Mission complexe  : réconcilier  les étudiants avec leur santé 

Ludovic Turin est infirmier sur différents sites universitaires à Paris. Face à des étudiants, parfois en situation précaire, aux budgets souvent serrés, il se transforme en stratège pour replacer la prévention et les soins parmi leurs priorités.

© Delphine Bauer

« Pour les étudiants, la santé passe après tout le reste », lâche Ludovic Turin, la quarantaine, sur son stand du Forum Etudiant qui se tient début septembre. Pour lui comme pour les étudiants qui viennent le consulter, l'heure de la rentrée a sonné, avec son lot de rendez-vous.  

Alors, la santé, pas prioritaire pour les étudiants ? « Après le loyer, le coût des études, et celui de la nourriture », vient enfin celui de la santé, aux yeux de ce professionnel. Surtout dans la capitale, où les loyers sont prohibitifs. 

Et justement, son rôle est de réinjecter un peu de "santé" dans l'agenda des étudiants. Il est ainsi présent lors de certains événements où les étudiants constituent le public principal, ou lors des journées de prévention qu'il organise tout au long de l'année, au sein des universités de Paris III, V et VII où il est infirmier tournant 

En septembre 2015, ouvrait d'ailleurs à Paris-Descartes (Paris V), en plus du service interuniversitaire de médecine préventive et de promotion de la santé (SIUMPPS), le premier centre de santé universitaire de Paris. L’objectif ? « Mutualiser prévention et soins » et les rendre accessibles (pratique du tiers payant, prise de rendez-vous sur internet,...), explique le docteur Raphaëlle Badie-Perez, médecin coordinateur du Siumpps de la faculté et du centre de santé. 

La prévention : un rôle majeur 

Les nombreuses thématiques que Ludovic aborde tournent autour de la prévention routière, de la santé sexuelle et reproductive, de la réduction des risques (alcool, troubles alimentaires, drogues...), de la détresse psychique ou émotionnelle, du handicap... « J'essaie de faire coïncider le calendrier des journées internationales (audition, Sidaction, Téléthon,...) pour organiser ces journées » et, ainsi, gagner en visibilité.  

Le tout, « présenté de façon positive et optimiste », pour mieux capter l'attention des étudiants. « Par exemple, lorsque je veux aborder la question du stress, je propose des journées "bien-être", avec des sophrologues, une initiation au shiatsu, aux massages etc. », explique l'infirmier. « La dernière a eu un énorme succès, plus de 400 étudiants sont passés sur le stand sur une journée », raconte-t-il, soulignant ainsi l'une des préoccupations des étudiants. Ces événements sont organisés avec l'accord du médecin de service, du Siumpps et du responsable de la vie étudiante. 

A la charnière entre le social et la santé 

© Delphine Bauer

Les hasards de la vie ont amené Ludovic Turin à ce poste… mais il n'y a pas vraiment de hasard. Après avoir exercé en gériatrie, psychiatrie, pédopsychiatrie, dans l'humanitaire, à la mairie de Paris, et s’être engagé pendant plus de vingt ans dans le monde associatif, il a rapidement trouvé sa place comme infirmier universitaire. Affable, il met à l'aise les étudiants, les rassure en « ne les jugeant jamais », ce qui est essentiel, et les oriente vers le spécialiste adéquat quand des soucis plus sérieux se présentent. 

Les entretiens de prévention qu'il réalise, notamment à Paris-Descartes, comportent une cinquantaine de questions permettant de « faire un tour général de la santé ».  A ces occasions, il aborde des sujets aussi divers que l'alimentation, le sommeil, les antécédents familiaux, la santé sexuelle, etc. 

Ce sont des moments où l'étudiant, s'il est volontaire, se livre volontiers. Ce qui est plus difficile lorsque l’étudiant est « contraint », par une visite obligatoire (école d’infirmière ou de kiné, par exemple).  

Ainsi, à l'occasion d'un simple entretien de prévention, une jeune étudiante a éclaté en sanglots, quand il lui a simplement demandé si elle avait déjà eu des relations sexuelles. "Elle m'a avoué qu'elle avait été violée par son oncle, mais que ses parents ne la croyaient pas. J'étais la première personne extérieure à qui elle en parlait". Ludovic Turin recueille alors sa peine et l'oriente vers un psychologue de Paris V, qui a pu assurer une prise en charge immédiate, mais non une thérapie sur le long terme. 

Une population fragile 

Le docteur Badie-Perez confirme qu' « un tiers des étudiants renoncent aux soins pour des questions d'argent ». Ils attendent le dernier moment et viennent pour des pathologies plus graves, spécialement en dentaire. Alors, quand Ludovic Turin entend « des politiques qui disent que la précarité étudiante n'existe pas »... Il ne termine pas sa phrase mais on comprend ce qu'il en pense !  

Il évoque également la réponse de l'Agence régionale de santé (ARS) alors qu’il demandait des préservatifs : « les préservatifs sont uniquement pour les étudiants précaires, les homosexuels, et les étrangers ». Et lui, ironique, de répliquer : « je suis heureux d'apprendre que je n'ai que des étudiants aisés, hétéros et français ! » A ses yeux, fournir des préservatifs est essentiel, surtout dans un contexte de recrudescence des nouvelles infections du VIH. « Les étudiants ne se sentent plus concernés » par la prévention, contrairement aux générations précédentes. Et leur budget, grevé par d'autres priorités, ne leur permet pas forcément d'acheter  automatiquement des préservatifs. 

« Une fois, raconte-t-il, un étudiant infirmier en troisième année m'a dit : mes parents habitent au fin fond du 77, je ne peux pas rentrer tous les soirs chez eux, alors je couche"utile" ».  C’est-à-dire : trouver un(e) partenaire d'une nuit pour ne pas être à la rue. « Je l'ai écouté et mis en contact avec une assistante sociale » pour l'aider à trouver un logement.  

Il évoque enfin une population fragile. « Après les attentats, il y a eu beaucoup de souffrances psychologiques, un besoin de parler. Le Bataclan a touché des gens qui faisaient la fête, ce côté festif dans lesquels les jeunes se reconnaissent », explique-t-il.  

Ludovic Turin insiste aussi sur la nécessité d’adopter un discours accessible et de se renseigner constamment sur l’évolution des préoccupations étudiantes comme « le rôle d'Internet dans le harcèlement » que subissent certains étudiants, ou la poussée des communautarismes religieux, qu'il sent de plus en plus forte et l'inquiète, notamment au regard des questions de santé sexuelle et reproductive. 

Ces missions au quotidien, il doit les remplir avec des bouts de ficelle. « Quand je fais intervenir une association partenaire, c'est souvent avec un budget proche de zéro », souligne Ludovic Turin. Donc, avec d'autant plus de volonté. 

Delphine Bauer

Actusoins magazine pour infirmier infirmièreCet article a initialement été publié dans le numéro 22 du magazine ActuSoins (Sept, Oct, Nov 2016).

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