C’est quoi, le décloisonnement du système de santé ?

S’il y a un mot à la mode en ce moment dans le secteur de la santé, c’est bien celui de « décloisonnement », utilisé à tout va dans les discours de l’exécutif. Mais derrière la communication politique, qu’est-ce qui se cache vraiment derrière ce terme consensuel ? ActuSoins fait le point.

Un exercice « collectif, décloisonné, coordonné ». Telle était la « cible » donnée par Emmanuel Macron aux soignants le 18 septembre dernier dans son discours de lancement de la stratégie « Ma Santé 2022 ». Un objectif parfaitement intégré par la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn, qui cite le mot « décloisonnement » à presque chacune de ses apparitions publiques. Qu’il s’agisse du lien ville-hôpital, du Dossier médical partagé(), ou encore de l’organisation territoriale, l’hématologue semble n’avoir qu’un objectif : abattre les murs qui compartimentent notre .

Et comment lui donner tort ? Entre les différentes professions de santé, entre les différents types d’établissements, entre les différentes administrations, entre les différents modes d’exercice, des parois invisibles semblent empêcher les blouses blanches de collaborer de manière fluide. Mais le fait d’avoir identifié le cloisonnement comme l’un des problèmes structurels du secteur de la santé ne signifie pas que les autorités savent comment le résoudre. Dans les discours de la ministre, le décloisonnement est d’ailleurs bien souvent présenté comme un objectif à atteindre, sans que les moyens pour y parvenir soient clairement définis. A tel point que l’on peut se demander si le décloisonnement n’est pas avant tout un concept de communication politique.

Personne n’aime les cloisons

Les experts de la communication sont en effets formel : personne n’aime les cloisons, ce qui rend le terme de décloisonnement très attractif pour les décideurs. « Ce mot est forcément positif », analyse par exemple Pierre Zemor, fondateur de l’association « Communication publique », ancien conseiller d’Etat, ancien président de la Commission nationale du débat public, qui a bien connu les dessous des cabinets ministériels.« C'est une réaction au cloisonnement qui marque trop la verticalité de nos institutions, des spécialités, des expertises. » Une analyse partagée par Dominique Noël, présidente du Festival de la communication santé. « Le mot "décloisonnement" est très consensuel : si vous dites "il faut décloisonner", tout le monde dit oui », remarque-t-elle.

Ce consensus n’est d’ailleurs pas sans fondement : les deux spécialistes de la communication ne nient pas qu’en s’attaquant au cloisonnement, les politiques ne s’attaquent pas à un problème réel. « Le cloisonnement est un travers qui entraîne des organisations d’une grande complexité, et qui peut avoir de très graves conséquences en matière de santé », note par exemple Dominique Noël. Mais la présidente du festival de la communication santé remarque que les discours publics qui s’attardent sur le mot « décloisonnement » oublient de mentionner certains de ses corolaires qui en sont pourtant indissociables.

Décloisonnement… ou libéralisation ?

« Il n’y a pas de décloisonnement sans libéralisation, sans déréglementation », explique-t-elle. « Or si vous prononcez le mot "déréglementation", c’est comme si vous aviez dit "corrida" ou "chasse" : tout le monde s’écharpe. » Le problème, c’est qu’il n’y a pas d’échappatoire : décloisonner signifie automatiquement faire des mécontents chez ceux qui se trouvaient protégés par les cloisons. « Le décloisonnement est parfois nécessaire, mais curieusement, les gens sont aussi parfois contents d’être dans un certain entre soi, ils trouvent cela confortable », résume Dominique Noël.

L’exemple de la généralisation de la vaccination antigrippale en officine le montre bien : la majorité des infirmiers y sont opposés. Ils estiment qu’en assumant cette nouvelle responsabilité, les pharmaciens franchissent une frontière qui marque la limite entre les domaines de compétence des deux professions. Ce qui n’empêche pas les mêmes infirmiers de réclamer un élargissement de leur propre domaine de compétence, empiétant cette-fois ci sur ce qui est considéré par les médecins comme leur chasse gardée avec par exemple la revendication d’une consultation infirmière de premier recours.

Et c’est pourquoi Pierre Zemor tient à mettre en garde contre les excès possibles du décloisonnement. « Quand tout est décloisonné, on ne sait plus qui a apporté une valeur ajoutée », souligne l’ancien responsable politique. « Il ne faut donc pas voir le décloisonnement comme un correctif universel. » Et Pierre Zemor ajoute que le décloisonnement doit s’accompagner d’une définition très précise des responsabilités de chacun. En clair, le décloisonnement se traduit in fine par la construction d’autres cloisons, plus pertinentes. Mais cela, la communication politique ne le dit pas.

Adrien Renaud

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