires. « Après des années d’usage abusif d’antidouleurs, elles redécouvrent les sensations liées à la nociception, que les substances ont dissimulées pendant tout ce temps ». Les carries et autres infections dentaires se font alors soudainement sentir. « La douleur, même minime, peut alors les inquiéter. Nous tentons de les prendre rapidement en charge afin de les rassurer », poursuit l’infirmière.

Une infirmière revenue du chaos

Meredith Cunnif, ancienne braqueur et dépendante aux opiodes, travaille à la clinique privée Recovery Center of America, à Boston

Meredith Cunnif, ancienne braqueur et dépendante aux opiodes, travaille à la clinique privée Recovery Center of America, à Boston. © Eugénie Baccot photography.

La détresse des anciens toxicomanes n’est pas seulement physique. L’infirmière doit assurer une surveillance de l’état psychique des patients. Le retour à la vie réelle pour ceux qui ont abusé de substance, peut être très brutal. « Quand vous décrochez, vous vous détestez tellement et tout vous rappelle que vous n’allez jamais y arriver. »

Merredith Cunniff sait de quoi elle parle. Elle a elle-même connu les affres de l’addiction et surtout, elle a failli tout perdre, sa licence d’exercice en soins infirmiers et la garde de son fils. Cette infirmière, catholique et blanche, reconnaît que l’appui de sa famille, les services d’un bon avocat ainsi que la clémence d’un juge lui ont sauvé la vie.

Aujourd’hui, elle raconte sa descente aux enfers : une prescription médicale, il y a seize ans, pour soulager les douleurs lors de poussées d’une sclérose en plaques qu’on vient de lui diagnostiquer. S’ensuivent des renouvellements d’ordonnance à l’envi pendant dix ans par des médecins peu scrupuleux, puis l’héroïne fournie par un « ami », abondante à Boston comme dans les autres grandes villes du Massachussetts et du New Hampshire. Il y a six ans, à court d’argent et en manque d’héroïne, elle braque une banque avec son compagnon d’alors.

Au total, l’infirmière aura passé soixante jours en prison contre cinq ans généralement requis dans les affaires de braquage. Merredith Cunnif a décidé de faire de cette expérience une ressource dans son métier, pour les autres malades. Elle décide alors de postuler auprès de centres de désintoxication, même si elle aurait pu gagner « deux à quatre fois plus, par exemple, dans les unités de soins intensifs ». Son casier judiciaire est de toute façon un lourd handicap pour sa réinsertion professionnelle. Son profil reste néanmoins accepté dans les centres de désintoxication.

« Tant que vous n’avez pas connu la dépendance, vous ne pourrez jamais comprendre ce que traverse les toxicomanes », assure-t-elle. Surtout, elle se réjouit de prodiguer les soins qui lui ont été refusés à l’époque de son emprisonnement. Laissée pendant trois semaines dans une salle d’hôpital de la prison, elle n’a reçu aucun traitement, ni aucune aide médicamenteuse pour aider au sevrage. Trois semaines de frissons, de vomissements et de terreur. Une torture qui aurait pu lui être mortelle et qu’elle ne souhaite à personne.

Porter la voix des toxicomanes

Dans le sac des brigades de pompiers, des doses de Narcan

Dans le sac des brigades de pompiers, des doses de Narcan. © Eugénie Baccot photography.

Le risque de replonger menace chaque ancien toxicomane. Pour Merredith Cunnif, en tant qu’infirmière, le danger est encore plus grand (cf. encadré). Leur accès facilité aux substances, mais aussi l’effet miroir avec les patients peut jouer. Mais elle assure tenir la distance : « chaque fois que je vois l’un de mes patients, encore sous l’emprise des drogues, je me souviens toutes les douleurs que j’ai traversées et ça ne me donne aucune envie de revenir en arrière. Je ne les envie pas quand je les vois planer. »

Si Merredith Cunnif a bénéficié d’une deuxième chance, elle estime que ce devrait être le cas pour tous les patients que la criminalisation et la stigmatisation isolent socialement. Forte de son expérience et de ce « privilège blanc » qui lui a permis d’éviter la prison, elle milite auprès d’élus locaux pour les alerter sur les dangers de la criminalisation des toxicomanes.

Et comme une deuxième vie qui s’offre à elle, elle compte reprendre les études pour un jour ouvrir son propre centre.

Ariane Puccini

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Les infirmières, une population à risque

Le cas de Merredith Cunnif n’est pas un cas isolé ni exceptionnel. Les journaux américains d’information locale égrainent quotidiennement, dans la rubrique des faits divers, les cas d’infirmières prises en flagrant délit de consommation, de vol ou même de vente d’opioides.

En Floride, cent infirmières ont été suspendues pour l’usage de drogues opiacées, révèle WFTV9, une chaine de télévision locale.

En Géorgie, l’ordre des infirmiers a décidé de traiter les cas de ces toxicomanes en toute discrétion, sans stigmatiser, certes, mais sans en informer les patients.

Certaines ont récidivé deux ou trois fois, sans être suspendues, racontait The Atlanta Journal-Constitution. Et Denny Kolsch, infirmier, ancien toxicomane, qui a ouvert en Floride un centre de désintoxication d’ajouter devant les caméras de la télévision locale   : « si vous êtes infirmière et que vous avez eu précédemment des problèmes d’addiction avec les opioïdes, ayant facilement accès à ces médicaments, vous serez constamment tentée de replonger. »

Les ravages des opioïdes en chiffres

- Un sur quatre-vingt-seize : c’est la probabilité de mourir d’une overdose d’opioïdes aux États-Unis, selon un rapport du National Safety Council (données 2017). 

- 71 568 : c’est le nombre de décès par overdose de médicaments sur la base de données provenant du National Vital Statistics System (+ 6,6 % par rapport à 2016) dont plus de 40 000 morts d’overdoses liées aux opioïdes (sur ce chiffre, 30 000 sont dus à des opioïdes synthétiques, comme le Fentanyl).

- Selon les statistiques du CDC, le taux de mortalité par surdose d’opiacés synthétiques est en très nette augmentation : de 1 pour 100 000 en 2013, à 9 en 2017 tandis que le nombre de décès attribuables à l’héroïne, aux opioïdes sur prescription ou à la méthadone a sensiblement chuté.

- 130 Américains meurent, en moyenne, chaque jour d'une surdose liée aux opioïdes.

- Conséquence directe : l’espérance de vie à la naissance a légèrement baissé en 2017, à 78,6 ans en moyenne contre 78,9 en 2014. 

actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article est paru dans le N°32 d'ActuSoins Magazine (mars-avril-mai 2019). 

Il est à présent en accès libre. 

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