La cynothérapie pour apaiser les patients en psychiatrie

De nombreux établissements de santé ou médico-sociaux proposent aujourd’hui la médiation animale à leurs patients. Plus rares : des unités sont dédiées à cette pratique qui est également prescrite. C’est le cas dans deux établissements psychiatriques à Amiens et à Limoges, où deux infirmiers pratiquent la cynothérapie. Article paru dans le n°30 d'ActuSoins Magazine (septembre 2018). 


William Lambotte, infirmier psychiatrique et cynothérapeute

William Lambotte, infirmier psychiatrique et cynothérapeute au Centre hospitalier Philippe Pinel d'Amiens, et ses quatre chiens. © DR

Evie et Fatou, deux cavalier king charles spaniel, Zoé, un golden retriever, et Louna, un berger allemand, accompagnent quotidiennement William Lambiotte, infirmier psychiatrique et cynothérapeute, sur son lieu de travail, le Centre hospitalier Philippe Pinel d’Amiens. Du côté de Limoges, ce sont Izy, une golden retriever, et Vega, un croisement border collie boxer, qui se relaient auprès des patients de Céline Courbet, infirmière en psychiatrie au CH Esquirol.

La cynothérapie consiste à avoir recours au chien comme médiateur vis-à-vis de patients, qui, dans le cas présent, sont atteints de troubles psychiatriques. « Les interactions entre le patients et le chien vont permettre d’atteindre des objectifs thérapeutiques définis avec les équipes soignantes »,explique William Lambiotte, à l’initiative de l’ouverture d’une unité dédiée au CH d’Amiens en mars 2010. Depuis cette date, 275 patients de 6 à 98 ans ont bénéficié de cette médiation.

Céline Courbet a, quant à elle, pris en charge 180 patients en un an et demi.« Deux psychiatres de l’établissement ont voulu mettre ce projet en place et, comme la médiation animale m’a toujours intéressée, je me suis positionnée », explique-t-elle. Depuis début 2017, elle dispose d’un poste dédié à la médiation animale pour l’ensemble du pôle de territoire en psychiatrie adulte.

Prescription médicale

Au CH d’Amiens, une soixantaine de médecins sont prescripteurs de la médiation animale. « J’ai 17 prescriptions en attente sur mon bureau », indique William Lambiotte, « victime » de son succès. Lorsque le médecin prescrit la cynothérapie à l’un de ses patients, il coche des cases sur la prescription en fonction des objectifs à atteindre : communication, socialisation, travail sensoriel, motricité, éducation et soutien affectif. Il peut ensuite affiner sa demande par écrit.

Au CH Esquirol aussi l’activité est prescrite avec des objectifs à atteindre : favoriser le processus de communication, valoriser l’estime de soi, stimuler l’activité physique, gérer l’anxiété, la thymique, et l’impulsivité... « Les médecins prescrivent la médiation s’ils estiment qu’une affinité va pouvoir se créer entre le patient et l’animal », souligne Céline Courbet.

Parfois, l’équipe soignante suggère cette activité si les autres proposées au patient n’ont pas fonctionnées. Le consentement du patient est toujours recherché et si la demande émane de lui, c’est encore mieux.  Céline Courbet propose des activités individuelles ou collectives, simples afin de ne pas mettre les patients en échec. « Je fais beaucoup de promenades dans le parc, explique-t-elle. Dès que je peux être à l’extérieur, notamment pour les patients en unité fermée, je le fais. »

Les patients peuvent aussi bénéficier de séances d’éducation avec les chiens, de temps de caresses. William Lambiotte organise également des activités en salle qui consistent principalement, pour le patient, à caresser le chien, à le brosser, à lui faire des câlins ou tout simplement à faire des jeux de société en sa présence.

Dans le parc, « nous marchons avec le chien en laisse, organisons des pique-niques avec le chien autour de nous », souligne-t-il. Il lui arrive aussi d’amener les patients en balade dans la forêt à proximité du CH « surtout ceux qui sortent peu ». Pour les jeunes, ce sont des jeux de balles, du sensoriel et des caresses qui sont proposés. « Avec les chiens, il est tout à fait possible de transposer des situations, remarque le cynothérapeute. Nous pouvons nous servir de la médiation pour parler de sexualité, d’alimentation, de la mort. »Les séances sont généralement individuelles, pendant maximum une heure. Mais William Lambiotte propose aussi des séances collectives en psychogériatrie. La durée de la prise en charge est variable, allant de quelques mois à plusieurs années.

Des patients « transformés »

La cynothérapie pour apaiser les patients en psychiatrie

Séance de patouilles pour un patient du CH Esquirol avec Izy. © DR

Les effets du chien sont aussi indispensables qu’inexplicables, et varient en fonction des patients. « Scientifiquement et rationnellement, il n’est pas possible d’expliquer les bienfaits de la cyno-thérapie, reconnaît William Lambiotte. Mais nous constatons chez les patients des baisses de tension et de l’apaisement. »

Pour preuve : l’un des patients schizophrène du CH avait des angoisses du monde extérieur, et avalait tout ce qui était métallique pour renforcer son corps. « Depuis que nous l’avons pris en charge avec les chiens, sa vie est transformée, raconte l’infirmier. Il se balade, se rend à la cafétéria sans grand problème. »

Pour de nombreux patients, mutiques et fermés, la relation avec le chien améliore les relations humaines.« Le patient s’ouvre au contact de l’animal et nous pouvons déplacer cet acquis au niveau de l’équipe soignante »,rapporte Céline Courbet. Et d’ajouter : « l’activité peut aussi être un support pour l’équipe pour le reste de la semaine. Il est possible de reparler de la séance pour recréer du contact avec le patient en attendant la prochaine. »Le choix des activités dépend des patients, mais aussi des chiens, la priorité étant avant tout leur sécurité et leur bien-être.

Pour les deux professionnels, le fait d’être infirmier est bien entendu un plus. « Tout ce que j’ai appris en tant qu’infirmière au niveau de la relation d’aide, de la clinique, je le perçois pendant les séances avec les patients, explique Céline Courbet. Le patient à l’impression de passer un temps agréable avec les chiens mais de mon côté, je guide les entretiens, j’observe. Je fais mon métier d’infirmière en psychiatrie, je suis dans la relation d’aide, dans l’échange, et le chien est un outil de médiation. J’utilise, dans ma pratique, le support animal pour créer un autre espace où le patient peut se permettre d’être différent. » William Lambiotte approuve, et se sert également de son diplôme de psychologie pour faire des groupes de parole en présence du chien. « Cela libère les patients et les résultats sont spectaculaires »,fait-il savoir. 

Pour le moment, il n’existe pas de formation dédiée et reconnue par l’Etat en médiation animale. William Lambiotte, passionné par les chiens depuis son plus jeune âge, éducateur et comportementaliste canin, était déjà formé lors de la mise en place de l’unité. A la création du projet, Céline Courbet a pour sa part bénéficié d’une formation financée par l’hôpital pour être intervenant en médiation animale et elle a récemment terminé un Diplôme universitaire de Relation d’aide par la médiation animale.

Laure Martin

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Le choix des animaux

Pour effectuer de la médiation avec les chiens, le choix des races est bien réfléchi. William Lambiotte a choisi deux cavalier king charles spaniel, car ils sont très affectifs, un golden retriever et un berger allemand. « Tous ont un caractère différent, indique-t-il. Zoe et Evie sont très obéissantes vis-à-vis des patients, et elles font beaucoup de papouilles. » Et d’ajouter : « Lorsque je prends en charge des patients psychotiques, qui ont des délires envahissants à tel point qu’ils en oublient la présence du chien, il me suffit de faire un signe à ma chienne pour qu’elle tire sur la laisse et ramène le patient à la réalité. » Quant à Louna, il  l’utilise pour prendre en charge des patients présentant des traits psychopathiques. Les prénoms des chiens ont aussi été pensés car « les patients ont peu accès à la parole, j’ai alors choisi des consonances faciles à prononcer ».

Cet article est paru dans le n°30 d'ActuSoins Magazine (septembre 2018).

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