Abdelaali El Badaoui, infirmier et fondateur de Banlieues Santé : « La gourmandise d’aider beaucoup plus de gens »

Cet infirmier de Seine-et-Marne a fondé il y a deux ans l’association Banlieues Santé. Engagé de longue date dans l’accès aux soins et à la santé, il multiplie les initiatives permettant de combler le fossé qui éloigne les habitants de la banlieue du système sanitaire.

Abdelaali El Badaoui, infirmier et fondateur de Banlieues Santé

Abdelaali El Badaoui, président et fondateur de Banlieues Santé © Sandra Mignot

Difficile de caler un rendez-vous avec Abdelaali El Badaoui. Homme de réseaux, de contacts, de tchatche aussi, il jongle entre sa vie de père de famille et le développement de l’association qu’il a créé il y a deux ans, Banlieues Santé.

En rendez-vous, l’écran de son portable ne cesse de s’illuminer sous l’effet des messages entrants. Il nous accueille dans un gymnase actuellement occupé par son association, où des bénévoles assemblent des kits d’hygiène (savon, shampooing, gel hydro-alcoolique, masque) distribués ensuite via tout un réseau associatif en Ile-de-France. « Parce que ma conception de la santé est vraiment globale, résume Abdelaali. Il s’agit du complet bien-être physique, mental et social au sens de l’OMS. Et on ne peut pas soigner quelqu’un qui ne mange pas, qui se sent exclu, stigmatisé, isolé. »


Cet infirmier possède un parcours original. Ses premiers pas dans l’univers des professionnels de santé il les a réalisés un balai à la main, à 16 ans. « J’ai fait tous les petits boulots à l’hôpital. » ASH, brancardier, manutentionnaire, animateur pour enfants, ambulancier… « Je parlais avec les patients, je me suis rendu compte des inégalités sociales. Il fallait parfois que je traduise, avec les soignants, pour des patients qui ne comprenaient pas et très vite j’ai mobilisé mes collègues professionnels de santé pour qu’ils viennent faire de la prévention sur le terrain. »

Il faut dire que l’homme connaît le rapport à la santé des habitants des quartiers politiques de la ville. Il est lui-même originaire de Surville, un quartier de Montereau Fault Yonne, en Seine-et-Marne. Enfant il a été hospitalisé, brûlé à 70 % de la surface corporelle. « J’ai vu le désarroi de mes parents, analphabètes, qui ne maîtrisaient pas les codes et ne comprenaient pas clairement ce qui allait m‘arriver et comment on allait me soigner. »

Parcours atypique

En parallèle de son premier emploi, Abdelaali el Badaoui est également sportif de haut niveau. Il court en fond et demi-fond.

En 2002 il a été sacré vice-champion d’Europe de cross par équipe et vise les JO de de 2004. Mais l’année suivante, patatras, une blessure de la malléole interrompt sa carrière sportive, à 23 ans. Il change alors son fusil d’épaule. Sans le bac, il parvient à intégrer un IFSI, via la validation des acquis. S’ensuivent une année à s’essayer à l’exercice hospitalier puis une autre comme infirmier coordinateur en Ehpad. L’envie d’autonomie et l’esprit d’entreprise dont il se revendique le conduisent à créer son cabinet libéral, en 2012.

« Mais j’avais, disons, la gourmandise d’aider beaucoup plus de gens », explique-t-il. Avec les professionnels de santé, les travailleurs sociaux, les élus, les administratifs qu’il avait croisés au cours de la première partie de sa carrière, l’homme au large sourire continue de mobiliser et d’organiser régulièrement des actions de terrain : accompagnements à domicile avec d’autres professionnels de santé, séances de prévention et de santé publique, etc.

Son passé de sportif lui confère une petite aura mais surtout son ancrage local et son engagement lui permettent de construire une initiative plus officielle. En 2018, il fonde officiellement Banlieues Santé, dans l’objectif de raccorder les personnes les plus éloignées (géographiquement parfois mais culturellement surtout) au système de santé.

Très vite, les idées fusent et l’association fait feu de tous bois, lançant de multiples projets et partenariats : entretiens de santé dans les foyers de travailleurs immigrés, sessions collectives de consultation ophtalmologique à la Fondation Rotschild, rencontres de prévention… Amateur de bonnes formules et de jolies citations, notamment celle de son père, « tu as deux oreilles pour écouter et une bouche pour parler, donc écoutes plus que tu parles », l’infirmier et son équipe s’attellent à faire remonter les besoins du terrain.

Projets en cours

Les nouvelles technologies lui font de l’œil et plusieurs chantiers sont entamés, via des partenariats : un camion mobile de dentistes, des cabines de téléconsultation, la création d’une cagnotte numérique pour permettre à tous d’accéder aux soins et interventions nécessaires à l’heure des remboursements et dépassements d’honoraires. Puis survient la covid et ses confinements.

« On a tout de suite réalisé le drame que cela pourrait être dans nos quartiers. » Entre le manque d’information adaptée, les pertes d’emploi ou l’impossibilité d’aller travailler pour certains, l’heure n’est plus aux accompagnements individuels ou aux séances collectives de prévention. L’association met en place des colis alimentaires et hygiéniques, parvenant à mobiliser de nouveaux bénévoles. Dans le même temps, des conseils sont évidemment donnés et adaptés pour encourager la prévention de la transmission. Une appli les traduisant en 50 langues est rapidement développée. Pendant l’été, une opération ambulante est mise en place sur la grande couronne parisienne pour parler santé et covid bien sur.

Et Abdelaali n’a pas l’intention d’en rester là. Contacté par les institutions plusieurs territoires, l’action s’étend à Marseille, Roubaix, Alès… « Et le rural aussi est concerné, car ce sont les mêmes problématiques : précarité, éloignement géographique, incompréhension du système parfois. »

Aujourd’hui, celui qui se qualifie « entrepreneur d’intérêt général » et rencontre des ministres, n’exerce plus de soins infirmiers. Il est entièrement investi dans Banlieues Santé et son développement. Il veut faire de son association un « hub de l’inclusion médicale et sociale » et un modèle exportable.

L’association dispose d’ailleurs déjà d’un bureau à Casablanca. Prochain projet pour l’Ile-de-France : l’ouverture d’un café des femmes à Clichy, prévue pour janvier 2021. Un tiers lieu qui permettra aux femmes des quartiers de se former, de régler des problèmes d’estime de soi, de remettre en place leurs droits, faciliter accès à la santé etc.

Sandra Mignot

Je m'abonne à la newsletter

 

Actusoins magazine pour infirmière infirmier libéralActusoins magazine pour infirmière infirmier libéralCe portrait est un article complémentaire à l'article "Banlieues Santé, le chaînon manquant", paru dans le n°39 d'ActuSoins Magazine (décembre, janvier, février 2021). 

Pour contribuer à soutenir ActuSoins, tout en recevant un magazine complet (plus de 70 pages d'informations professionnelles, de reportages et d'enquêtes exclusives) tous les trimestres et accéder ainsi à tous nos articles, nous vous invitons à vous abonner. 

Pour s' abonner au magazine (14,90 €/ an pour les professionnels, 9,90 € pour les étudiants), c'est ICI

Abonnez-vous au magazine Actusoins

Abonnez-vous à la newsletter des soignants :

Faire un don

Vous avez aimé cet article ? Faites un don pour nous aider à vous fournir du contenu de qualité !

faire un don

Réagir à cet article

retour haut de page
296 rq / 1,201 sec