À Lorient, dans une unité médico-légale

À Lorient, dans une unité médico-légale

C’est un service où l’on ne soigne pas. Pourtant, l’équipe médicale de l’unité médico-légale est essentielle pour permettre aux victimes de violences de collecter des preuves de leur agression et obtenir justice.

© Thibaud Vaerman

« Comment vous sentez-vous ? » La voix est douce, le sourire discret mais bienveillant, les mots choisis avec précaution. Dans son petit bureau de l’hôpital du Scorff, à Lorient (56), Maëlle Guyomard, infirmière médico-légale, essaie de créer un lien de confiance avec la jeune femme à la mine fatiguée qui lui fait face. Elle est là à la demande de la police, après avoir déposé plainte quelques instants plus tôt, pour blessures volontaires. La jeune femme avoue être stressée par d’éventuelles représailles après la bagarre de la veille. « C’est normal, ce n’est pas anodin ce qui vous est arrivé », lui répond doucement Maëlle Guyomard, avant d’aller transmettre les informations qu’elle a recueillies au Pr Benoît Suply, le médecin légiste qui va l’examiner.

Maëlle Guyomard , infirmière, reçoit les victimes lors d’un pré-entretien avant l’examen médical. Elle évalue leur état psychologique, recueille les premiers éléments et identifie les besoins. Elle explique aussi ce qu’est l’incapacité totale de travail (ITT), qui sera déterminée par le médecin légiste au cours de la consultation et sur laquelle se base la justice pour fixer les peines. © Thibaud Vaerman

Au sein de l’unité médico-légale (UML) et de l’unité d’accueil pédiatrique pour l’enfance en danger (UAPED) de Lorient, l’infirmière médico-légale reçoit au quotidien des victimes de tous types de violences : viols, violences sexuelles, violences conjugales et intrafamiliales, violences volontaires, harcèlement au travail ou à l’école, accidents du travail, accidents sur la voie publique ou morsures de chien. Les femmes et les mineurs représentent une large part des victimes qui passent dans cette unité pas comme les autres : ici, on ne soigne pas de « patients », on accueille des « victimes », sur réquisition judiciaire des forces de l’ordre ou du parquet. L’UML et l’UAPED dépendent d’ailleurs du ministère de la Justice, pas de la Santé. Parfois, ce sont les services de l’hôpital qui alertent l’unité médico-légale sur des suspicions de maltraitances. Si la suspicion est confirmée par la consultation du médecin légiste, il peut saisir directement le parquet. « Nous ne sommes pas une structure de soins classique, mais une structure d’expertise au service de la justice, explique le Dr Suply, chef du service. Nous sommes là pour mesurer la gravité du traumatisme de la victime et recueillir des preuves. »

ActuSoins magazine pour les infirmières et infirmiersCet article a été publié dans le n°57 d’ActuSoins magazine (juin 2025).

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Lors de la consultation, l’infirmière oriente aussi les patients vers la fédération « France Victimes » qui regroupe 130 associations professionnelles spécialisées dans l’aide aux victimes. Il s’agit de préparer la suite… © Thibaud Vaerman

Après le dépôt de plainte, l’UML est donc une étape clé pour les victimes : le nombre de jours d’ITT (incapacité totale de travail) déterminé par le médecin légiste qui les examine est pris en compte par la justice pour fixer la peine de l’agresseur. « Notre rôle, c’est de trouver des preuves, car c’est ce qui manque aux victimes », complète Maëlle Guyomard.

Mais ce n’est pas tout. Lors des pré et post-entretiens qu’elle conduit, Maëlle Guyomard a aussi la charge d’identifier les besoins des victimes, pour leur permettre de se surmonter leur traumatisme. Il y en a quatre : le besoin physique, qui consiste en la réparation des blessures physiques ; le besoin psychologique, qui peut se traduire par des insomnies, une perte d’appétit, des flash-backs… ; le besoin social, le retour à une vie sociale ; et le besoin de justice et de protection.

Des prélèvements à conserver sous scellés

L’examen médical peut parfois être difficile pour certaines victimes. Préservation de l’intimité, consentement, bienveillance… Maëlle Guyomard a mis en place plusieurs petites choses pour les rassurer et faire en sorte que l’examen se passe au mieux. Elle explique notamment l’intérêt de chaque prélèvement pour l’enquête. Généralement, il n’y a pas de refus. © Thibaud Vaerman

Si ce jour-là, l’infirmière n’accompagne pas la jeune femme venue pour des blessures volontaires lors de sa consultation médicale, elle travaille très souvent en binôme avec le Pr Suply. « Quand on reçoit des enfants, je reste avec eux tout le temps », confirme Maëlle Guyomard, dont l’attention doit être portée sur les victimes. Afin de faire en sorte que l’examen, qui peut être difficile pour certaines personnes, se passe au mieux, elle a mis en place plusieurs petites choses rassurantes ou réconfortantes. Aux enfants, elle propose de jouer au « parcours de la grenouille » : en copiant la grenouille, ils adoptent une position qui permet les constatations de violences au niveau des parties intimes de manière la moins intrusive possible.

Des prélèvements de sang, d’urine, de cheveux, d’ongles peuvent être demandés pour l’enquête. Maëlle Guyomard est aussi chargée de prendre des photos des blessures visibles. Ces preuves sont ensuite conservées sous scellés au sein de l’unité. © Thibaud Vaerman

L’équipe fait aussi en sorte de respecter l’intimité et la pudeur des victimes en leur faisant porter des blouses. Maëlle Guyomard a même obtenu des blouses policier ou licorne pour les enfants. Une façon, là encore, de leur permettre de vivre l’examen comme un moment ludique. Grâce à ces petites choses et à la bienveillance affichée par le personnel du service, « on a très peu de refus de l’examen », note l’infirmière. Il faut dire que sa présence rassure les victimes… Et le médecin légiste. « C’est une aide précieuse, son rôle est important dans les trois étapes de l’accueil des victimes, le pré-entretien, la consultation et le post-entretien, poursuit le Pr Suply qui est tenu à une obligation de neutralité. Il y a toujours beaucoup d’appréhensions chez les victimes quand elles arrivent, mais généralement, elles repartent moins anxieuses. »

Au cours de ces consultations, des photos, que Maëlle Guyomard s’occupe de prendre, et des prélèvements peuvent être demandés : sang, urine, cheveux, ongles, ADN… Ils sont ensuite conservés dans la salle des scellés de l’unité, dans des congélateurs pour les prélèvements toxicologiques, et à température ambiante pour les prélèvements génétiques. Mais, peu de ces échantillons sont finalement analysés par la suite. « C’est dur moralement de voir que ce travail ne sert pas toujours, mais ce n’est pas forcément du fait de la justice, parfois, il manque des éléments pour l’enquête… », soupire Maëlle Guyomard. C’est elle qui a la responsabilité d’étiqueter, d’assurer la traçabilité et de conserver les scellés dans les meilleures conditions possibles.

Évaluer les retentissements physiques et psychologiques

Les scellés sont “confectionnés” par l’infirmière, avant d’être signés par le médecin, seul habilité, avec les forces de l’ordre, à réaliser des scellés judiciaires. © Thibaud Vaerman

De retour dans son bureau, Maëlle Guyomard reçoit de nouveau la jeune femme victime de violences volontaires, après sa consultation. Entre temps, Julie, la secrétaire du service, a reçu un appel de la gendarmerie, pour une suspicion de bébé secoué. L’infirmière et le médecin légiste devront faire le point sur ce cas – le bébé n’a pas encore vu de médecin pour d’éventuels soins – mais d’abord, Maëlle Guyomard reprend la conversation avec la jeune femme. Cette fois, il est question de l’après. Comment reprendre sa vie, obtenir justice et mettre son traumatisme derrière soi ? Ce sont les questions auxquelles l’infirmière médico-légale tente d’apporter des pistes de réponses. Elle tend un flyer et une carte sur laquelle elle a écrit le numéro d’une association d’aide aux victimes à la jeune femme, dont les larmes commencent à couler. Dans son rôle de conseil et d’orientation, Maëlle Guyomard lui expose les possibilités de suivi psychologique qu’offre l’UML et lui propose de rappeler le service d’ici quelques jours.

Alors que la jeune femme s’éloigne dans les couloirs de l’hôpital, Maëlle Guyomard souffle et reprend : « Nous avons trois missions : évaluer le retentissement physique et le nombre de jours d’ITT, ce que l’on fait lors de l’examen médical, et évaluer le retentissement psychologique. » La partie psychologique, et notamment le risque suicidaire, est souvent la plus difficile à évaluer pour les professionnels de santé de l’unité. Mesurer l’impact des violences sur le long terme est une tâche ardue, sur laquelle ils travaillent en étroite collaboration avec Solène Mauras, psychologue au sein du service.

Les journées de Maëlle Guyomard sont très rythmées : les victimes défilent, les consultations et les urgences s’enchaînent. Pour exercer son métier, elle s’est formée (elle est diplômée d’un master), mais elle a aussi appris sur le tas. Et a acquis, au fil du temps, des notions de droit, de psychologie, de photographie et de médecine légale. Aujourd’hui, Maëlle Guyomard aime profondément son travail, même s’il la confronte chaque jour à la violence et à la détresse psychologique. « La nudité, la violence, le stress, à force, ça devient notre normalité. Je vois et j’entends des choses terribles au quotidien et certaines situations me font mal, mais je suis dans l’action, j’apporte aux victimes des choses utiles et ça me satisfait. » Pour autant, à 29 ans, elle a dû prendre du recul. « Je ne pense pas que je pourrais faire ça toute ma vie. L’an dernier, après quatre années de pratique, j’ai décidé de diminuer mon temps de travail pour pouvoir durer dans ce métier et continuer à apporter ma pierre à l’édifice.  »

Le travail se poursuit après la consultation, avec une gestion rigoureuse des dossiers : à Lorient, un suivi administratif minutieux a été mis en place. © Thibaud Vaerman

Elle travaille désormais à 60 % en tant qu’infirmière médico-légale. 50 % de son temps est consacré à l’UML et 10 % à l’UAPED, où elle assiste, en binôme avec la psychologue de l’unité, à des auditions d’enfants victimes de violences. Le reste de son temps, Maëlle Guyomard l’occupe à l’IFSI, où elle est formatrice, et à la présidence de la Société française des infirmières médico-légales, une association créée en 2022. Une bouffée d’air frais pour elle. « Le métier est relativement récent, mais il attire : je reçois chaque semaine des demandes de renseignements d’IDE intéressés par la spécialité, s’enthousiasme Maëlle Guyomard. Il y a un côté palpitant dans ce métier car il y a plein de choses à faire et développer pour l’enrichir. C’est une discipline à construire et je suis heureuse d’y participer. »

En passant devant une salle d’autopsie de l’unité, Maëlle Guyomard sourit : « J’aime autant les morts que les vivants ! » Contrairement aux idées reçues, c’est pourtant avec les vivants, bien que cabossés par les autres, qu’elle travaille au quotidien. Pour l’instant, la thanatopraxie ne fait pas partie de ses fonctions, mais « c’est une partie qui pourrait se développer à l’avenir et j’aimerais beaucoup m’y intéresser », confie l’infirmière.

Manuella Binet

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