Souffrance des soignants : la prévention se met en place

Du fait même de leur activité, les soignants sont particulièrement touchés par la souffrance psychologique. Depuis quelques années, ils s’emparent eux-mêmes  de la question pour créer des dispositifs d’aide sur le terrain. Article paru dans le n°31 d'ActuSoins Magazine (décembre 2018).

Souffrance des soignants : la prévention se met en place

Les soignants vont mal. Preuve, s’il en fallait, en France, 25 % des professionnels de santé ont déjà eu « par le passé au cours de leur carrière, des idées suicidaires en raison de leur travail », selon une étude réalisée en 2017 par l’association SPS (Soins aux professionnels de santé)*.

De même, 50 % des professionnels de santé sont concernés par le burn-out ou l’ont été et 14 % par des conduites addicitives, selon une étude Sthetos de 2015 pour l’association SPS**. En 2016, une seconde étude*** révélait que près d’un soignant sur deux pense que sa « souffrance psychologique pourrait avoir un impact sur la qualité des soins prodigués au point de mettre en danger les patients ».

Et chez les infirmières, les chiffres ne sont pas meilleurs. Selon une étude menée par l’Ordre national des infirmiers (ONI) en avril 2018, près de 83 % d’entre elles se sentent parfois, voire souvent, émotionnellement vidées par leur travail et 43 % déclarent se sentir très souvent à bout au terme de leur journée de travail.

Des outils créés par les soignants pour les soignants  

Une charge de travail considérable, des équipes toujours plus réduites, une charge psychologique importante causée par la confrontation à la mort et la souffrance des patients, expliquent ce risque accru.


Mais les problèmes de management, le manque d’autonomie, de reconnaissance ou de considération, sans compter les soucis de la vie personnelle, contribuent aussi à la vulnérabilisation des soignants. En somme, cette souffrance psychique est multifactorielle.

Après une série de suicides durant l’été 2016, le gouvernement de l’époque, a annoncé un plan contre la souffrance au travail des professionnels de santé comprenant la formation des personnels aux risques psycho-sociaux et à la gestion des équipes. En 2018, une stratégie nationale « pour prendre soin de ceux qui soignent »a également été lancée avec, notamment, la mise en place de l’Observatoire de la qualité de vie au travail des professionnels de santé. Des mesures politiques qui misent sur le long terme. 

Mais surtout, les professionnels de santé ont décidé d’agir eux-mêmes concrètement et d’offrir une réponse aux 50 % des soignants qui ne savent pas à qui s’adresser en cas de difficultés***. « Je souhaitais développer en France la prévention au risque suicidaire et apporter une prise en charge, pas très bien organisée jusque-là. Avec l’idée de mettre en place un outil de prévention précoce à l’aide d’une plateforme dédiée», explique le Dr Eric Henry, cofondateur de SPS.

C’est ainsi que la plateforme téléphonique interprofessionnelle d’aide aux soignants en souffrance a vu le jour fin 2016, puis l’application mobile. Avec le 0805 23 23 36 joignable 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, gratuite, anonyme, elle permet à tout soignant d’être mis en relation directement, sans intermédiaire, avec un(e) psychologue libéral(e) qui orientera le soignant vers les praticiens du réseau national du risque psychosocial que SPS met en place ou les structures dédiées adaptées à son besoin.

Depuis son lancement, la plateforme a reçu 3 000 appels, en majorité de la part d’infirmières.Premier motif d’appel : l’épuisement. Viennent ensuite les conflits, les problèmes de harcèlement...

« La plateforme n’est pas un lieu de consultation mais de désamorçage d’une crise. L’idée est de rapidement construire avec la personne un parcours de soins», insiste le médecin. À terme, cette plateforme a pour vocation de n’être plus qu’un outil d’urgence. Car l’idée de l’association est de développer son réseau national du risque psycho-social, en s’associant avec des structures existantes pour détecter et prendre en charge les soignants.

Objectif : que les professionnels de santé en souffrance ait accès facilement, près de chez eux, à une aide adaptée. À ce jour, le réseau compte 1 000 acteurs formés, répartis dans toute la France. Enfin, des unités de soins, dédiés aux soignants, ouvrent un peu partout en France.

De son côté l’ONI, avec l’aide des autres ordres des professions du soin, a également lancé en avril 2018, une plateforme téléphonique, joignable à tout moment, tous les jours. « Cela fait partie de la mission régalienne de l’ordre de mettre en place une oeuvre d’entraide, explique Patrick Chamboredon, son président. Notre objectif est d’éviter les suicides». En sept mois, ce service d’écoute et d’accompagnement, financé par les cotisations des adhérents, a reçu 3 000 appels et « a permis d’éviter cinq suicides».

Comme, pour l’association SPS, l’idée est de ne pas s’en tenir à un service téléphonique, mais bien d’accompagner sur le terrain les soignants qui ont besoin d’aide, avant d’en arriver à l’urgence. « Nous disposons de tout un maillage territorial pour venir en aide aux soignants», explique le président de l’ONI en citant élus, conseillers et référents violence présents sur tout le territoire. Prochaine étape de l’ONI : réfléchir à la réinsertion socio-professionnelle des soignants après un burn-out.

Une prévention balbutiante

Peut-on prévenir plus tôt encore l’épuisement professionnel et les éventuelles addictions liées ? « Comme il n’existe pas de définition précise du burn-out, on ne peut pas décrire précisément les moyens de prévention, souligne Florence Robin, psychiatre et vice-présidente de SPS. Cela dit, il est certain que des actions comme réduire la charge de travail, mettre en place des groupes de parole pour diminuer la charge psychologique ou, encore, à l’hôpital, améliorer l’autonomie et la considération ou instaurer un management bienveillant peuvent être des facteurs de mieux-être».

Sans régler les problèmes structurels, ni faire de miracles, la méditation pleine conscience, l’hygiène de vie (consommation d’alcool, tabac, sommeil…), l’activité physique, les loisirs… sont des solutions participant à la prévention de l’épuisement professionnel. C’est d’ailleurs ce qu’a montré le Dr Julia Eismann, médecin généraliste, dans le cadre de sa thèse portant sur le burn out des médecins généralistes libéraux. Son étude statistique a permis de définir des facteurs protecteurs du burn out, comme la pratique d’une activité sportive et/ou de loisirs ou encore le fait de prendre des congés.

« Sur la question de la prévention, nous en sommes encore aux balbutiements, admet le Dr Florence Robin. Pour avoir réfléchi à la question, je pense qu’il faut surtout revaloriser l’empathie et la bienveillance au sein des  équipes, être moins dans l’hyper technologie et plus dans le soin attentif aux patients. Encore faut-il avoir le temps. Et puis la prévention c’est aussi faire passer le message aux soignants qu’ils doivent faire attention à leur sommeil et avoir un médecin traitant». D’ailleurs, l’ONI réfléchit à faire évoluer le code de déontologie de la profession infirmière en introduisant la nécessité de prendre soin de soi. Car… comment prendre soin des autres si on ne prend pas soin de soi-même.

Alexandra Luthereau

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* Enquête « Suicide et professionnels de santé ».

** Première étude Stethos (fin 2015) « Souffrances des professionnels de santé ».

*** Deuxième étude Stethos (fin 2016) « Attentes des professionnels de santé en cas de souffrance psychologique ».

Cet article est paru dans le n°31 d'ActuSoins Magazine (décembre 2018).

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Note

N° appels d’urgence d’aide aux soignants en souffrance : 0805 23 23 36 (association SPS) ou 0800 800 854 (plateforme ordinale). 

Alerte rouge sur la santé des infirmières et aides-soignants

Au cours des deux derniers mois, 38% des personnels hospitaliers ont été malades, c’est-à-dire presque deux fois plus que la population générale (21%), selon la nouvelle édition du « Carnet de santé des personnels de santé et hospitaliers » publiée en décembre. En matière de prévention, les soignants, là encore, sont de mauvais élèves, en particulier les infirmières et aides-soignants. Respectivement 59% et 64% d’entre eux ne sont font jamais vaccinés par la grippe. Ces deux professions de santé enregistrent les plus forts taux de tabagisme (respectivement près de 20% et 22%), de mauvaises habitudes alimentaires sur le lieu de travail et les plus faibles pratiques d’activité physique.

La démarche participative
Selon Philippe Colombat, hématologue-oncologue, professeur au CHU de Tours et président de l’Observatoire de la qualité de vie au travail des professionnels de santé créé en juillet 2018, le « burn-out est majoritairement lié au management ». Pour le prévenir, il cite deux moyens : la distanciation individuelle et la démarche participative qu’il a fondée et dont le mot d’ordre est « mieux manager pour mieux soigner ».

Cette démarche repose sur cinq composantes la formation interne, les staffs pluriprofessionnels, le soutien aux équipes, la démarche projet et des espaces d’échanges pour les médecins et les cadres de santé des services. Cette méthode, devenue obligatoire dans les services de soins palliatifs depuis 2004 sous l’appellation « démarche palliative », a été évaluée. Les résultats ont montré que « la démarche améliore la qualité de vie au travail, la satisfaction au travail et l’engagement au travail et donc qu’elle diminue l’épuisement professionnel, explique Philippe Colombat. L’année dernière, nous avons démontré que cela améliore également la qualité des soins ».

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