« Tous les étudiants en soins infirmiers ne pourront pas faire de stage » : la réingénierie de la formation confrontée à la réalité du terrain

« Tous les étudiants en soins infirmiers ne pourront pas faire de stage » : la réingénierie de la formation confrontée à la réalité du terrain

L’alerte avait déjà été donnée au moment de la publication des textes sur la réforme du diplôme infirmier en février dernier : il n’y aura pas assez de terrains de stage – notamment en santé de l’enfant et en psychiatrie – pour accueillir tous les étudiants en première année à la rentrée 2026. Des craintes qui semblent aujourd’hui se confirmer. 

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« Nous mettons en place des coordinations territoriales de stage pour identifier les ressources disponibles et les difficultés », rassurait la DGOS lors d’une table-ronde sur le salon infirmier en mars dernier. Dans la salle, les craintes étaient perceptibles : le nouveau référentiel de la formation publié seulement quelques jours plus tôt, le 20 février, actait 2 310 heures d’enseignement clinique, autrement dit 66 semaines de stage contre 60 jusqu’à présent.

Six semaines de stage supplémentaires mais surtout « une exigence du parcours de stage en psychiatrie (…) d’une durée d’au moins 5 semaines » et « un stage d’une durée d’au moins 5 semaines en santé de l’enfant » sur l’ensemble des trois années de formation. Des modalités qui n’ont l’air de rien mais qui ne vont pas de soi à en croire les difficultés rencontrées par les IFSI pour dégoter des terrains de stage en psychiatrie et pédiatrie.

Des terrains de stages insuffisants

« Les formateurs suent des gouttes pour trouver des stages pour tout le monde », admet Sebastian Gajewski. Le directeur de l’IFSI de la Catho de Lille encourage d’ailleurs ses étudiants à chercher par eux-mêmes, en dehors des Hauts-de-France, dans leur région d’origine notamment. « Notre groupement comprend 22 IFSI et rien que sur le Grand Lille, nous avons 9 IFSI : les stages sont surbookés. » Jusqu’à présent, le directeur pouvait « jouer avec les mots » notamment pour le stage de psychiatrie en envoyant certains étudiants en EHPAD dans le service de gérontopsychiatrie. « Mais désormais, la DGOS nous impose de la ‘vraie santé mentale’ sauf que nous n’avons pas suffisamment de structures, explique Sebastian Gajewski. Dans notre groupement, on se marche dessus, on ne pourra pas trouver de solution pour tout le monde. »

Or, les Hauts-de-France ne sont pas les seuls concernés. Le 29 septembre dernier, le CEFIEC signalait déjà « des tensions dans plusieurs secteurs notamment en pédiatrie, en psychiatrie, en santé de l’enfant, en soins aigus et en soins palliatifs ». « C’est une question qui persiste en effet : il n’y a pas de places pour les infirmiers dans ces secteurs, on le sait déjà, tous les étudiants ne pourront pas faire un stage en santé de l’enfant, c’est national. En psychiatrie, cela dépend des territoires », détaille Isabelle Bayle, présidente du CEFIEC.

Des stages surchargés

« Réintroduire ces bases » autour de l’enfant et de la santé mentale, tous les acteurs s’accordent à dire que « c’est tout à fait logique », comme le confirme Isabelle Bayle. Mais ces stages, notamment en pédiatrie, sont déjà pourvus par les élèves auxiliaires de puériculture et les infirmières étudiantes puéricultrices. « On sait qu’elles ont déjà du mal à trouver des stages alors si on ajoute en plus les étudiants en soins infirmiers… », rétorque la représentante du CEFIEC.

À la FNESI, la nouvelle représentante des étudiants infirmiers rappelle aussi que « certains stages sont déjà surchargés d’étudiants : jusqu’à quatre ou cinq par service, c’est énorme. Donc si on ne fait pas attention, on ne peut qu’empirer les choses et dégrader la formation des infirmiers », craint Marie Cadio. La présidente de la FNESI estime que davantage d’étudiants pourraient « être envoyés loin de chez eux », faute de terrains de stage près de leur IFSI de rattachement. « Ce serait un coût en terme de logement, de transports et encore une fois, cela risque de précariser les étudiants », pointe Marie Cadio.

À côté de ces nouvelles dispositions, le référentiel permet aussi de développer la simulation « durant la période des stages dans la limite de 10 % du volume total des enseignements cliniques, soit six semaines », précise l’arrêté. Sans terrain de stage approprié, les IFSI ne pourraient pas être tentés de les pallier par de la simulation ? « D’après nos premières remontées : aucun IFSI n’effectue de la simulation en lien avec la santé de l’enfant ou la psychiatrie, en tout cas, pas en première année », constate Isabelle Bayle. Au contraire, la simulation permettrait plutôt de préparer les étudiants à leur premier stage ou bien à les aider à analyser des situations vécues en stage. La présidente du CEFIEC l’assure, d’autres enquêtes se déploieront pendant l’année auprès des IFSI pour étudier les évolutions.

Objectiver le manque de stages

L’enjeu est plutôt de recueillir des données afin de réaliser une cartographie des capacités d’accueil en stage. « Ces données, objectives, nous permettront de démontrer qu’on ne peut effectivement pas mettre tous les étudiants en stage », plaide Isabelle Bayle. Associées aux groupes de travail pour la mise en œuvre du nouveau référentiel, les ARS auraient déjà été informées de ces problématiques. Dans les Hauts-de-France, faute de moyens financiers, l’ARS a diminué les capacités d’accueil en IFSI pour la rentrée 2026 avec 243 places supprimées. Rien que dans son IFSI, le directeur compte 15 places en moins mais cela n’empêche pas les inquiétudes pour la répartition des stages. « Je suis assez pessimiste à l’idée de trouver un stage en santé de l’enfant pour tous les étudiants, notamment hors crèche. Nous avons donc décidé que les étudiants qui feront leur stage en crèche ne seraient pas prioritaires pour faire un stage en pédiatrie… malgré les demandes de la DGOS. On espère maintenant que le législateur fera évoluer les choses d’ici là. »

Là, autrement dit, d’ici la diplomation des futurs infirmiers dans trois ans. D’après la loi, sans validation de ces stages, les étudiants ne devraient pas obtenir leur diplôme. « Je me dis qu’à un moment donné, après avoir supprimé des places, on ne va pas non plus mettre sur le carreau des infirmiers qui ont toutes les capacités pour exercer. Ce serait inconcevable pour moi », avance Sebastian Gajewski. « Les présidents d’université, qui délivrent désormais les diplômes, sont au courant des difficultés : je pense qu’on ne prendra pas les étudiants en otage car ils n’y sont pour rien. Il y aura certainement des adaptations », complète Isabelle Bayle.

Environ 40 000 étudiants seraient concernés par la réforme dès cette année.

Pauline Bluteau

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