Paroles de soignants : “nous étions loin de penser que la Covid nous ébranlerait tant”

Dans cette série "Paroles de soignants", ActuSoins recueille des témoignages d'infirmiers et d'aides-soignants, confrontés cette année à une crise sanitaire inédite.

Paroles de soignants : "nous étions loin de penser que la Covid nous ébranlerait tant"Nous donnons aujourd'hui la parole à Gilma Daniel, cadre de santé à l’hôpital Beaujon (AP-HP), qui a contribué à transformer son unité de soins continus en service de réanimation Covid, lors de la première vague de Covid-19. De la préparation de l’unité au retour à la normale, en passant par des phases de renforts massifs, elle raconte cette période.

 « Nous étions préparés aux attentats, cela avait pris du temps mais nous avions appris à nous adapter à recevoir ces patients porteurs de blessures de guerre et non aux patients porteurs d’un virus inconnu et qui contamine à une vitesse grand V : nous étions loin de penser que la Covid-19 nous ébranlerait tant.

Les institutions ont été mises à mal, nos organisations désorganisées. Nous avons ainsi continuellement dû nous adapter.

Comment maintenir une organisation qui tienne quand nous-mêmes sommes submergés ?


Lors d’une réunion avec mon cadre supérieur, il était question de recenser en urgence les ressources humaines et matérielles disponibles.

Différents scénarios se profilaient devant moi et, à chaque fois, je me demandais comment j’allais faire pour obtenir l’adhésion des équipes.

J’étais loin d’imaginer à quel point une armée s’était érigée derrière moi ou derrière les patients.

Les stratégies de communication défilaient dans ma tête, moi qui suis encore novice dans la fonction. La vitesse de propagation du virus ne nous laissait pas beaucoup de temps pour réfléchir.  Il fallait agir vite et efficacement.

Nos scénarios étaient vite désuets. Le scénario post cellule de crise de 8 h était caduc à midi. Pour autant, les différents chamboulements du service se sont opérés sans grande difficulté... notre unité de soins continus (USC) ainsi que notre salle de réveil se transformaient en un service de réanimation pour finir par devenir le service de déchocage réanimation Covid de l’hôpital.

Les soignants ont développé des compétences en soins techniques qu’ils ignoraient. J’ai été très surprise de voir mon équipe grandir avec les renforts d’autres services et d’autres horizons et voir la confiance qu’ils avaient en moi pour me suivre dans un chemin qui était loin d’être tout tracé.

Nous n’avions aucune compétence en réanimation, si bien que plus que jamais, la bienveillance était le mot d’ordre à ce moment.

Mes premières nuits furent extrêmement courtes je n’avais qu’une seule pensée en tête : mes équipes. Comment s’étaient passées les nuits des aides-soignantes et des infirmiers qui n’avaient jamais travaillé en réanimation ?

J’étais envahie par ce sentiment de culpabilité, moi qui les avait missionnés pour créer cette unité spécifique.

Le flux de patients augmentait et le nombre de réunions s’intensifiait également. Encore des scénarios qui changeaient.

Malgré la lourdeur de la charge en soins, le personnel était force de proposition : il innovait, il améliorerait le quotidien pour travailler dans la bonne humeur.

De jour comme de nuit, des leaders émergeaient et impulsaient le pas, élaborant des supports afin d’améliorer la prise en charge des patients  mais aussi le quotidien des soignants. Les équipes faisaient preuve d’une grande ingéniosité.

La charge physique et émotionnelle était toujours présente. Je ne reconnaissais plus mon service. Malgré cela, les soignants avaient pris possession des lieux et les liens se renforçaient de jour en jour.

Il y avait aussi ces mails qui nous avertissaient que le matériel nécessaire à notre protection était en tension.

Alors, on s’est adapté. Le matériel a été priorisé, octroyé à des moments opportuns afin que les patients soient pris en charge avec efficience.

Puis vint la décroissance du nombre de patients admis et la perspective d’un retour à la « normale ».

Il y avait cette forte envie de reprendre le cours de sa vie ainsi qu’une activité professionnelle classique. Il y avait cette forte envie ne plus côtoyer la mort, la détresse des patients, le désarroi des familles d’aussi prêt.  

Paradoxalement les soignants se rendaient compte qu’ils allaient bientôt se quitter.

Plus on s’approchait de la fin, moins cette cohésion qui avait grandi de jour en jour voulait être perdue.

La séparation fut à mon sens brutale. Sans crier gare, presque du jour au lendemain, il n’y a avait plus de patients Covid graves.

J’ai enfin pu octroyer des jours aux soignants, repos de guerriers bien mérités.

Aujourd’hui, je me souviens des larmes : quand un patient était transféré en Soins de suite et de rééducation,  quand un patient était extubé et donc « sauvé » mais aussi quand, malheureusement, le virus était plus fort que nous.

Encadrer cette équipe durant la crise restera une belle expérience. L’humain, malgré ses doutes et ses angoisses peut affronter la peur comme s’il s’y était préparé, sans vraiment l’avoir été pourtant. »

R.A

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Réactions

1 réponse pour “Paroles de soignants : “nous étions loin de penser que la Covid nous ébranlerait tant””

  1. Skimani dit :

    Je suis aide soignante depuis 32 ans, notre formation était en un an, aujourd’hui on nous parle de 15 jours pour cause de pénurie ! Notre profession a toujours été dévalorisee mais là c’est plus bas que terre !!! Donc si nous avons le même raisonnement, donc infirmière c’est en 6 semaines je suis OK pour le faire.medecin c’est en 5 mois quel mérite et quelle valorisation de la profession para et médicale !

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