Dans les hôpitaux parisiens, le “malaise” infirmier, patent pour une minorité, latent pour la profession

Dans un volet de son rapport rendu public lundi, la chambre régionale des comptes (CRC) d'Ile-de-France, analyse le "malaise" infirmier au sein des hôpitaux de l'AP-HP. 

Dans les hôpitaux parisiens,  le "malaise" infirmier, patent pour une minorité, latent pour la profession"Y a-t-il selon vous un malaise infirmier ?". La question est directe. Elle a été posée, par la CRC, dans le cadre de l'élaboration de son "enquête sur le personnel infirmier", relative à l'exercice depuis 2011, à un ensemble d'interlocuteurs de l'AP-HP. 

Pour plusieurs d'entre eux, le malaise concerne moins les infirmiers que d'autres catégories de soignants, en particulier les aides-soignants, pour lesquels se poseraient "les problèmes de recrutement, de moindre compétence, d'absentéisme et parfois de motivation", problèmes "qui rejailliraient sur les infirmiers en fatigant les équipes", indique le rapport. 

D'autres évoquent un malaise hospitalier en général et incriminent le système de financement productiviste instauré par la T2A et le gel des salaires. 

"Différentes causes ont été avancées au cours des entretiens pour expliquer, sinon le malaise infirmier, du moins le malaise ressenti par certains infirmiers", explique la CRC. Reviennent ainsi fréquemment la pression permanente induite par la contrainte budgétaire ubiquitaire et la densification du temps de travail.

"En raison de mesures d'économie, les postes ont été rendus ou gelés, mais l'AP-HP a tenu à préserver les postes présents au lit du malade : les compressions d'effectifs se sont donc portées sur les postes des services de support. Dès lors, les problèmes matériels du quotidien, peu ou pas graves mais répétés et ressentis comme croissants, exaspèrent d'autant plus les équipes soignantes (infirmiers compris) que le temps est contraint", fait savoir la CRC. 

Certains interlocuteurs perçoivent la question du malaise comme locale et conjoncturelle, étroitement dépendante de l'ambiance au sein de chaque équipe de soins et de la qualité du management; ils soulignent cependant que du fait de la rationalisation des effectifs, "il n'existe plus de postes où isoler les personnalités difficiles, de voies de garage en quelque sorte". 

La modification des conditions d'exercice est souvent évoquée comme source d'une perte du sens du métier infirmier : "les infirmières passent moins de temps non seulement avec le malade, à écouter et accompagner les patients, du fait de la réduction des durées moyennes de séjours et de l'augmentation ressentie des tâches externes, mais aussi moins de temps avec le malade, qu'ils n'ont plus l'opportunité de suivre : tandis que les infirmiers changent de poste d'un jour à l'autre, les patients tournent, passent plus vite d'un service à l'autre, de même qu'ils changent continuellement de chambre du fait de l'impératif de taux d'occupation élevés". 

Distendue, la relation avec le patient se fait aussi tendue : les patients sont perçus comme "moins patients, plus exigeants et moins enclins à manifester leur reconnaissance".  L'impression se dégage chez les soignants que les patients attendraient un niveau de service comparable à des prestations hôtelières. L'ambulatoire présente déjà à cet égard l'avantage de laisser le patient libre de ses mouvement, donc moins contrarié. 

S'ajoutent à cela des causes "spécifiques à l'AP-HP" que les contraintes de la vie francilienne et la perception de restructurations incessantes. A cet égard, la réforme de l'organisation du temps de travail - qui a connu une réforme majeure en avril 2016, touchant à l'ensemble du personnel - a suscité des récriminations qui se traduisent par des grèves et manifestations de mécontentement.

Les cadres infirmiers rapportent que la réduction du nombre de RTT induite par les nouveaux horaires, rend plus difficile pour les agents de prendre deux jours de repos consécutifs lorsqu'ils travaillent le week-end. 

"Ce malaise évoqué et invoqué se laisse appréhender de manière objective à travers un faisceau d'indices dont l'évolution du nombre de jours de grève, les heures supplémentaires non rémunérées et non récupérées, l'évolution de l'absentéisme et l'activité du service de santé au travail", explique la CRC. 

Les demandes de prise en charge psychologique chez les soignants se multiplient

"Ces signaux diffus trouvent occasionnellement à se cristalliser dans des situations de forte tension individuelle, sur lesquelles les bilans de l'unité de psychologie clinique du service central de santé au travail offrent un aperçu partiel qui, au demeurant, ne se limite pas aux seuls infirmiers", fait savoir la CRC. 

Ainsi, entre 2012 et 2016, le nombre d'agents concernés par des séances individuelles dans cette unité de psychologie clinique, est passé de 83 à 154, et le nombre de séances totales nécessaires à ces suivis, de 203 à 355. 

Le nombre d'agents concernés par des groupes de parole est resté stable (de 33 à 30). 

"L'activité des groupes de parole et débriefings est plus erratique [que le nombre d'entretiens individuels] et davantage lié à des événements ponctuels. Les chiffres des années 2015-2016 reflètent certes l'impact des attentats de 2015, mais ces derniers n'ont été le motif que d'un nombre relativement limité de consultations", nuance le rapport.

La souffrance au travail comme premier motif de consultation 

La souffrance au travail demeure donc le premier premier motif de consultation, et sa stabilité en termes de pourcentage ne masque pas son augmentation absolue. "Rien n'indique que la hausse soit liée à une promotion de ce service. Il existe donc un véritable malaise pour un nombre certes réduit mais croissant d'agents, et des sources de tension qui se cumulent et s'accentuent à l'échelle de l'ensemble des infirmiers", explique le rapport. 

L'AP-HP, note la CRC, attribue ces tensions à trois facteurs : ceux propres à l'AP-HP (réforme de l'Organisation du temps de travail, révision des dotations d'effectifs), ceux liés à  l'évolution de l'univers hospitalier (raccourcissement des durées moyennes de séjour, alourdissement des prises en charge), enfin ceux relatifs aux conditions de vie en région parisienne (logement, temps de transports), tous ces facteurs "[pesant] aussi sur l'exercice professionnel d'agents dont le niveau de rémunération est comparativement plus faible et pour lesquels les leviers de valorisation financière sont quasiment inexistants". 

M.S

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