Argentine : un infirmier contre la maladie de Chagas 

José Antonio Boggiano travaille à Buenos Aires dans une clinique privée et enseigne son métier à l’université. En 2013, il a créé sa propre ONG d’infirmiers urgentistes pour venir en aide aux communautés indiennes  souffrant du Chagas. 

José Antonio Boggiano est un infirmier argentin. Il travaille à Buenos Aires dans une clinique privée et enseigne son métier à l’université de la UAI (Universidad Abierta Interamericana). En 2013, il a créé sa propre ONG d’infirmiers urgentistes pour venir en aide aux communautés indiennes du nord du pays souffrant du Chagas.

Photos © Jean-Jérôme Destouches/Hans Lucas Studio

Chez José Antonio Boggiano, âgé de 48 ans, l’activité d’ est héréditaire. «  Ma mère a reçu son diplôme d’, dans les années 50, des mains d’Evita Perón, (femme du général Perón vénérée en Argentine pour ses politiques sociales, Ndlr). Donc, dans ma famille si tu n’es pas infirmier, c’est préférable de partir ! », dit en riant José en sirotant un café dans son appartement du quartier de Constitución à Buenos Aires.  

Après des études à la Croix Rouge Argentine, il a passé une maîtrise en science de l’infirmerie à l’université. José travaille du lundi au vendredi à l’institut Alexander Fleming, spécialisé en cancérologie, où il vient d’être nommé chef de service infirmier des urgences. Le samedi, il donne des cours d’infirmier urgentiste à l’université de la UAI (Universidad Abierta Interamericana), et le dimanche… « Le dimanche pas de repos !, dit José en souriant, ma petite-amie et moi on prépare des cartons remplis de médicaments pour préparer nos campagnes humanitaires auprès des communautés indiennes du nord du pays où de nombreuses maladies comme le Chagas sévissent. »  

Cette maladie parasitaire incurable, présente dans 21 pays du continent américain, tue plus de 13 000 personnes chaque année. Le Chagas porte le nom du médecin brésilien spécialiste en maladies infectieuses, Carlos Chagas, qui l’a décrite pour la première fois en 1909. Selon l’OMS, il y aurait plus de 300 000 nouveaux cas par an et plus de 7 millions de personnes infectées dans le monde, principalement en Amérique latine. 

Auprès des indiens  

C’est dans les provinces de Formosa et du Chaco que José et plusieurs volontaires, tous professionnels de la santé, voyagent pour venir en aide aux wichis (communauté indienne). Une journée normale équivaut à 500 consultations et, à chaque voyage, ils transportent plus de 30 000 médicaments qu’ils reçoivent de la part de différents donateurs comme Argentinos mirando al Sur (Argentins regardant vers le sud). Une ONG d’Argentins vivants à Los Angeles aux Etats-Unis.  

«  Un jour, raconte José, on est arrivés en pleine nuit dans un petit village perdu dans l’Impenetrable (région sauvage de 6 millions d’hectares où les communautés indiennes vivent dans une grande pauvreté, Ndlr). On a du installer un  groupe électrogène en pleine jungle. Quand on a allumé les lumières, on a vu sortir de derrière les arbres des dizaines de personnes pieds nus, maigres, et affamées. Les femmes et les enfants toussaient et crachaient du sang. Ils étaient tous atteints de tuberculose et de Chagas. Je me souviendrai toujours d’un enfant de quatre ans qui avait un œdème énorme à l’œil. C’était la première fois que je voyais ce symptôme caractéristique du Chagas : le Romaña. Malheureusement, cette maladie est incurable et l’unique chose que l’on peut faire c’est prendre les signes vitaux et donner un traitement pour alléger les douleurs », raconte José, particulièrement ému par ce souvenir.  

Une maladie incurable… 

Le Chagas se transmet par le triatome, une sorte de punaise, qui pique en général la nuit et défèque à proximité de la piqûre. L’infection est liée aux déjections qui rentrent dans l’organisme quand la personne piquée se frotte ou se gratte. La personne piquée ne se rend pas compte qu’elle a été contaminée et il peut se passer plus de 20 ans avant que les premiers symptômes apparaissent.

« Cette maladie est vicieuse, dit-il. Pendant des années rien et un jour tu meurs d’un arrêt cardiaque sans même savoir que tu avais le Chagas ! Beaucoup de personnes infectées développent de graves problèmes cardiovasculaires, des atteintes gastro-intestinales (méga-œsophage et mégacôlon) et des troubles neurologiques. Dans une ville de la province du Chaco, nous avons porté assistance à un chef de tribu wichi atteint de Chagas. Il avait un mégacôlon qui l’empêchait de s’alimenter et d’éliminer correctement. Quand je lui ai fait passer un électrocardiogramme, sa fréquence cardiaque n’était que de 40 pulsations par minute. Je lui ai donné un traitement pour les intestins, mais on ne peut rien faire pour lui. Il est condamné. » 

 liée à la pauvreté 

José Antonio Boggiano, infirmier, auprès des indiens atteints de la maladie de Chagas.

©Fondation ENASHU. José Antonio Boggiano, auprès des indiens atteints de la maladie de Chagas.

La maladie du Chagas est souvent associée à la pauvreté. Le trianome transmetteur de la maladie vit dans les toits en paille. « La seule chose que l’on peut faire pour limiter la maladie, c’est la prévention. Quand je rentre dans une maison la nuit, j’allume le plafond avec ma lampe torche et je leur montre les dizaines de punaises qui y grouillent pour leur expliquer que cet insecte est dangereux pour leur santé et celle de leurs enfants. Il faudrait aussi qu’ils puissent changer leurs toits mais vu les conditions de pauvreté dans lesquelles ils vivent ils ne pourront jamais le faire. Si l’État argentin ne s’occupe pas de ce problème de santé publique, quelqu’un doit le faire ! », ponctue José, énervé.  

Depuis 1979, il n’y a aucun registre officiel de la maladie du Chagas en Argentine. « Rien ! Et je déplore que les laboratoires n’aient jamais pu inventer un vaccin. Je suppose que, si ils ne le font pas, c’est parce que c’est une maladie qui affecte avant tout les pauvres. »  

Dans le privé pour les conditions de travail 

« Nous pouvons seulement voyager les week-end de trois jours car en général le samedi je donne des cours à l’université. Je travaille beaucoup mais je ne me plains pas. » José, comme beaucoup de ses collègues, doit jongler avec deux travails pour pouvoir vivre, mais sa situation, dans le privé, est déjà plus enviable.  

« Mis à part le salaire qui est plus élevé (environ 1 069 euros pour un infirmier de son expérience), les conditions de travail dans l’institut Fleming sont optimales. Nous disposons de matériel high-tech et le niveau n’a rien à envier aux plus grands hôpitaux d’Europe ou d’Amérique du nord », dit fièrement José. 

Dans le cadre de sa maîtrise, il a suivi un stage d’un an aux Etats Unis, à la Cleveland Clinic, et a particulièrement apprécié le respect des médecins pour les infirmiers. « Pendant la visite médicale des patients, les infirmiers accompagnent les médecins et ils ont le droit de suggérer un traitement ou un changement de diagnostic. En Argentine, à part dans quelques hôpitaux privés dont le Fleming, c’est impossible ! L’Argentine a encore un modèle de médecin tout puissant surtout dans le nord du pays où la science infirmière n’a pas avancé depuis des décennies. Le  médecin est le seul garant de l’autorité et c’est lui qui décide de tout. »  

Et quand l’on parle de meilleures conditions de travail en Argentine dans le secteur privé, il faut aussi prendre en compte les problèmes de corruption et la grande insécurité qui règnent dans les hôpitaux publics. « Beaucoup de mes collègues qui travaillent dans le public soignent leurs patients avec un revolver sur la tempe ! En plus,  ils doivent leur dire d’aller acheter eux-mêmes du paracétamol ou de la gaze pour les soigner parce qu’il n’y en a plus ! Cela fait des années que les politiques de santé publique en Argentine pour améliorer les conditions de travail des hospitaliers n’ont pas été menées à bien par le gouvernement. Et crois moi, ça, ce n’est pas près de changer. » 

Jean-Jérôme Destouches 

Actusoins magazine infirmierCet article est paru dans le numéro 21 d' 
(Juin /Juillet/Août 2016).

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