Maisons de santé pluriprofessionnelles : un cadre collectif pour enrichir la pratique infirmière

Maisons de santé pluriprofessionnelles : un cadre collectif pour enrichir la pratique infirmière

Près de deux ans après le lancement du plan ministériel visant à atteindre les quatre mille Maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP) d’ici 2027, ces structures continuent de démontrer leur potentiel dans la transformation des soins primaires. Les infirmiers libéraux, avec des niveaux d’engagement variés, y explorent une nouvelle dynamique.

Hubert Pilloy, infirmier libéral dans la Meuse, exerçant au sein d’une MSP
Hubert Pilloy, infirmier libéral dans la Meuse, exerçant au sein d’une MSP

« Lorsque j’ai décidé en 2010 d’arrêter l’exercice hospitalier pour m’orienter vers le libéral, j’ai en priorité cherché des MSP pour poursuivre le travail en équipe que j’avais connu en salle de réveil », témoigne Hubert Pilloy, infirmier libéral dans la Meuse. Une quête difficile à atteindre à l’époque. « Je me suis éloigné de 40 km de mon domicile afin de trouver un pôle de santé, qui avait ouvert en 2006 et au sein duquel il n’y avait pas d’infirmier libéral », précise-t-il.

De son côté, Guillaume Fongueuse, infirmier libéral dans la Somme et co-gérant de la MSP de l’Avre, exerçait auparavant dans un cabinet de groupe paramédical. Il y a un peu plus de six ans, il a décidé, avec les autres acteurs du territoire, de se regrouper en MSP. « D’un point de vue immobilier, cette mutualisation de moyens ne représente pas toujours le moteur principal des infirmiers, reconnaît-il. Pourtant, au sein de la structure, nous disposons de plus de ressources et d’un meilleur confort de travail. » Ce regroupement a également permis de répondre aux obligations liées aux normes d’accessibilité. Côté pratiques professionnelles, « nous avions déjà l’habitude de travailler en collectif avec les autres paramédicaux et les médecins du territoire, mais nous avons structuré cette approche pour améliorer la fluidité dans notre quotidien », indique-t-il.

actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCet article a été publié dans le n°56 d’ActuSoins magazine (mars 2025).

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Implication des infirmiers dans le collectif

Guillaume Fongueuse, infirmier libéral dans la Somme et co-gérant de la MSP de l’Avre
Guillaume Fongueuse, infirmier libéral dans la Somme et co-gérant de la MSP de l’Avre

La création et le fonctionnement d’une MSP supposent l’implication de tous ses membres. Souvent, les médecins sont mis en avant mais l’ensemble des professionnels médicaux et paramédicaux peuvent s’investir à parts égales. « Les infirmiers ont toute leur légitimité au sein des MSP au même titre que les autres professionnels de santé, soutient Emmanuelle Barlerin, infirmière libérale au sein de la MSP de Saint-Just-en-Chevalet (Loire) et co-présidente d’AVECsanté*. Je ne connais pas une seule MSP qui n’en dispose pas. » D’après les chiffres de l’Assurance maladie, 23 % des professionnels au sein des MSP sont des médecins, et 29 % des infirmiers. Ils peuvent intervenir à chaque étape de la mise en œuvre, dès la construction primaire de l’équipe. « L’infirmier peut jouer un rôle fédérateur en parlant de ce type de structure à ses collègues, aux pharmaciens, aux médecins du territoire pour les encourager à s’engager », souligne-t-elle.

Une fois l’équipe constituée, il peut jouer un rôle moteur dans l’élaboration du projet de santé, puis au stade suivant, au sein de la SISA, pour la mise en œuvre des indicateurs de l’Accord conventionnel interprofessionnel (ACI) qui régit les relations entre l’Assurance maladie et les MSP (voir dossier page…). Il peut aussi s’engager au sein de la gouvernance de la structure. « Souvent, les MSP disposent d’une co-gérance médicale et paramédicale, cette dernière étant généralement portée par des infirmiers libéraux, fait savoir Fatima Said Dauvergne, infirmière libérale en MSP à Athis-Mons (Essonne) et présidente de la Fédération des maisons et pôles de Santé en Île-de-France (FémasIF). Aujourd’hui, ils osent s’investir. » L’infirmier peut jouer un rôle de décideur, d’exécutant, de pivot, d’intermédiaire, de coordinateur.  « Toutes les options sont possibles, à des niveaux variables, il n’y a pas de règle », insiste la co-présidente d’AVECsanté.

Exercer au sein d’une MSP implique cependant de « trouver sa place » au sein du collectif. « Nous tenons compte des appétences de chacun », fait savoir Guillaume Fongueuse, précisant que vingt-cinq professionnels de santé exercent au sein de sa MSP, ce qui permet de répartir la gestion administrative de la structure et de diversifier les missions. Chacun peut ainsi, s’il le souhaite, s’investir dans des activités au-delà des soins stricts. Pour Hubert Pilloy, rejoindre la structure s’est fait relativement aisément.  « Avant de pleinement l’intégrer, les médecins du pôle ont suivi une formation à l’Éducation thérapeutique du patient (ETP) à laquelle ils m’ont convié, car ils voulaient lancer cette pratique au sein de la MSP, raconte-t-il. À l’époque, j’étais encore salarié en clinique mais j’ai pris des congés pour participer à cette formation avec eux, ce qui m’a permis d’être inclus dans l’équipe, puis d’organiser de l’ETP, notamment pour l’insuffisance cardiaque et les AVK. » Avec le médecin leader de la MSP, qui a toujours partagé une vision du travail commune, « nous avons immédiatement trouvé nos marques pour travailler ensemble », ajoute-t-il. Ce type d’exercice suppose cependant pour certains infirmiers notamment de déconstruire leurs méthodes de travail. « Ce n’était pas mon cas, car j’ai commencé l’exercice libéral en MSP, mais certains de mes confrères craignaient, par exemple, des jugements de la part des autres professionnels concernant leur façon de travailler », partage Hubert Pilloy. Il faut parvenir à dépasser cette crainte. « Dans un cabinet de groupe, on crée une organisation, on tient compte des autres, il faut donc consacrer du temps à sa structuration », reconnaît Emmanuelle Barlerin. Il faut en libérer pour s’engager, pour construire la SISA, pour écrire les projets de santé, les protocoles de coordination, de coopération ou de soins qui vont intéresser les membres de l’équipe. L’ACI leur permet aujourd’hui d’être dédommagés pour ce temps dédié.

Développer de nouvelles activités

Emmanuelle Barlerin, infirmière libérale au sein de la MSP de Saint-Just-en-Chevalet (Loire) et co-présidente d’AVECsanté
Emmanuelle Barlerin, infirmière libérale au sein de la MSP de Saint-Just-en-Chevalet (Loire) et co-présidente d’AVECsanté © Malika Surbled

L’exercice coordonné peut, par ailleurs, exercer une influence sur l’activité en soins, parfois amenée à être majorée par la conjugaison de plusieurs facteurs. « En raison des temps d’échanges collectifs, donc au partage d’informations, les membres de l’équipe comprennent mieux les compétences de chacun, ce qui facilite l’orientation des patients », indique Emmanuelle Barlerin.

Le collectif est également générateur de propositions de soins, d’actions de prévention et de santé publique. « Au sein de ma MSP, nous participons par exemple à l’expérimentation sur la rédaction des certificats de décès par les infirmiers, fait-elle savoir. Avant mon installation en MSP, jamais je n’aurais imaginé cela possible. » Cette dynamique est également bénéfique pour l’ETP. « Je ne me serais jamais formée si je n’avais pas travaillé en MSP », reconnaît Fatima Said Dauvergne. Le travail en équipe permet à tous les professionnels de santé qui la composent de se nourrir mutuellement de leurs expériences, grandissant et évoluant ensemble. « Nous identifions des besoins et élaborons des solutions pour y répondre. Nous nous formons et développons ainsi des activités et compétences en conséquence. » Cette ouverture du champ d’intervention des acteurs de santé touche particulièrement les infirmiers, dont l’implication devient essentielle, car les médecins ne peuvent plus assumer toutes les prises en charge.

Elargir les compétences et la formation

L’exercice en MSP permet en outre d’élargir la sphère d’intervention des professionnels de santé, offrant un avantage particulier aux infirmiers qui se trouvent souvent limités par la Nomenclature générale des actes professionnelles (NGAP). « Elle est déconnectée des réels besoins en soins et nous sommes contraints dans nos pratiques, regrette Guillaume Fongueuse. Toutefois, en travaillant dans ce type de structure, nous pouvons dégager du temps pour des actions de prévention ou d’éducation à la santé, rémunérées dans le cadre de l’ACI ou via des fonds de l’Agence régionale de santé (ARS). »

Fatima Said Dauvergne, infirmière libérale en MSP à Athis-Mons (Essonne) et présidente de la Fédération des maisons et pôles de Santé en Île-de-France (FémasIF).
Fatima Said Dauvergne, infirmière libérale en MSP à Athis-Mons (Essonne) et présidente de la Fédération des maisons et pôles de Santé en Île-de-France (FémasIF).

« Dans la plupart des MSP que nous suivons au sein de la FémasIF, nous observons une représentation assez nette de l’implication des infirmiers libéraux dans les protocoles, les expérimentations, les projets de santé publique, notamment parce qu’un grand nombre d’entre eux reposent sur une collaboration médecin-infirmier », souligne Fatima Said Dauvergne. L’exercice en MSP permet aussi de porter des projets de prévention, difficilement réalisables en exercice libéral isolé. « La pratique coordonnée nous simplifie la vie, reconnaît Fatima Said Dauvergne. Face à des problématiques que nous rencontrons et partageons, nous pouvons y répondre en organisant des protocoles qui, par la même occasion, mettent en évidence nos compétences. » Dans la Meuse, la rédaction des protocoles est effectuée en équipe. « Actuellement, les médecins rédigent une base concernant la gestion des AVK, que nous reprendrons ensuite ensemble, témoigne Hubert Pilloy. L’objectif est de définir la conduite à tenir par les infirmiers lorsqu’ils sont informés par les biologistes d’un bilan biologique avec des taux en dehors des normes et que le médecin est indisponible. »

Ce type d’exercice coordonné encourage par ailleurs les professionnels à se former, d’abord de manière informelle, en raison des nombreux temps d’échanges entre collègues. Le collectif peut aussi organiser des formations formelles, dont peuvent profiter tous les acteurs de santé. « Si elles concernent les plaies et cicatrisation ou le champ veineux avec l’intervention de spécialistes, alors nous pouvons gagner en technicité car elles vont actualiser nos connaissances dans nos activités propres et socles, se félicite Emmanuelle Barlerin. Le collectif peut donc avoir un impact sur l’exercice individuel. » Il permet aussi de porter plus loin les ambitions. « Souvent, nous avons tendance à nous former dans des domaines que nous connaissons déjà, nous restons dans notre zone de confort, pointe Guillaume Fongueuse. Dans un collectif, il est possible de porter des protocoles pluriprofessionnels conduisant à se former. Nous avons accès à un prisme plus large que celui de notre rôle propre. »                                                         

Réduire la charge mentale

Autre avantage de la pratique au sein de MSP : les professionnels partagent généralement des logiciels communs et des systèmes de messagerie sécurisée. « Même sur le terrain, nous pouvons facilement nous demander des conseils via cette messagerie », souligne Guillaume Fongueuse. Et de poursuivre : « La MSP permet de rompre l’isolement de l’exercice et de trouver des réponses efficaces aux situations complexes, réduisant ainsi notre charge émotionnelle, mentale et physique. » Un avis partagé par Hubert Pilloy : « Avec l’exercice en MSP, tout est facilité. Les secrétaires gèrent notre planning. Il est rare que nous soyons dérangés pendant la tournée pour des nouveaux rendez-vous, ce qui nous enlève une pression. »

Le collectif peut toutefois présenter quelques contraintes. « Nous devons nécessairement prendre en compte le regard de l’autre, donc accepter de se remettre en question », reconnaît Emmanuelle Barlerin. Il faut également s’adapter aux autres pour l’organisation des réunions, la répartition des compétences, donc s’interroger sur la façon de prendre en compte l’individu dans le collectif. « On peut ne pas toujours se sentir écouté mais souvent, le collectif travaille pour nous, ajoute-t-elle. Dans le groupe, l’équilibre se régule généralement de lui-même pour valoriser chacun. » Toutefois, avant de rejoindre une MSP, il est primordial de s’assurer que la vision portée par le collectif correspond à la sienne. « Avant de s’engager, il est important de rencontrer les personnes avec lesquelles nous allons potentiellement nous associer et de nous assurer que nous partageons les mêmes aspirations, valeurs et ambitions, afin d’éviter que la situation devienne compliquée », conclut Guillaume Fongueuse.

Laure Martin

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*AVECsanté est un mouvement associatif présent sur tout le territoire via ses quatorze fédérations régionales et qui se donne l’objectif de développer l’exercice coordonné en équipe pluriprofessionnelle à travers les MSP.

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