Fictions : le miroir plus ou moins déformant de l’infirmière ? 

« Pense à moi, ça t’inspirera », dit Annie Wilkes à son otage, un écrivain. A l’instar de ce personnage de « Misery », les infirmières nourrissent une multitude de fictions. Leurs créateurs s’inspirent davantage d’un imaginaire plus ou moins fondé que de la réalité. En réaction, des soignants reprennent la main sur leur image. 

Fictions : le miroir plus ou moins déformant de l’infirmière ? 

© Gilles Scarella - FTV. Extrait de la série télévisée "Nina"

«  J’avais envie de rire et de pester, tant [cette série] était aberrante », résume l’infirmière libérale Charline sur son blog « C’est l’infirmière ! ». Diffusée depuis 2015 sur France 2, « Nina », première série française sur une infirmière, a essuyé bien des critiques de la part de la communauté soignante. 

Outre qu’elle concentre l’intégralité des stéréotypes sur la profession, cette fiction brille par son manque de réalisme  : pas débordée, Nina passe son temps de travail à jouer au médecin et à s’occuper de ses problèmes relationnels. Co-créateur de la série, Alain Robillard se dit surpris de la virulence des réactions : « « Nina » est un hommage aux soignants. Au contraire de séries comme « Dr House », je voulais parler du quotidien de l’hôpital. Mais je n’ai pas projeté une série réaliste. »  

« Nina » est issue d’une riche lignée de films, de séries et de romans mettant en scène la profession de manière rarement juste. Plébiscitées dans la fiction comme dans la vie – en 2015, 91 % des Français en avaient une excellente image, selon le cabinet Technologia –, les infirmières y sont mal représentées et valorisées d’un point de vue social et professionnel.  

Des personnages de fiction « incontournables » 

Plusieurs raisons à cela. D’abord, le milieu médical fascine. Et les infirmières se révèlent un fort moteur dramatique. « Leur polyvalence permet d’écrire des histoires sociales, analyse l’infirmier et ancien réalisateur Laurent Four. Elles sont là à notre naissance, lorsqu’on est malade, au chevet des mourants… Cette continuité tout au long de la vie en fait des personnages incontournables, que l’on peut utiliser dans toutes les situations. » 

Et sous n’importe quel prétexte. « Nina » relève de ce malentendu. Annoncée comme une série sur une infirmière, « c’est d’abord l’histoire d’une personne pas à sa place : une femme débutant à 40 ans quand ses collègues en ont 20 et qui fait le médecin, ce que médecins et infirmières n’aiment pas », souligne Alain Robillard. Nous voulions aussi un récit humain : il fallait le raconter avec des infirmières. Dans notre imaginaire, elles sont des personnages centraux et proches des patients. »  

Pascale Wanquet-Thibault, cadre supérieure de santé et responsable pédagogique d’Amaé-Santé, le regrette : « Cette vision relationnelle idéalisée n’est pas liée à la compétence. » De manière générale, remarque Laurent Four, « la complexité du soin n’intéresse pas les cinéastes, qui préfèrent se concentrer sur l’imagerie du personnage. »  

Des stéréotypes 

Il en découle la persistance de stéréotypes. Féminins d’abord : « La maman qui console, la sœur qui écoute, la putain qui touche le corps et est payée pour ça… » Tous ces clichés sont liés à l’histoire du métier. D’abord popularisée par des affiches lors du premier conflit mondial, l’infirmière de guerre a donné lieu à pléiade de romans, presque tous adaptés au cinéma : « Johnny’s got his gun », « L’Adieu aux armes », « La Chambre des officiers »... Parallèlement, la laïcisation de la profession et de l’hôpital notamment, a scellé l’image de l’infirmière séductrice et soumise au médecin. Les éditions Harlequin, spécialisées dans les histoires sentimentales, en ont fait l’objet de toute leur série « Blanche ».  

Jusqu’il y a encore quarante ans, devenir infirmière était bien pour quelques-unes un moyen de se marier, témoigne Pascale Wanquet-Thibault. Une époque révolue. Mais encore aujourd’hui dans « Nina », on entend cette justification dans la bouche d’un personnage, surprise en pleins ébats sexuels dans un placard de l’hôpital : « Les médecins ça me fait craquer. C’est pour ça que j’ai voulu devenir infirmière. » (sic) 

Il faut par ailleurs attendre 2009 avec « Nurse Jackie » et « Hawthorne » pour voir des séries médicales sur les infirmières. Mais les intrigues restent la plupart du temps médicales. Jusqu’au dessin animé « Docteur La Peluche », incarné par une petite fille qui répare les jouets, assistée par une hippopotame infirmière. « Tout tourne autour de la recherche de pathologies, avec des enquêtes à la Sherlock Holmes, note Laurent Four. L’infirmière y est un intermédiaire vers dieu qui est le médecin. » Avec ce corollaire. Le métier apparaît comme un choix par défaut. A l’instar de deux héroïnes d’« Urgences », Nina reprendra d’ailleurs ses études de médecine dans la saison 3. 

Cet enfermement dans des rôles subalternes reflète une perception peu prestigieuse du métier. « En France, le recrutement reste celui des professions intermédiaires. Par ailleurs, dès que l’on parle d’une reconnaissance effective – financière, diplômante – des infirmières expertes, les médecins s’y opposent. Tout cela se retrouve dans les fictions : on ne peut pas mettre les infirmières en avant car cela changerait les codes sociaux », juge Pascale Wanquet-Thibault, qui a travaillé sur leur image dans les séries télé pour l’université des cadres de santé en 2013. 

«  Battre en brèche des réalités  » 

Docteur La Peluche et l'infirmière-hippopotame. Extrait tiré d'une série d'animation américaine produite par Brown Bag Film et diffusée sur Disney Channel et Disney Junior.

 Certes, il ne s’agit pas de documentaires. Sauf que, et c’est toute l’ambiguïté des séries, la fiction y flirte étroitement avec la réalité. « On tord cette dernière, mais ce doit être vraisemblable. Le public doit croire que les gens qu’il voit vivent à côté de chez lui », explique Georges Desmouceaux, directeur de l’écriture de « Plus belle la vie ». Une confusion renforcée par le retour quotidien ou hebdomadaire des personnages. 

De là à parler de responsabilité sociale des scénaristes ? Pour Martin Winckler, médecin et écrivain, « la fonction de la fiction aujourd’hui est de nous faire connaître une réalité », sociale notamment, « et de battre en brèche des réalités bien pensantes. »  

Parmi celles qui répondent à ces objectifs, citons « Hippocrate ». En 2014, ce film du médecin et réalisateur Thomas Lilti suit les déboires d’un interne en médecine. Quasi documentaire, « c’est aussi une histoire haletante. Pour la première fois, un film évoque la responsabilité de soignants et son impact sur leurs vies », apprécie Laurent Four. Au passage, « Hippocrate » égratigne le fonctionnement de l’hôpital – manque de moyens, rapports de force entre professionnels, gestion comptable des lits… – et parle obstination déraisonnable ou patients difficiles. 

Plus récemment, la série anglaise « Call the midwife » (« SOS sages-femmes » en français), très documentée, s’est inspirée des mémoires de Jennifer Worth, sage-femme et infirmière des années 50. Aux débuts de la sécurité sociale. Les problématiques de santé y recoupent sans cesse le contexte social de l’époque. 

Dans « Plus belle la vie » encore, le personnage récurrent de l’infirmière Babeth Nebout est introduit en 2012, en même temps qu’une cure d’austérité dans son hôpital, débouchant sur une grève. Forte personnalité et déléguée du personnel, elle remet les médecins à leur place et affronte sa direction. Diffusée quotidiennement sur France 3 depuis treize ans, « Plus belle la vie » se trouve en prise avec l’actualité.  

Egalement critique de séries, Martin Winckler estime qu’« une fiction sur le travail des infirmières en France devrait d’abord parler du harcèlement sexuel, de la hiérarchie, de l’arrogance des médecins. Souvent, les séries françaises évacuent totalement la réalité sociale. »  

«  Racontons nos propres histoires  » 

Réalisatrice et infirmière, Raphaëlle Jean-Louis ne dit pas autre chose : « Nous défilons dans la rue, et on endort le grand public avec « Nina » ! » Le premier épisode a été diffusé au plus fort de la mobilisation contre la réforme du temps de travail à l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Puis, après l’été 2016, marqué par cinq suicides d’infirmiers, la saison 2 de « Nina » a démarré. Juste avant la manifestation unitaire du 8 novembre dernier. Les difficultés des infirmières seront davantage abordées dans la saison 4, en cours d’écriture, annonce tout de même Alain Robillard. 

Ce contexte dur explique aussi la colère des soignants. « C’est comme si on avait pris conscience de la manière dont notre hiérarchie et le grand public nous envisagent, estime Laurent Four. Le monde des bisounours de « Nina » est insupportable quand nous devons travailler sur nos repos parce que des collègues sont en burn-out. »  

Ce décalage l’a incité à lancer, en octobre 2016, une pétition sur Change.org, dans laquelle il dénonce la caricature de la profession dans cette série et la non reconnaissance des infirmiers dans la réalité. Intitulée « Je soutiens les soignants car leur quotidien n’est pas une fiction », elle avait recueilli 84 003 signatures au 12 juin dernier. 

« Il est temps que nous racontions nos propres histoires, même si on ne fera pas l’unanimité », appelle celui qui voudrait les répertorier sur son blog infirmiereporter.fr. De son côté, Raphaëlle Jean-Louis écrit son premier long-métrage de fiction pour le cinéma. Autour d’un personnage principal d’étudiante infirmière, son film, qui devrait s’appeler « Diplôme délivré », racontera les professions paramédicales, l’esprit d’équipe, les conditions de travail… Inspiré de situations vécues, « ce sera un film plein d’humour », qui dira « les moments difficiles et la passion des soignants pour leur métier. » La mobilisation infirmière autour de son image semble en marche.  

Emilie Lay

Actusoins magazine pour infirmier infirmière hospitalière et libéraleCet article est initialement paru dans le n°25 (juillet 2017) d' ActuSoins Magazine.

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Du fait divers au cinéma 

Qui ne se souvient pas de miss Ratched ? En 1975, on découvrait au cinéma ce monstre en blouse blanche régissant l’asile psychiatrique de « Vol au-dessus d’un nid de coucou », de Milos Forman. Les infirmières suscitent aussi des fantasmes obscurs, nourris par de tragiques faits divers. 

« C’est un stéréotype symptomatique de leur pouvoir, analyse Laurent Four, infirmier et ancien réalisateur. Ce sont elles qui administrent le produit… et peuvent être létales, en se trompant de dose, de patient ou de voie d’abord. Ce que l’on retrouve dans les cas d’EIG [évènements indésirables graves, ndlr]. »  

Quand ce ne sont pas des actes volontaires. Ainsi, Genene Jones, une infirmière du Texas purgeant une lourde peine de prison pour le meurtre de bébés dans les années 80, a en partie inspiré au scénariste William Goldman le personnage d’Annie Wilkes. Une infirmière, très compétente, qui séquestre avec violence son patient dans le film « Misery », adapté en 1991 d’un roman de Stephen King.  

Dans un registre moins dramatique, Nurse Jackie, héroïne de la série américaine éponyme, se drogue pour assurer son quotidien. Dans la réalité, l’étude réalisée en 2015 par le cabinet Stéthos International sur les « Souffrances des professionnels de santé » en France a révélé 14 % de conduites addictives. 

Cinq fictions sur le soin 

Call the midwife : Une véritable série sur des soignantes : ordinaires, autonomes et reconnues. Le récit également de la maturation professionnelle d’une sage-femme et infirmière, qui découvre la pauvreté crasse de l’East end londonien de la fin des années 50. On y parle avortements clandestins, stress post traumatique des revenants de la guerre, technicité du soin, misère sanitaire et sociale, non-jugement… 

Réparer les vivants, livre de Maylis de Kerangal : c’est l’histoire d’une transplantation cardiaque écrite comme une épopée, d’un réalisme saisissant. Personnage riche et lyrique, vrai professionnel, l’infirmier coordinateur de prélèvement d’organes et de tissus mène notamment sur de longues pages le travail de conviction de parents d’un donneur potentiel. Avec maîtrise, méthode et subtilité. 

Dans la nuit de Bicêtre : Entre essai historique et fiction, le livre de Marie Didier revient sur l’histoire de Jean-Baptiste Pussin, infirmier avant la lettre à la fin du XVIIIe siècle. Devenu « gouverneur des fous » de Bicêtre, il a jeté les bases de la psychiatrie moderne dans un lieu alors prison et asile. Par bon sens, observation, humanisme, imagine l’auteure et médecin : « Cet homme a posé les premières bases du colloque singulier entre le soignant et le soigné. » 

The fundamentals of caring : « Je ne peux pas prendre soin d’une autre personne si je ne prends pas bien soin de moi-même », est-il édicté au début du film, réalisé par Rob Burnett (en streaming ou sur Netflix). Un écrivain en deuil de son fils y cherche la rédemption en devenant soignant d’un adolescent myopathe. Ce road movie loufoque et décalé évoque en creux la notion de juste distance. 

Parle avec elle : « Il faut communiquer avec la personne, au regard de ses intérêts », enseigne Nathalie Jung à l’Ifsi du CHU de Strasbourg. Ce qui est mis en évidence dans ce film de Pedro Almodovar (en DVD ou en streaming). Un infirmier prend soin et s’éprend d’une danseuse dans le coma. Comme si elle était consciente, il lui parle danse, la coiffe et l’installe au soleil. Jusqu’à déraper.  

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Réactions

5 réponses pour “Fictions : le miroir plus ou moins déformant de l’infirmière ? ”

  1. Anonyme dit :

    je crois me rappeler de notre devise à école d’IDE : ni bonne ni nonne ni conne !!!!

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