Au Maroc, toujours moins d’infirmiers dans l’équipe d’Hosni

A 58 ans, Hosni Mohamed Belkorchi est chef-infirmier en chirurgie à l’hôpital Ibn Sina de Rabat. En 36 ans de carrière dans le service public, celui qui est aussi artiste peintre a eu le temps de voir le système de santé marocain bouger. Par petites touches ou grands coups de pinceaux.

Au Maroc, toujours moins d'infirmiers dans l'équipe d'Hosni

© Constant Formé-Bècherat/Hans Lucas

« Hosni ! » « Hosni! ». Impossible de faire dix mètres dans les couloirs sans être interpellé. Après 20 ans à l’hôpital Ibn Sina (Avicenne) de Rabat, Hosni Mohamed Belkorchi connait tout le monde. Et il ne se passe pas cinq minutes sans que quelqu’un ait quelque chose à demander au « major » du service. Le chef des infirmiers de chirurgie A prend quand même le temps de vous faire visiter les lieux. Un service de pointe, explique fièrement Hosni : « c’est ici qu’ont été réalisées à partir de fin 2014 les toutes premières transplantations hépatiques 100 % marocaines, avec notre équipe d'infirmiers ! ».

Des interventions réussies, précise Hosni, mais qui restent limitées faute de moyens : « on a réussi à monter une unité de mais cette opération nécessite quatre infirmiers donc il n’en reste plus qu’un ou deux pour s’occuper des autres malades ! ».

Et ces malades sont nombreux. Il suffit pour le mesurer de voir le hall qui sert de salle d’attente, où nombre de patients et familles attendent debout ou assis par terre. Le service accueille autour d’un millier de malades chaque année et en opère 800, en cancérologie ou chirurgie hépato-biliaire.

Des candidats mais pas de postes

Au début du couloir principal, Hosni ouvre une salle désormais vide : « ici, six lits ont été fermés », explique-t-il, par manque de personnels soignants. Quand il est arrivé, le service comptait 60 lits. Aujourd’hui, il en reste une quarantaine. « Dans mon équipe, celui qui part n’est pas remplacé », raconte le chef infirmier « ou alors par des redéploiements mais pas par des nouveaux ». Pourtant, les vocations ne manquent pas : les candidats sont là mais pas les postes budgétaires.

Résultats: d’un côté, un manque d’infirmiers à l'hôpital, de l’autre des infirmiers au chômage. Un problème qui ne se posait pas à l’époque où Hosni est sorti de l’école : les diplômés signaient automatiquement un contrat avec l’Etat et trouvaient une place. Aujourd’hui, il faut aussi passer un concours pour obtenir un poste, avec moins de postes que de candidats.

Quand Hosni a choisi de devenir infirmier, c’est justement parce qu’il savait qu’il aurait vite un salaire : « Je voulais être architecte, raconte-t-il. Mais je me suis marié jeune et il fallait faire vivre ma famille ». Après deux ans à l’institut de formation publique de Rabat, il décroche un diplôme d’Etat. Aujourd’hui, la formation se fait en trois ans et des écoles privées ont obtenu le droit d’ouvrir.

Quand il a commencé, au début des années 80, Hosni gagnait moins de 1 000 dirhams (moins de 100 euros). Pas facile pour les jeunes mariés. Depuis, Halima et lui ont eu trois enfants et Halima est devenue sage-femme à la maternité des Orangers de Rabat, confrontée elle aussi à la lourdeur de la charge de travail. Mais « c’est comme ça, il faut assumer et assurer ! », constate Hosni, son infatigable sourire aux lèvres.

Trois infirmiers pour 40 patients

Ce lundi, il faut assurer effectivement. Après un week-end de garde des urgences, les lits sont pleins. Hosni doit organiser le service. Au quotidien, son équipe tourne en général avec trois infirmiers pour une quarantaine de malades, soit une bonne douzaine de patients par infirmier. L’organisation se fait en 12 h/36 h : 12 heures de travail, 36 heures de repos. Hosni lui ne compte pas ses heures et termine souvent à la maison la gestion administrative. Son petit bureau est d'ailleurs encombré de dossiers qui s’entassent jusqu’aux portraits du Roi Mohammed VI et de son père Hassan II. « Je n’y suis jamais ! C’est juste pour la paperasse, inimaginable toute cette paperasse ! ».

Pour voir Hosni assis plus de cinq minutes, mieux vaut le retrouver devant un thé à la menthe un jour de repos. Là, il se pose sur le bilan de ses 36 ans de carrière. « Globalement, le système de santé s’est beaucoup amélioré. Des centres de santé ont été construits, ils ont été équipés ». Le problème répète-t-il, « c’est le ! ». Avant d'ajouter : « j'adore ce que je fais ».

Il ne se plaint pas non plus de son salaire, même si en fin de carrière, au plus haut niveau de responsabilité, il touche 14 000 dirhams par mois, moins de 1 400 euros (le revenu moyen des ménages au Maroc est d'un peu plus de 500 euros mensuel). Pas question pour autant, comme certains de ces collègues, d'arrondir ses fins de mois dans le privé : « Quand vous êtes de garde de nuit à l’hôpital et que vous savez que le matin à 8 h vous allez enchaîner à la , qui va trinquer ? Les malades à l’hôpital ! ». Lui applique depuis le début de sa carrière la même devise : « les malades d’abord ! ».

A 58 ans, il lui reste en principe deux ans pour continuer de s’en occuper. Mais le gouvernement est en train de réformer le système des retraites et l’infirmier aux cheveux gris sait « qu’ils veulent ajouter trois ans ». A sa retraite, Hosni espère pouvoir se consacrer à sa passion : la peinture. « Depuis quatre ans, je n’ai plus le temps de peindre ». Mais ses tableaux et ceux de sa femme ornent les couloirs : ils ont offert leurs œuvres à l'hôpital. Et quand il voit un patient s’arrêter devant une toile et « oublier quelques minutes sa maladie », Hosni l’infirmier-artiste peintre est comblé.

Frédérique Prabonnaud

Actusoins magazine infirmierCet article est paru dans le numéro 20 ActuSoins magazine 

(mars /avril /mai 2016).

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