Infirmiers à l’AP-HP : à missions égales, salaires inégaux

Le salaire des soignants est de nouveau au cœur de la discorde. Mais cette fois, ce n’est pas tant son faible niveau qui fait débat, mais la différence de rémunération appliquée par l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) entre les infirmiers en poste, les intérimaires et les vacataires pour un travail identique, dans le cadre de la prise en charge de patients Covid. Lors de la première vague, la situation est presque passée inaperçue. Mais avec des annonces affichant des salaires pouvant à présent s’élever à 4000 euros brut pour les renforts, la différence de traitement est à présent à son paroxysme.  

Infirmiers à l’AP-HP : à missions égales, salaires inégauxJuliette*, infirmière depuis 10 ans, était en année sabbatique lorsque la crise sanitaire a débuté en mars. Domiciliée en province, elle a postulé à une annonce d’une agence d’intérim pour venir en renfort à l’AP-HP car « les besoins étaient manifestes », explique-t-elle.

L’agence d’intérim l’informe de son salaire, à savoir 15.19 euros brut de l’heure. Mais une fois sur place, très vite, elle entend des « bruits de couloir » selon lesquels les infirmiers vacataires sont mieux payés.

« J’ai appelé mon agence d’intérim pour en savoir plus et on m’a répondu que ce n’était pas le cas, se rappelle-t-elle. Pourtant, l’un de mes collègues m’a fait voir une note de service de l’AP-HP sur laquelle les différences salariales étaient inscrites. Et j’ai une amie vacataire à cette période, qui m’a montré son bulletin de salaire : j’ai pu constater moi-même la différence. Je ne la comprends pas car nous venons tous en renfort. »

Intérimaire lui aussi, Terry a été démarché par son agence pour venir en renfort à l’AP-HP. « Je ne me suis pas posé de question, j’y suis allé fin mars, en renfort au sein d’une unité covid, témoigne-t-il. Mais si j’avais su, j’aurais fait une vacation. » Car Terry a lui aussi vite déchanté lorsqu’il a appris la différence de salaire entre les intérimaires et les vacataires. « Sur plusieurs mois, nous avons plusieurs milliers d’euros de différence. » 


Un sentiment d’injustice qui ne semble pas infondé. Et pour cause.

Rémunérations des vacataires en renfort lors de la première vague. (note interne de l'AP-HP du 9/04/ 2020). Abrogée depuis, elle a été remplacée par un document du 17 septembre qui mentionne les mêmes taux horaires pour les infirmiers "CDD" et "vacataires" au sein d'une unité Covid ou d'un service de gériatrie et pour les AS.

En avril 2020, une première note de service interne de la direction des ressources humaines de l’AP-HP, mise en application dans les services Covid**, a prévu une rémunération horaire de 21,54 euros brut pour les infirmiers en renfort CDD ou en vacation et 17,61 euros pour les aides-soignants.  Soit plus de 3260 euros brut par mois pour un infirmier à temps plein et 2670 euros pour un aide-soignant.

Le hic ? Si cette rémunération attractive concorde certainement à la juste valeur d’un travail soignant, elle ne correspond pas aux salaires pratiqués habituellement. Résultat? Pour accomplir le même travail, des infirmiers en poste, des intérimaires et des vacataires ont finalement perçu lors de la première vague, trois rémunérations très différentes :

- 15,19 euros brut de l’heure, toutes primes habituelles incluses avec, en sus, une prime Covid, pour les titulaires (taux horaire en début de carrière)

-15,19 euros brut de l’heure sans prime Covid, pour les intérimaires

- 21,54 euros de l’heure avec, en sus, une prime Covid pour les vacataires

Une déception de plus pour les titulaires

 Les titulaires, eux, se sont sentis et se sentent toujours lésés.

 « A ce jour, les titulaires qui font face à la crise ne gagnent rien de plus que leur maigre salaire, sauf s'ils annulent leurs repos et font des heures supplémentaires, c’est scandaleux », dénonce le collectif Inter-hôpitaux.  Car si cette stratégie financière semble avoir payée en termes de recrutement, qu’en est-il du respect de l’égalité de salaire à travail égal ?

Ce choix opéré par la direction de l’AP-HP survient dans un contexte où les infirmiers en poste dénoncent déjà le dénigrement de leur hiérarchie à leur égard.

Et les conclusions du Ségur de la santé, qui a conduit à une augmentation de 183 euros net par mois pour les IDE qui réclamaient 300 euros, n’ont pas apaisé la situation. « Les soignants en poste sont outrés, excédés, dénonce Céline Laville, présidente de la Coordination nationale infirmière (CNI). Ils  se demandent à quoi cela leur sert d’être en poste. C’est totalement irrespectueux pour eux. Cette situation ne va certainement pas participer à ce que les agents restent à l’AP-HP. Pour eux, c’est un coup de massue de plus. »

« C’est la loi de l’offre et la demande, concède pour sa part Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). Ce qui me choque, ce n’est pas le tarif horaire des vacataires mais plutôt le salaire des soignants titulaires, sous-payés. La justice serait que les personnes en poste soient mieux payées car à ce tarif-là, ce n’est pas étonnant qu’il y ait autant de postes vacants. »

S’assurer un renfort

 Alors, pourquoi une telle inégalité ? « Le niveau de rémunération des CDD et vacataires a été fixé sur la base de l’échelon le plus élevé de la grille des IDE de façon à rendre attractifs les recrutements au sein des unités ″Covid″ ou  gériatrie », reconnaît l’AP-HP, que nous avons interrogé à ce sujet.

En revanche, pour les IDE en poste, l’institution explique être tenue par les grilles de rémunération de la FPH.

« L'AP-HP se dit contrainte de respecter les grilles mais elle pourrait tout à fait revaloriser ses propres agents avec des primes covid ou des forfaits ″heures supplémentaires ″ au moins pour éviter la fuite des professionnels qui, de fait, ont bien compris l'inégalité de traitement, répond le collectif inter-hôpitaux. Ils se disent tous qu'en partant, ils pourraient revenir à des tarifs bien supérieurs. Car même si la réglementation empêche de les embaucher dans les six mois via l'intérim ou en CDD, le manque de personnels fait que les RH ne sont pas trop regardant, et nous voyons revenir des IDE et des aides-soignants à peine partis. » 

Une situation en partie réglée… mais loin de satisfaire

Côté intérimaires, le problème est en partie réglé. Car, en apprenant les tarifs appliqués aux vacataires, les agences d’intérim sont montées au créneau, demandant l’application du principe d’égalité de traitement. Finalement, « l’AP-HP nous a envoyé une note nous informant que sur la période du 24 avril au 30 juin, les intérimaires allaient être augmentés à 21.54 euros de l’heure », fait savoir le directeur d’une agence d’intérim.

Grâce à ce scandale, les tarifs horaires des intérimaires ont été alignés a posteriori  sur ceux des vacataires, mais uniquement pour les soignants ayant travaillé pendant la période sus-citée.

Juliette, qui a appris la régulation par son agence d’intérim, n’est néanmoins pas satisfaite. « Comme j’ai travaillé du 24 mars au 28 avril, finalement, je ne vais avoir une augmentation que sur quatre jours », regrette-t-elle. Et de dénoncer : « Cette disparité entre infirmiers est totalement injuste et en plus, je n’ai même pas le droit à la prime Covid. C’est une aberration. Je me fais doublement avoir. Si j’avais su, j’aurais postulé directement à l’AP-HP. »

La hausse des salaires se poursuit

Pour la deuxième vague, les rémunérations affichées pour les vacataires, les plus élevées, sont restées les mêmes. Et s’il y a eu des revalorisations pour les intérimaires, ces derniers restent malgré tout en colère d’avoir dans un premier temps été défavorisés.

Une telle décision de l’AP-HP suscite aussi de nombreuses questions : cette rémunération attire à court terme, mais qu’en est-il à moyen-long terme ?

L’institution ne prend-t-elle pas le risque d'une colère sociale forte de ses agents devant une perception d'iniquité?

De telles disparités salariales ne vont-elles pas générer des difficultés de recrutement pour les autres établissements hospitaliers d’Ile-de-France, voire des autres régions, qui ne peuvent pas s’aligner sur les tarifs pratiqués par l’AP-HP, les rendant, par la même moins attractifs pour les IDE vacataires ou intérimaires ?

Aujourd’hui, l’attraction tarifaire se poursuit. Des annonces proposent des postes de renfort Covid à 3266 euros brut auxquels s’ajoutent les ICP (Indemnités de congés payés) et IFM (Indemnités de fin de mission).

D’autres font état de salaires compris entre 3200 et 4000 euros brut pour un poste d’IDE renfort Covid à l’AP-HP.

A quand une revalorisation pour les salariés en poste ?  

Laure Martin

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*Le prénom a été modifié à la demande de l’intéressée

**Une note plus récente  qu'ActuSoins a pu consulter confirme ces rémunérations pour la deuxième vague. Ces taux concernent les soignants en renfort dans les unités prenant en charge des patients « Covid » et « Gériatrie ».

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Réactions

5 réponses pour “Infirmiers à l’AP-HP : à missions égales, salaires inégaux”

  1. Escroignard dit :

    Je suis à la retraite depuis le 1 er janvier, j ai repris du 20 mars au 4 mai en Réanimation dans l hôpital public où j ai exercé pendant 44 ans ! J ai été payée 16euros de l heure, j ai travaillé le 1 er mai sans majoration pour le férié le pire c est que je n ai eu droit qu à la moitié de la prime COVID ! Une honte…. On me demande aujourd’hui de revenir renforcer (à temps plein) les équipes en difficultés alors que j’ai 62 ans, avec les risques que cela comporte en sachant que je risque la vie pour être payer une misère… Je n ai pas de regret de l avoir fait pour la première vague mais si je ne suis pas mieux rémunérée je ne viendrai pas risquer ma santé en Réa pour cette seconde vague !!! Je vous souhaite bcp de courage, mais je vais continuer mes vacations en cliniques bcp mieux payées !!

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  2. bizarre dit :

    le monde de la santé est entrain de devenir un monde du business ?

    il faut arrêter de mettre des milliards dans l’hôpital public, c’est un système géré par des incapables ( la moitié des gens qui travaillent à l’hôpital ne soignent pas)

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  3. Jo dit :

    Est quand est il des contractuels qui non même pas les primes des titulaires ?

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  4. Dag dit :

    Bonjour et soutien total pour les soignants qui luttent pour des conditions de travail dignes

    J’ai une seule critique. Le monde de la santé est extrêmement divisé et corporatiste, mes propos reposant sur des faits (les IBODE parlent pour les IBODE, les IADE pour les IADE, les IDE pour les IDE, à l’exception de quelques associations, je pense au CIU/CIH). J’ai rarement croisé dans ma carrière pro des professionnels aussi corporatistes, vraiment.

    Le jour où les professionnels de santé se rassembleront totalement, et seront solidaires entre eux, arrêteront de se faire la guerre (certains IADE qui réclamaient un statut hors IDE, centaines associations IDEL qui font tout pour retarder la réingénierie des AS, les exemples sont légion),

    Si j’ai un conseil, compte tenu de la gravité de la situation, je ne vois qu’une solution : Menace de démission collective et refus de faire toute tâche administrative/codification des actes.

    bon courage

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  5. Pseudo dit :

    Soutien total

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